Carl-Vogt 35–43
Une expulsion qui rime avec spéculation
Ce mois de janvier 2026, les locataires des 35–43 Boulevard Carl-Vogt ont reçu chacun et chacune, en bloc, une résiliation de leur bail. La cause? La «nécessité» de vider les lieux avant de rénover l’immeuble. Derrière ce prétexte bidon se cache, bien mal, une opération de spéculation. Entretien avec Jean-Pierre Fioux, membre de solidaritéS et de l’Assocation des habitant·es de la Jonction.

Peux-tu résumer la situation du 35-43 Bd Carl-Vogt?
Nous sommes face à une opération spéculative évidente. Ces cinq immeubles ont appartenu à Metin Arditi, un riche propriétaire qui les avait acquis en 1999 pour 9,4 millions de francs. 20 ans plus tard, en 2020, et sans avoir réalisé aucun travaux (à quelques exceptions près), ce dernier les a revendus à la Caisse de pension des employés du canton de Bâle-Ville (PKBS) pour la somme de 128,5 millions de francs, multipliant ses gains par plus de 13,5. Ce prix de vente insensé place directement cette transaction dans le giron de la spéculation immobilière.
Ce mois de janvier 2026, tou·tes les locataires ont donc reçu une résiliation de bail de la part de la régie Naef, en charge des lieux pour la PKBS, sous prétexte de devoir rénover les lieux. La PKBS n’a pas encore déposé sa demande d’autorisation au canton pour les travaux. Elle veut donc expulser les locataires pour avoir les mains libres et surtout éviter les mécanismes de protection prévus par la Loi sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d’habitation (LDTR).
C’est une méthode grossière et provocante. Pire encore, la stratégie adoptée implique, après avoir expulsé les locataires qui avaient un bail à durée indéterminée, de relouer temporairement les appartements via des baux à durée déterminée avec des loyers revus à la hausse. Puisque la LDTR utilise les derniers loyers en cours avant les rénovations pour fixer les loyers après rénovation, la PKBS s’assure ainsi de gonfler les loyers qui serviront d’étalon. Double avantage pour la PKBS: elle continue de louer temporairement les immeubles et fixe un loyer plancher post-travaux beaucoup plus élevé que ce qui aurait été possible avec les anciens baux.
Est-il possible de faire de grands travaux en maintenant les locataires sur place?
Oui absolument. Vider des immeubles pour les rénover, c’est même l’exception! Malgré ce que la PKBS et la régie Naef prétendent, les habitant·es et leurs soutiens ne sont pas opposé·es aux rénovations. Tout le monde reconnaît que ces immeubles nécessitent des travaux. Ce qui est contesté, c’est la méthode.
Nous avons un très bon exemple sur ce même Bd Carl-Vogt avec la rénovation des cinq barres Honegger (des frères architectes éponymes). Pour ne pas expulser les habitant·es, un système de rocade avait été mis en place pour les reloger dans un autre appartement le temps des rénovations. Grands travaux et maintien des locataires ne sont pas antinomiques!
Comment s’organise la riposte politique?
Après le coup de tonnerre des résiliations, certain·es locataires ont consulté l’ASLOCA et, avec l’AHJ, nous avons organisé une assemblée des locataires. Certain·es d’entre elleux ont tout de suite accepté d’être représentant·es pour leur immeuble et s’est donc formé un comité officiel.
La première tâche du comité a été de rappeler et d’inviter les locataires qui ne l’auraient pas encore fait à contester individuellement la résiliation du bail dans les 30 jours. Deuxièmement, nous avons commencé à construire un front pour faire pression sur les autorités avec le soutien du Groupe d’Action sur la Ville (GAV) du Silure, l’ASLOCA et l’AHJ. L’objectif est que la régie retire, en bloc, les résiliations et que les travaux soient effectués sans expulsion des locataires.
La verte Marjorie de Chastonay, qui est à l’exécutif municipal, est venue apporter son soutien pendant l’assemblée. La ville n’a pas de pouvoir décisionnaire mais elle peut indiquer son opposition dans le cadre de la procédure de consultation. C’est le Conseiller d’État Nicolas Walder, en charge de l’aménagement du territoire, qui accorde, ou pas, l’autorisation de rénovation. Et il peut parfaitement, en s’appuyant sur la LDTR et la situation dramatique du canton en termes de logement, refuser ce plan de rénovation abusif. L’autorisation peut être conditionnée à un certain nombre de critères, dont celui du maintien des locataires sur place.
Nous allons donc demander à être reçu·es par Nicolas Walder et demander qu’il conditionne toute future autorisation de rénovation au retrait des résiliations et au maintien des locataires.
Cet énième abus au niveau du logement a, cette fois, cristallisé un ras-le-bol général, comment vois-tu la suite?
Tout le monde réalise que la situation est devenue invivable pour les locataires. Le marché du logement est en roue libre et les loyers en hausse permanente. La situation des habitant·es des immeubles Carl-Vogt, de la Servette ou de la place des Augustins ne sont que les derniers exemples médiatisés.
Ces luttes de locataires doivent permettre de vaincre la peur et la résignation et servir de base pour une défense du droit au logement, et contre la spéculation immobilière et «la main invisible» du marché qui produit des loyers exorbitants inaccessibles à la majorité de la population. Nous allons continuer à soutenir l’organisation des locataires et un rassemblement est prévu le samedi 28 mars prochain.
Propos recueillis par Clément Bindschaedler