Le 2e pilier renforce les inégalités
Basé sur la capitalisation individuelle, le deuxième pilier (LPP) est des plus problématiques, mais n’est pourtant pas remis en question. Entretien avec Danielle Axelroud, experte fiscale retraitée et membre du collectif de femmes économistes et juristes #65NoPeanuts.

Dans un article que tu as écrit pour Domaine Public, tu parles du système des trois piliers comme d’une « fable ». Pourquoi ? On lit souvent que notre système des trois piliers a fait ses preuves. C’est une phrase bateau qui n’est étayée par aucun argument sérieux. Il est vrai qu’au départ, l’idée d’une prévoyance vieillesse reposant d’une part sur l’AVS (système par répartition), d’autre part sur la LPP (système par capitalisation) et finalement par l’épargne individuelle donnait l’impression d’équilibre. Les défauts d’un système seraient compensés par les avantages de l’autre.
Mais la réalité est autre, et surtout l’équilibre imaginé ne fonctionnerait que dans un monde immobile. Or, depuis les années 60, où ce modèle a été pensé, le monde a changé. Seule l’AVS a su s’adapter à l’évolution sociétale, avec l’introduction du splitting (partage des revenus, ndlr), des bonifications pour tâches éducatives et d’assistance. Le 2e pilier renforce les inégalités. Pour une assurance qui se dit sociale, c’est problématique.
En quoi le 2e pilier est-il inégalitaire ? Fondé sur le modèle dépassé d’une carrière ininterrompue de 40 ans à temps plein, le 2e pilier n’est pas adapté aux parcours non linéaires qui sont actuellement encore majoritairement ceux des femmes. Au résultat, il pénalise gravement ces personnes, en majorité des femmes, dont les rentes, en moyenne, ne représentent que la moitié de celles des hommes – pour autant qu’elles en reçoivent une (ce qui n’est pas le cas pour 30 % des femmes).
C’est parce que ce modèle repose exclusivement sur le travail rémunéré. Le travail non rémunéré est ignoré. Or, celui-ci représente pour les femmes plus de la moitié du temps travaillé, avec des périodes ou des situations où ce rapport augmente jusqu’à ¾ du temps total travaillé, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sur le travail non rémunéré.
En outre, les employeurs·euses peuvent mettre en place plusieurs plans de prévoyance : un plan de base pour le tout-venant, un meilleur plan pour les cadres moyens et un superplan pour les dirigeant·e·s – ou même davantage. Selon les chiffres de l’OFS, les employés (hommes) les mieux payés sont favorisés : les rentes les plus élevées (4800 francs en moyenne) sont versées aux hommes prenant leur retraite entre 58 et 61 ans (rentes moyennes versées aux hommes : 2750 francs).
Finalement, les grandes et très grandes entreprises peuvent fonder une institution de prévoyance autonome ou semi-autonome, à qui elles peuvent demander des prêts pour financer leur activité – une option inexistante pour les petites et très petites entreprises, obligées de s’affilier auprès d’une société d’assurance.
Tu soulignes que le système par capitalisation a des effets pervers. Peux-tu nous en dire plus ? L’épargne accumulée est colossale. Placer autant d’argent est un défi, avec de gros dommages collatéraux. Cette masse de fonds à placer au titre de la prévoyance professionnelle contribue à l’augmentation du prix de l’immobilier et des loyers en Suisse. Cette augmentation grève directement le budget des ménages – et celui de nombreuses personnes affiliées.
Les institutions de prévoyance, en tant qu’actionnaires, participent au système qui veut que des mesures de licenciement fassent grimper le cours des actions. Au détriment des personnes licenciées, qui sont aussi autant de personnes affiliées. Tel est le mécanisme qui biaise la situation sur l’ensemble du marché du travail.
Du fait de la surabondance de fonds, une part non négligeable de l’épargne du 2e pilier ne sert pas l’économie réelle, mais vient alimenter la financiarisation (placements alternatifs, liquidités, placements à court terme, etc. ; voir la Statistique des caisses de pension 2018, OFS, p. 15). Certain·e·s analystes (par exemple Simon Schmid, « Warum es negative Zinsen gibt », republik.ch) attribuent même une partie de la responsabilité des taux négatifs à l’épargne massive des baby-boomers – les capitaux de la prévoyance professionnelle, épargne obligatoire, en font partie.
Quelle solution peut-on avancer pour des rentes dignes et égalitaires ? Je n’ai pas de solution toute faite. Du point de vue économique, la continuation du système par capitalisation est un non-sens, parce qu’on ne sait plus où placer l’argent et parce que les rendements sont en baisse constante. Il faudrait renforcer l’AVS, qui permet à l’argent de circuler au lieu d’être thésaurisé. L’AVS prend en compte le travail non rémunéré, ce qui la rend plus égalitaire pour ceux et celles qui s’adonnent au travail de care. Le montant des rentes devrait être augmenté, de manière à assurer un minimum vital sans avoir besoin de recourir aux prestations complémentaires. C’est une vraie assurance sociale.
Propos recueillis par Margaux Lang
Voir : Danielle Axelroud, « Retraites : autel de la monnaie » et « Retraite : la fable des trois piliers » sur domainepublic.ch