Catalogne

Catalogne : Favoriser l'auto-organisation contre l'Union sacrée

Suite à la décision du gouvernement espagnol de suspendre l’autonomie catalane, solidaritéS s’est entretenu avec des militants de Anticapitalistas. Manuel Gari Ramos est basé à Madrid tandis qu’Andreu Coll Blackwell à Barcelone.


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Qu’a signifié le 1er octobre?

Manuel Gari Ramos La Catalogne a vécu une situation inédite depuis la mort de Franco. Le gouvernement du Partido popular (PP) fut mis en déroute, au moins pour un jour, par un puissant mouvement populaire. La consigne «Volem votar» (nous voulons voter) a triomphé. Le mouvement populaire s’est organisé pour rendre possible ce vote, affronter la répression et commencer une rébellion pacifique. Une révolution démocratique en Catalogne est possible: elle ouvrirait une grave crise du régime de 1978 qui est le fruit d’accords entre les ex-franquistes et les partis socialiste et communiste.

Andreu Coll Blackwell Avec le 15 mai 2011 (15-M), il va figurer parmi les grands moments de rupture avec la seconde restauration des Bourbons. La réaction de l’Etat, avec le roi en première ligne, et du trio monarchiste (PP, PSOE et Ciudadanos) montre que la Catalogne a vécu un chapitre fondamental de la rupture avec le franquisme qui ne s’était pas produit durant la transition. Le défi, c’est de lier cet acte souverain à d’autres ruptures: conjuguer l’indépendantisme instinctif et de rupture, souvent ingénu sur le problème du pouvoir, avec les rêves républicains, progressistes et égalitaires d’autres territoires. La souveraineté de la Catalogne est inimaginable sans relation fraternelle avec les autres peuples. De plus, une république espagnole non basée sur l’autodétermination des peuples est invivable.

Y a-t-il une réaction anti-démocratique de la classe dominante? Et quelle est la réponse des partis de gauche et des classes populaires dans le reste de l’Etat espagnol?

MGR La classe dominante, y compris la grande bourgeoisie catalane, ne veut pas entendre parler d’autodétermination. Le PP a réagi via les procureurs et les juges, l’envoi d’une force policière d’occupation et l’application des articles répressifs de la Constitution, le 155 qui suspend l’autonomie et le 116 qui promulgue l’état d’exception. Il alimente le nationalisme espagnol primaire, réactionnaire et excluant, les groupes fascistes agissant impunément dans les rues, et impose une interprétation fermée de la démocratie: «Seul le légal est démocratique». La majeure partie de la gauche a mal réagi. Le parti socialiste (PSOE) est le principal allié du gouvernement dans le bloc «constitutionnaliste». Cela se traduit par une très faible réponse solidaire des classes populaires dans le reste de l’Etat espagnol. Sur ce point, Rajoy a gagné. On peut seulement sauver la posture de Podemos. Anticapitalistas est le courant politique le plus clair dans la défense du 1er octobre.

ACB Après les arrestations du 20 septembre, mais d’une manière plus claire après le 1er octobre, il s’est produit ce qu’un journaliste conservateur, mais très lucide et cultivé – Enric Juliana – appelle l’élargissement du sillon de la protestation: au-delà de l’indépendantisme et du souverainisme, une réaction démocratique et anti-répressive a émergé. Pour Josep Maria Antentas, c’est une confluence potentielle entre le processus d’indépendance et le peuple du 15-M. Lors de la «grève nationale» du 3 octobre, on voyait des images insolites d’adolescent·e·s dans les cortèges, avec des drapeaux indépendantistes, des drapeaux tricolores républicains ou encore des drapeaux monarchistes officiels. Elles·Ils dénonçaient ensemble la brutalité policière.

A votre avis, quelles sont les tâches des anticapitalistes dans l’Etat espagnol, hors de Catalogne?

MGR Les perspectives sont difficiles. Le bloc «constitutionnaliste» est fort et veut fermer la crise du régime de 1978. Les tâches sont titanesques: créer un large front anti-répression pour défendre les libertés et les droits démocratiques, et qui soit solidaire du peuple catalan ; continuer un travail patient en faveur d’une rupture démocratique, pour en finir avec l’héritage du franquisme et impulser une constitution républicaine et laïque assurant les droits sociaux et démocratiques. Nous voulons impulser une Confédération des peuples de la péninsule ibérique. Mais ces peuples doivent être libres et souverains de décider s’ils veulent de cette relation.

ACB A mon avis, il faut déplacer l’axe du débat politique de l’indépendance ou de l’unionisme vers la république et les libertés ainsi que contre la monarchie et la répression. Ainsi, on peut enraciner la protestation contre la suspension de la démocratie et contre l’état d’exception dans les classes populaires, le mouvement ouvrier organisé ainsi que dans l’ensemble de l’Etat espagnol et de l’Europe. Une période difficile se présente à nous. Les révolutionnaires pourront gagner une grande influence à condition d’avoir une politique de classe et nationale. Le mouvement ouvrier peut être la classe dirigeante seulement s’il dépasse son corporatisme et s’il est capable de résoudre tous les problèmes de la nation. Ce déplacement dépend aussi du processus en cours. La crise actuelle peut rendre totalement irréversible l’indépendance à moyen ou à long terme ou permettre de maintenir des liens fraternels dans un cadre républicain confédéral avec les autres peuples d’Espagne.

Propos recueillis par Juan Tortosa Traduction de l’espagnol: Hans-Peter Renk