Impunité patronale

Mortelle avidité

Après le temps de la tristesse et du recueillement vient le moment des interrogations et d’une compassion radicale. Le drame de Crans-Montana ne doit pas être attribué à un particularisme local. Au contraire, il illustre les conséquences de l’impunité patronale généralisée en Suisse.

Banderole du CHIV lors de la manifestation du secteur public, Lausanne, 15 décembre 2025
La qualité de la réponse des services hospitaliers suisses au drame de Crans-Montana a été saluée. Pourtant, au niveau fédéral, la droite vide l’initiative «Pour des soins infirmiers forts» de sa substance, notamment sur le volet des conditions de travail. Dans le canton de Vaud, les employé·es du CHUV sont descendu·es massivement dans la rue fin 2025 contre les coupes prévues dans la santé. Manifestation du secteur public, Lausanne, 15 décembre 2025.

En Suisse la critique patronale de «l’inflation» de réglementations publiques, des contraintes étatiques et des «obstacles» au fonctionnement des activités économiques est une antienne, tant du côté de la grande industrie que du côté des petites entreprises. La faiblesse et le manque de contrôles en vigueur dans le pays équivalent à une impunité patronale, surtout dans les secteurs des services et en particulier dans la restauration et l’hôtellerie.

Dans certains cantons, le secteur du tourisme a bénéficié de forts appuis politiques des forces conservatrices. Les copinages, les intérêts multiples et convergents ont créé un tissu ultralibéral. Mais en s’appuyant sur un contexte national qui permettait et valorisait cette orientation économique.

Trop d’État? Pas assez de liberté? 

Quelques exemples parus dans la presse romande ces dernières semaines décrivent un paysage édifiant et inquiétant. Durant plus de 20 ans, un «système» d’arrangements dans l’attribution de marchés publics s’était installé dans le canton de Neuchâtel. Les contrôles ont été soit inexistants, soit allégrement contournés. Ce système s’est installé dans le milieu des affaires et était connu par certains cercles d’avocat·es et de politicien·nes. Les apéritifs n’étaient pas uniquement des moments festifs. 

Le non-respect des normes de sécurité et l’absence de contrôles ont été plus dramatiques dans le canton de Vaud avec l’effondrement en 2024 d’un échafaudage d’un grand chantier à Prilly, surveillé par la SUVA (assurance s’occupant de la sécurité sur les lieux du travail en Suisse). Bilan: 3 morts et 5 blessés graves. Le rapport d’expertise publié est accablant: «L’échafaudage qui s’est effondré ne respectait absolument pas les normes en vigueur ni les règles de l’art ni encore les prescriptions des fournisseurs».

Dans le cas du Constellation de Crans-Montana, le patron avait déjà été dénoncé par ses employé·es, il y a quelques années, pour non-­respect des horaires de travail, des heures de repos et pour le travail de nuit non-payé. Selon le président de Crans-Montana, la commune était correctement dotée en personnel pour effectuer les contrôles. Cette situation n’est pas vérifiée par les chiffres. En 2025, seuls 40 établissements sur les 128 ont eu droit à une visite d’inspection périodique, soit moins d’un tiers.

Les profits avant la prévention

Pas ou très peu d’État dans tous ces cas. Laissons faire. Place à «l’autorégulation». Chacun·e sait ce qu’iel a à faire. Vraiment? Alors pourquoi les obligations relatives au versement des salaires et des assurances sociales, au respect des horaires de travail, du repos, des conditions d’hygiène et de sécurité ne sont-elles pas «naturellement» respectées par les employeur·ses? Parce que dans un système économique ultralibéral, ces exigences passent au dernier rang face à l’avidité financière, des actionnaires aux petit·es patron·nes. En position de maître·esses du jeu, iels imposent leurs règles de classe. Nous d’abord, nous verrons ensuite pour les autres. Et tant pis pour les conséquences. La tragédie est alors invoquée pour couvrir les malheurs.

La Confédération est un roy­aume pour les classes dominantes dans tous les domaines. L’environnement économique et financier est parmi les plus libéraux du monde. Les droits des salarié·es sont minimes et très souvent entravés par la toute-puissance patronale, quelle que soit la taille de l’entreprise. «La sécurité au travail est sous-estimée en Suisse» titrait justement le quotidien Le Temps le 12 janvier.

Des droits et des moyens

Dans une telle situation, défendre des droits humains et sociaux pour le monde du travail devient ardu. Les employé·es sont au premier rang pour voir où mènent ces abus et ces passe-droits qui les transforment aussi en victimes. Rien qu’en 2024, le canton du Valais a connu 10700 accidents professionnels dont 692 graves. Avec un taux d’accident de 8,4 pour mille, il dépasse de 35% la moyenne en Suisse romande.

À cela s’ajoute la volonté permanente de réduire le personnel des services publics par la droite libérale. Immanquablement cela a des conséquences dans le domaine de la prévention et des contrôles. Ainsi par manque de personnel, l’inspection du travail a visité 20555 entreprises en 2024, contre 24318 en 2022, soit 16% en moins en 2 ans. La tendance est évidente.

Les coupes annoncées dans les services de soin aux grands brûlés, comme dans d’autres soins, montrent l’ordre des priorités. Si les employé·es ne sont pas respecté·es dans leurs droits, notamment pour la sécurité, on imagine bien que cette attitude peut s’étendre à toute l’activité d’un établissement, dont l’exposition de la clientèle à des risques sanitaires ou sécuritaires.

Élargir et protéger les droits du monde du travail sur tous les sujets, y compris sur les conditions de sécurité, devient une nécessité… vitale. 

En France existent des comités sociaux et économiques qui veillent à la santé, la sécurité et les conditions de travail. Ses délégué·es sont protégé·es contre le licenciement. Un tel outil mériterait d’être repris par le monde syndical suisse.

José Sanchez

Dessin d'humour qui fait le lien entre l'austérité budgétaire et le drame de Crans-Montana