Droits de douane

La fin du miracle helvétique?

Ce 1er août, la fête a été lourdement gâchée pour les sonneurs de cloches par la décision de Trump de taxer à hauteur de 39% les exportations helvétiques vers le paradis étasunien. Et ce n’est pas l’envol en catastrophe du duo Keller-Sutter-Parmelin pour Washington qui a pu changer le cours des évènements. Pour les capitalistes suisses, il n’y a pas eu de remake du miracle de 1946.

Le Secrétaire au Trésor étasunien Scott Bessent, Karin Keller-Sutter et Guy Parmelin
Le Secrétaire au Trésor étasunien Scott Bessent pose avec Karin Keller-Sutter et Guy Parmelin après un «échange très productif». Washington, 24 avril 2025.

En sortant du deuxième conflit mondial, la Suisse traînait une réputation sulfureuse. Principal financier de l’Allemagne nazie, maniant le commerce de l’or sans aucune vergogne, le Conseil fédéral amorçait un virage délicat pour rétablir la place du pays dans le monde de l’après-guerre.

Disposant d’un appareil de production intact et de considérables capacités monétaires dans une Europe en ruines, l’Helvétie voulait tourner la page en s’affirmant comme un pays incontournable dans la reconstruction européenne. Le début de la guerre froide permettrait de s’allier à la puissance étasunienne qui s’exerce sur le plan économique avec le Plan Marshall.

En mars 1946, une forte délégation suisse s’envole pour Washington afin de négocier une amnistie et une bonne place. La pugnacité et l’arrogance vinrent à bout des réticences étasuniennes. Trois mois plus tard, un accord était conclu. La Suisse versait une indemnité de 250 millions de francs pour solde de tout compte sur sa collaboration avec le IIIe Reich, notamment dans le commerce de l’or et les alliés renonçaient à toute revendication ultérieure. Ce résultat inespéré fut considéré comme un «miracle diplomatique».

Le Conseil fédéral ne présenta pas cette somme comme une sanction, mais comme une «contribution à la reconstruction de l’Europe».

Bilatéralisme et éclectisme

L’isolement diplomatique était rompu et le secret bancaire sauvé. Pour remplacer le marché allemand disparu, de nouveaux marchés étaient ouverts en Hollande, en Belgique et au Luxembourg avec des prêts généreux permettant de financer la reconstruction industrielle, tout comme avec la France. Jusqu’en 1950, plus de 400 traités commerciaux bilatéraux sont signés avec des pays européens. L’Argentine, L’Inde, la Chine sont aussi sollicités.

La nouvelle assurance de la Suisse s’exprime aussi dans les choix à la carte d’adhésion aux nouvelles institutions internationales mises en place par les alliés. Le pays mène un difficile jeu d’équilibre diplomatique. Refus de siéger à l’ONU (en se limitant à un statut d’observateur sous prétexte de respect de sa neutralité), refus provisoire de s’associer au GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, pourtant basé à Genève), refus d’adhérer aux institutions issues de la conférence de Bretton Woods (Fonds monétaire international et Banque internationale pour la reconstruction et le développement). Moins contraignantes, les participations à l’UNESCO, à l’OIT, à la FAO et au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) sont acceptées.

Ainsi, malgré une absence au sein de la nouvelle alliance militaire (OTAN), la Suisse intègre définitivement l’orbite atlantique. La diplomatie insiste sur l’indispensable alliance au bloc européen occidental mais en privilégiant les voies bilatérales, moins contraignantes et plus profitables.

Un déclin irréversible

Tous ces facteurs, avec lesquels le Conseil fédéral et le patronat ont su jouer, n’existent plus en 2025. Plus grave encore, face à la mondialisation, certains groupes helvétiques (comme les banques) ont perdu en puissance, d’autres font face à une concurrence de plus en plus forte. Il ne suffit plus d’afficher le Swiss made pour prendre des parts du marché. De plus l’isolement politique et diplomatique du pays se sont renforcés, vis-à-vis de l’UE, mais surtout dans le nouveau contexte du MAGA déployé par Trump.

Dans ce sens, la crise du secteur bancaire avec la liquidation de Credit Suisse est un indice majeur d’un affaiblissement irréversible. Certes le capitalisme ne va pas s’effondrer demain. Mais les prévisions de croissance à la baisse en Europe, notamment du côté allemand, la surproduction industrielle dans certains secteurs (automobile, énergie, sidérurgie) vont changer la donne.

Certains politicien·nes libéraux·ales ont d’ailleurs tout de suite saisi l’occasion du «marteau douanier» (selon le communiqué de Swissmem) pour demander un effort et une union nationale pour défendre «notre industrie». Ce libéralisme conservateur, longtemps présenté par les classes dominantes comme un modèle infaillible et éternel, montre des fissures, provoquées par l’impitoyable concurrence internationale. Dès lors, il ne s’agit pas de le préserver, mais de changer radicalement de modèle.

D’autres alternatives à cette fuite en avant productiviste industrielle et financière doivent être formulées. Face aux politiques d’austérité et aux menaces climatiques, les investissements doivent impliquer une refonte structurelle dans beaucoup de secteurs, dans une perspective écosocialiste de décroissance, de justice sociale et de bien-être durable. L’heure n’est pas à l’adaptation et à la transition, mais à la révolution.

José Sanchez