La course à l’exploitation des profondeurs

Les Etats-Unis ont engagé une véritable course capitaliste et géopolitique à l’exploitation minière des fonds marins. Après avoir présenté les graves risques écologiques de cette pratique dans le dernier numéro, nous revenons aujourd’hui sur la dimension politique du Deep Sea Mining.

Action contre l'exploitation minière des fonds marins devant un navire de la compagnie Allseas
Action de Greenpeace avec l’actrice Malaisienne Sharifah Sofia devant le bateau Hidden Gem de la compagnie Allseas, basée à Châtel-Saint-Denis. Celui-ci est le navire amiral du deep-sea mining. Labuan, Malaisie, 17 juin 2025.

Du 7 au 25 juillet, la deuxième partie de la trentième session annuelle de négociations sur l’exploitation minière des profondeurs encadrées par l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) s’est tenue à Kingston, en Jamaïque. L’objectif résidait dans l’adoption d’un code minier régulant cette activité, afin de minimiser son impact climatique et écologique. Dans un contexte tendu en raison des pressions industrielles favorables au Deep Sea Mining (DSM), les négociations n’ont pas abouti à l’adoption d’un quelconque code minier, ni à celle du moratoire proposé par un ensemble d’ONGs et soutenu par certains États.

Ressources stratégiques

Pour la transition énergétique, dans les nouvelles techniques numériques, dans l’armement ou encore pour l’aérospatiale: les ressources des profondeurs océaniques sont essentielles pour la production industrielle du 21e siècle. C’est particulièrement vrai pour la décarbonation de l’appareil productif. Le lobby européen des producteurs de métaux estime que la demande continentale devra être multipliée par 25 pour atteindre les objectifs de neutralité carbone fixés par la Commission Européenne. 

Les terres rares (qui ne sont pas «rares», mais très peu concentrées sur la Terre) des profondeurs marines sont d’autant plus convoitées par certaines puissances occidentales que le marché de ces matériaux particuliers est aujourd’hui largement dominé par Pékin. Si elle ne concentre qu’environ 40% des réserves terrestres connues de terres rares, la Chine extrait près des trois quarts de la production mondiale et surtout raffine la quasi-­totalité (plus de 90%) d’un sous-groupe de ces matériaux, les terres rares dites «lourdes». 

Les minerais des fonds marins sont donc stratégiques à double titre – pour des secteurs clés de l’avenir industriel et dans la guerre commerciale menée par les États-Unis contre la Chine.

Les hostilités ont été lancées par The Metals Company (TMC), une multinationale canadienne qui a déposé la première demande officielle d’exploitation minière des fonds marins auprès des États-Unis – en partenariat avec l’armateur suisse Allseas, qui a fourni le bateau pour les premières explorations menées dès 2022. Avec cette demande de permis, l’entreprise cherche à s’affranchir des négociations internationales en cours autour de l’encadrement du DSM, en essayant de lancer son activité avant que celle-ci ne soit régulée. 2025 est ainsi présentée comme une année charnière par les différents acteurs du secteur – qu’ils soutiennent ou qu’ils s’opposent au DSM.

Retarder la mise en œuvre industrielle du DSM

Créée en 1982, l’Autorité internationale des fonds marins est une organisation autonome ancrée dans la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Sa fonction est paradoxale, puisqu’elle consiste à construire «la réglementation de toutes les activités d’exploration et d’exploitation des ressources minérales des grands fonds marins» tout en assurant «une protection efficace du milieu marin».

Depuis trois décennies, l’AIFM regroupe ses membres pour une session annuelle de négociation. Celle de 2025 avait pour principal enjeu l’adoption d’un code minier pour encadrer juridiquement l’exploitation des fonds marins à l’échelle internationale. En amont, une quarantaine d’États avait soutenu la proposition d’un moratoire sur le DSM jusqu’à l’adoption d’une régulation – alors que les négociations se déroulent à la hâte compte-tenu de la pression industrielle. Les rapports de forces entre États aux positions contradictoires n’ont pas permis l’adoption de la proposition de code minier, ni même celle de moratoire.

Certaines organisations écologistes présentent ce report de l’adoption du code minier comme une petite victoire. L’autorisation du DSM par la «communauté internationale» est certes repoussée, donc la mise en œuvre de cette activité écologiquement destructrice est retardée, mais ce report peut difficilement être qualifié d’écologiste. L’AIFM risque d’être débordée par la pression capitaliste en faveur du DSM.

Une autorité sans autorité?

Les États-Unis ne font pas partie de l’AIFM et n’ont ainsi jamais pris part aux travaux communs sur les fonds marins – ils n’ont jamais ratifié la CNUDM. Cette absence étasunienne est antérieure au retour au pouvoir de Donald Trump, mais elle risque de donner les mains libres au gouvernement trumpiste pour lancer l’exploitation minière des fonds marins en dépit de l’absence d’encadrement juridique de cette activité. 

Face au rejet de toute coopération internationale de la part de la première puissance mondiale, l’autorité de l’AIFM apparaît bien faible. Si les États-Unis enclenchent l’exploitation minière des fonds océaniques à l’échelle industrielle, les quelques volontés environnementales européennes risquent d’être rapidement balayées par les impératifs économiques et géostratégiques.

Antoine Dubiau