Grande-Bretagne

Les raisons d'une défaite

Ce texte est composé d’extraits d’un article de Stathis Kouvélatis qui cherche à comprendre le succès conservateur aux élections en Grande-Bretagne. Le rejet du libéralisme et de l’austérité, identifiés à la politique de l’Union européenne par une part importante de l’électorat populaire travailliste, pose des questions stratégiques.

Jérémy Corbyn en campagne, décembre 2019

La perte des bastions historiques du travaillisme

La carte que dessinent les résultats électoraux du 12 décembre est dépourvue d’ambiguïté. Le fameux « mur rouge », les bastions travaillistes historiques du Nord de l’Angleterre et des Midlands, l’ancien nœud industriel du pays ravagé par des décennies de néolibéralisme et de domination du capitalisme financiarisé, a cédé.

Des sièges détenus depuis les années 1930 par le Parti travailliste créé au début du siècle par Keir Hardie et les syndicats, au cœur des communautés minières et ouvrières, passent entre les mains des conservateurs·trices, héritier·ère·s du camp monarchiste et de l’ordre impérial et aristocratique.

La question du Brexit, qui domine l’agenda politique depuis le référendum de juin 2016 est le nœud de ce basculement totalement inédit dans l’histoire du pays. La plupart de ces circonscriptions s’étaient en effet prononcées dans de larges proportions en faveur du Brexit, y compris d’ailleurs celles qui comptent en leur sein d’importantes communautés issues de l’immigration ouvrière post­coloniale, n’en déplaise aux amateurs·trices de clichés.

Lors du scrutin de 2017, les travaillistes, bien qu’ayant fait campagne en 2016 en faveur du maintien dans l’Union européenne (UE) [position du Remain], avaient réussi à les garder dans leur giron en adoptant une position de respect du résultat du référendum. Corbyn avait même insisté sur le fait que la sortie de l’UE rendait plus aisée la mise en œuvre de parties essentielles de son programme comme la nationalisation intégrale des chemins de fer et la reconstitution d’un monopole public de fourniture d’électricité.

Corbyn a dû accepter, à contrecœur, de modifier la position du parti dans le sens du Remain, cédant ainsi à la pression de la quasi-totalité des dirigeant·e·s et la plupart des élu·e·s du parti qui s’étaient engagé·e·s en faveur du Remain.

Comme c’était prévisible, l’électorat, et en particulier celui des classes populaires des régions déshéritées qui ont largement soutenu le Brexit, a sanctionné cette position de mépris de la part des élites et des classes moyennes « libérales » vis-à-vis de plébéien·ne·s ignares, supposément motivé·e·s par leurs seuls vils instincts xénophobes et racistes.

Quant aux travaillistes, sur un solde négatif de 60 sièges, ils·elles en perdent 43 dans leurs bastions traditionnels du Nord et des Midlands et reculent globalement de près de huit points, passant de 40 % à 32,2 % des voix. Une partie de ces pertes est certes compensée par un apport de voix venant des classes moyennes pro-Remain : ce qui explique pourquoi, alors que le « mur rouge » des anciens bastions ouvriers s’écroule, le parti gagne des sièges dans des circonscriptions de classes moyennes.

Une sociologie électorale inédite

Il ne fait aucun doute que c’est le Brexit qui a permis aux conservateurs·trices de remporter ce scrutin grâce à une configuration électorale inédite, en vampirisant une partie de la base électorale ouvrière et populaire historique des travaillistes.

Les Tories devancent désormais les travaillistes avec plus de 11 points (contre à peine 2,4 % en 2017) en progressant de seulement 300 000 voix – et de 1,4 % par rapport au scrutin précédent. Mais des déplacements importants se sont opérés au sein même de leur électorat.

Les Tories ont ainsi subi des pertes significatives parmi leur électorat de 2017, dont un peu moins d’un tiers avait voté en faveur du maintien dans l’UE lors du référendum de 2016. Un tiers de ces électeurs·trices Tories pro-Remain ont fait défection, pour l’essentiel vers les Libéraux-Démocrates (21 %), et même, pour 8 % d’entre elles et eux, vers les travaillistes. Ces pertes ont toutefois été largement compensées par l’apport d’électeurs·trices travaillistes pro-Brexit. Les conservateurs·trices ont pu ainsi attirer 25 % des électeurs·trices travaillistes pro-Brexit de 2017 mais aussi 18 % de l’ensemble des personnes ayant voté Remain en 2017 mais qui tenaient à ce que le résultat du référendum soit respecté et mis en œuvre.

Le tableau devient encore plus saisissant lorsqu’on analyse le vote par catégorie sociale. Selon la nomenclature de la stratification sociale britannique, les conservateurs·trices devancent désormais les travaillistes de 6 et de 20 points dans les catégories du bas de l’échelle, soit, respectivement, dans les catégories DE (chômeurs·euses, travailleurs·euses manuel·le·s qualifié·e·s et semi-­qualifié·e·s) et C2 (salariat d’exécution qualifié). Par rapport à 2017, les travaillistes reculent dans ces catégories, respectivement de 9 et de 6 points et les conservateurs·trices progressent de 9 et de 6 %.

Le score du Labour dans la catégorie C2 – le cœur de son électorat dans le salariat actif – s’avère non moins désastreux. Distancé de 20 points par les conservateurs·trices, sa performance y est même légèrement inférieure (30 %) que dans les classes supérieures (31 %), le groupe AB des managers de rang supérieur et intermédiaire et des professions libérales. Dit autrement, le Labour fait un score à peu près égal dans toutes les catégories sociales, soit autour de sa moyenne nationale de 32 %. Sa performance est parfaitement transclasse, sans le moindre signe de vote préférentiel dans les classes populaires, à l’inverse du scrutin de 2017.

Quant aux conservateurs·trices, ils·elles réussissent l’exploit inouï pour un parti de droite issu de l’élite aristocratique, et dont le dernier exécutif comptait une proportion inédite de millionnaires, de faire mieux dans la catégorie centrale du salariat d’exécution (C2) que parmi les classes supérieures, pilier traditionnel de son électorat (50 % dans la catégorie C2, 44 % dans AB).
Seule la distribution générationnelle donne une tendance inverse, et encore plus tranchée. Les travaillistes gagnent en effet massivement le vote jeune (de 55 à 57 % dans les tranches 18–24 ans et 25–34 ans), quoique dans des proportions nettement moindres qu’en 2017. Cet écart s’inverse dès la tranche des 45–54 (8 points d’avance pour les conservateurs·trices) et devient proprement abyssal parmi les seniors (54 points d’avance pour les conservateurs·trices chez les plus de 65 ans).

L’appui des jeunes est incontestablement une réussite formidable du corbynisme mais elle s’est avérée insuffisante pour remporter des élections et compenser la perte de l’enracinement de classe. D’autant que l’abstention est forte dans la jeunesse, en particulier dans la jeunesse populaire, supérieure à 50 % selon les estimations, ce qui relativise du même coup la portée des performances spectaculaires des travaillistes parmi les votant·e·s dans ces tranches d’âge.

La gauche face à l’UE : chronique d’un désastre

L’Union Européenne fait l’objet d’un rejet profond et croissant des classes ouvrières et populaires du continent. Thomas Piketty le relevait dans une récente tribune, fondée sur une étude comparative de résultats électoraux dans plusieurs pays de l’UE : « les votes autour de l’Union européenne se caractérisent toujours par un clivage de classes marqué ».

Écartant les explications qui attribuent ce rejet à la xénophobie et au racisme supposément inhérents aux classes populaires blanches, Piketty avance « une explication beaucoup plus simple : l’Union européenne, telle qu’elle s’est construite au cours des dernières décennies, s’appuie sur la concurrence généralisée entre territoires, sur le dumping fiscal et social en faveur des acteurs·trices économiques les plus mobiles, et fonctionne objectivement au bénéfice des plus favorisé·e·s. » On peut donc dire que la défaite du projet de Corbyn, signe le deuxième désastre de la gauche européenne face à l’Union européenne, après celui de Syriza en 2015.

Cet échec résulte d’un refus de formuler une stratégie de rupture d’avec l’Union européenne « par la gauche », refus qui découle d’une perte de contact de la gauche avec sa base sociale ouvrière et populaire historique.

Les tentatives de lancer un véritable débat au sein du parti travailliste en permettant à une campagne en faveur d’un « Lexit » (Brexit de gauche) de se déployer s’est heurtée à une fin de non-­recevoir de sa direction. Il devient encore plus difficile de le nier : un tel refus ne peut que conduire à l’échec assuré de toute tentative de relance de la « gauche de gauche », qu’elle soit anticapitaliste ou « réformiste de gauche », comme Corbyn ou, de façon plus hybride, Syriza. Il est illusoire de penser qu’il est possible de retrouver une quelconque crédibilité en tant que force de contestation de l’ordre existant sans se confronter à la question de la stratégie de rupture d’avec l’UE, et, disons-le clairement : de sortie unilatérale de ses institutions clés, en premier lieu de la zone euro pour les pays qui en font partie. Il est illusoire de penser qu’il sera possible de retrouver l’oreille des classes travailleuses écrasées et exaspérées sans une position de rupture claire sur cette question.

Certain·e·s, à gauche, ont cru pouvoir enterrer le débat stratégique sur l’Union européenne, en particulier après la normalisation de Podemos et les reculs de la France Insoumise sur cette question. Les dures leçons venant de la Grande-Bretagne devraient les inciter à y réfléchir par deux fois.

Stathis Kouvélatis
Article original paru sur le site Contretemps.eu
Adaptation : José Sanchez