Pour débattre de croissance, de décroissance et d’écosocialisme

Pour débattre de croissance, de décroissance et d’écosocialisme

Michael Löwy vient de publier aux
éditions des Mille et une Nuits un très bon petit livre
intitulé « Ecosocialisme. L’alternative
radicale à la catastrophe écologique capitaliste.»
Lecture critique.

Michael Löwy présente dans son dernier ouvrage bon nombre
des thèses que solidaritéS et son groupe
« Ecosocialiste » soutiennent depuis des
années : la croissance nécessaire au capitalisme
mène à la catastrophe, et tant du point de vue
écologique que social, la seule réponse est un changement
fondamental menant au socialisme.

    Ce constat étant bien établi, la
lecture critique de l’essai de Michael Löwy ne doit
cependant pas se limiter, à mon sens, à nos points de
convergences, aux problématiques réelles et complexes
qu’il soulève. Pour débattre, il est
nécessaire de s’arrêter également sur les
questions que l’auteur laisse ouvertes. Ainsi en est-il par
exemple de la place par trop principale qu’il accorde à la
problématique du climat, négligeant ce faisant
d’autres aspects essentiels des limites ou dégâts
liés à la croissance : épuisement des
ressources, non seulement fossiles (pétrole et gaz), mais aussi
des matières premières (métaux),
biodiversité, dégradation des sols, autres pollutions.

L’écosocialisme : un courant de pensée marxiste

Dans les deux premiers chapitres, Löwy pose trois questions
essentielles : « L’écosocialisme,
écrit-il, est un courant de pensée et d’action
écologique qui fait sien les acquis fondamentaux du marxisme
tout en le débarrassant de ses scories
productivistes » (p. 31-32). La question est de savoir si
ces « scories productivistes » font partie de
la conception de Marx, ou bien plutôt de celle que l’on
peut qualifier faute de mieux de « marxistes
stalinistes ». Les analyses de Marx et Engels vont
à bien des égards dans un autre sens. Mais Löwy
souligne que le concept d’opposition entre développement
des forces productives et rapports de production qui l’entravent
peut être de ce point de vue ambigu.
    Sur cette question, il me semble cependant essentiel
d’aborder le problème sous l’angle de la suffisance.
Tant qu’il y a manque pour la satisfaction des besoins
élémentaires, comme c’était le cas au 19e
siècle, le développement des forces productives est une
priorité. Dès qu’il y a suffisance, ce sont
d’autres critères qui deviennent prioritaires. Il est
clair que tout ce qui a été qualifié de
« socialisme réel » a
été caractérisé par le productivisme, mais
comme Michael Löwy le souligne souvent, ce
« socialisme réel » n’a rien
à voir avec le socialisme et le marxisme.

Consommation contre gaspillage

Michael Löwy aborde ensuite la question de la
consommation : « … le problème de la
civilisation bourgeoise/industrielle n’est pas –
contrairement à ce que prétendent souvent les
écologistes – la ’ consommation
excessive ’ de la population, et la solution n’est
pas une ’ limitation ’ générale
de la consommation, notamment dans les pays capitalistes
avancés. C’est le type de consommation actuel,
fondé sur l’ostentation, le gaspillage,
l’aliénation marchande, l’obsession accumulatrice,
qui doit être mis en question. » (p.36-37).

    L’auteur esquive cependant la
problématique posée par Daniel Tanuro, à savoir
que la perspective socialiste doit se confronter au fait que la
population des pays du nord peut avoir le sentiment d’avoir
quelque chose à perdre (consommation, niveau de vie…).
Certes, un projet écosocialiste  doit combattre le
gaspillage, l’obsolescence programmée, la
dépendance créée par la publicité.
Toutefois, le débat sur le refus du type de croissance
nécessaire au capitalisme, sur le désir de consommation,
sur une décroissance dans les pays du nord (dont il faut
définir le contenu, mais qui est la seule réponse aux
dégâts écologiques) est indispensable. Dans une
certaine mesure, Löwy reconnaît cette problématique
lorsqu’il note que la formule « chacun selon ses
besoins  (reprenant le schéma de l’expansion
illimitée), n’intègre pas les limites naturelles de
la planète » (p. 40). Mais cette idée
se différencie-t-elle vraiment de l’objectif de base de
l’écosocialisme : « satisfaire les
besoins fondamentaux de chacun » ?

    Michael Löwy écrit cependant plus
loin : « Il n’y aurait nullement la
nécessité – comme semblent le croire certains
écologistes puritains et ascétiques – de
réduire, en termes absolus, le niveau de vie des populations
européennes ou nord-américaines » (p. 70).
Tout en soulignant l’exigence fondamentale d’une
planification démocratique de la production, du bas vers le
haut, et de ses contradictions possibles. « Quelle
garantie a-t-on que les gens feront les bons choix, ceux qui
protègent l’environnement, même si le prix à
payer est lourd ? Une telle garantie n’existe pas. On ne
peut se fier qu’à la rationalité des
décisions démocratiques » (p. 63). Et plus
loin : « Les conflits existeront et se feront
jour : entre les besoins de protection environnementale et les
besoins sociaux, entre les obligations en matière
d’écologie et la nécessité de
développer les infrastructures de base, entre les habitudes
populaire de consommation et le manque de ressources. » (p. 73).

Une transition vers le socialisme : mais comment ?

Enfin, l’auteur aborde la question de la transition vers le
socialisme. « C’est l’ensemble du mode de
production et de consommation, écrit-il, qui doit être
transformé, avec la suppression des rapports de production
capitalistes et le commencement d’une transition vers le
socialisme… Cette transition ne se compte pas en mois ni en
années » (p. 40). Il est clair que
l’objectif ne peut pas être le « grand
soir » avec le passage en une nuit du capitalisme au
socialisme. Mais cette vision d’une longue transition,
d’une situation où la société n’est
plus capitaliste mais pas encore socialiste, mérite quelques
explications. Si la société n’est plus capitaliste,
c’est que la bourgeoisie n’a plus le pouvoir. Mais qui
alors a le pouvoir ? Si c’est le peuple dans sa
majorité, que fait-on pendant ces longues années de
transition ? Quelles sont les étapes ? Löwy
insiste avec raison sur le fait qu’une société
écosocialiste ne peut que résulter d’une
volonté démocratique et majoritaire, et que
l’appareil productif n’étant pas neutre, il devra
être transformé. Dommage qu’il n’examine pas
cette question sous l’angle de la division du travail.

Marx, Engels et l’écologie

Le troisième chapitre analyse les positions de Marx et Engels
sur l’écologie. Michael Löwy ne
s’intéresse pas aux
« marxistes » soviétiques, affirmant
de manière très nette que le « socialisme
réel » n’a rien à voir avec le
socialisme. En ce qui concerne les « pères
fondateurs », il constate que « les
thèmes écologiques ne prennent pas une place centrale
dans le dispositif théorique marxien ; deuxième­ment,
les écrits de Marx et Engels sur le rapport entre les
sociétés humaines et la nature sont loin
d’être univoques et peuvent donc être l’objet
d’interprétations différentes ».
(p. 79). Il suffit pour s’en convaincre de citer
Engels : « Sa libération (des moyens de
production) des chaînes est la seule condition requise pour un
développement des forces productives ininterrompu, progressant
à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un
accroissement sans bornes de la production
elle-même » (Anti-Dühring, Paris, Editions
sociales, 1950, p. 321).

    Et Marx n’écrivait-il pas :
« Dans le développement des forces productives, il
arrive un stade où naissent des forces productives et des moyens
de circulation qui ne peuvent plus être que néfastes dans
le cadre des rapports existants et ne sont plus des forces productives
mais des forces destructrices » (L’idéologie
allemande, Paris, Editions sociales, 1952, p. 67-68). C’est
particulièrement dans l’épuisement des sols par une
agriculture productiviste que Marx et Engels font preuve de soucis
écologistes.

    L’autre problématique soulevée
est celle de la « neutralité des
moyens » de production qui pourraient être
transférés dans une économie socialiste.
« Il y aurait donc une sorte de continuité
substantielle entre l’appareil productif capitaliste et
socialiste, l’enjeu socialiste étant avant tout la gestion
planifiée et rationnelle de cette civilisation matérielle
créée par le capital » (p. 94). Il me semble
cependant difficile de trouver trace chez Marx et Engels d’une
telle continuité, par ailleurs contradictoire à la fois
avec la vision du règne de la liberté promise par le
socialisme, et les nombreuses critiques de la division du travail.
« Ce ne sont pas les producteurs qui dominent les moyens
de production, écrit Engels dans l’Anti-Dühring, mais
les moyens de production qui dominent les produc­teurs… En
divisant le travail, on divise aussi l’homme. Le perfectionnement
d’une seule activité entraîne le sacrifice de toutes
les autres facultés physiques et intellec­tuelles. Cet
étiolement de l’homme croît dans la mesu­re
même où croît la division du travail »
(p. 286). Et  plus loin, « Le vieux mode de
production doit donc forcé­ment être bouleversé
de fond en comble, et surtout la vieille division du travail doit
dispa­raître. » (p. 288). La vision de
« continuité » me semble en ce sens
plus être déduite des aspects productivistes
présents chez Marx et Engels, mais qui, au 19e siècle,
étaient en rapport à la problématique de la
suffisance nécessaire à la libération de
l’homme.

Pour une éthique écosocialiste

Michael Löwy aborde également la question de
l’éthique ou des valeurs, en constatant que
« le capital est intrinsèquement, par essence, non
éthique » (p. 118), dans le sens où
« il soumet l’économie, la
société et la vie humaine à la domination de la
valeur d’échange de la marchandise » (p.118).
Il omet cependant de répondre à l’objection sans
doute avancée par les capitalistes : notre valeur est la
liberté individuelle. La réponse est facile : tant
que la liberté est dominée et limitée aux rapports
marchands, ce n’est pas une vraie liberté, donc une vraie
valeur. Ou, autrement dit, la soumission principale aux
« lois neutres et objectives » du
marché élimine la question des valeurs.

    Toute vision écosocialiste implique des
objectifs éthiques. Löwy en cite principalement
six : une éthique sociale, égalitaire, solidaire,
démocratique, radicale et responsable. L’aspect radical
est important, il souligne le besoin de transformer les rapports
sociaux de production, c’est la seule mention concernant la
division du travail dans le livre. De manière plus
générale, je pense fondamental d’affirmer que
l’on se bat pour des valeurs, et que le capitalisme n’en a
pas. 

Michel Ducommun