Naufrage de Lampedusa

Naufrage de Lampedusa : Les cimetières marins de l'Europe forteresse

Avant qu’un nouveau naufrage au large de la Libye ne vienne alourdir le lourd bilan de la politique européenne des réfugiés, la rédactrice Vicky Skoumbi avait réagi à la suite de la tragédie de Farmakonisi, en Grèce, où en janvier de cette année, des gardes-côtes avaient volontairement provoqué le naufrage d’un bateau de réfugié·e·s.

Lampedusa et Farmakonisi ne sont point des « tragédies » à déplorer, mais les conséquences logiques d’une stratégie qui fait fi de droits humains, voire du droit à la vie, afin de préserver le territoire européen de flux migratoires censés menacer celui-ci d’invasion.

Or, nous savons que ce crime ne serait pas l’apanage d’une barbarie spécifiquement grecque qui entacherait la civilisation européenne et ses très hautes valeurs humanitaires. Farmakonisi est bien plutôt le point d’orgue d’une politique européenne globale. Doit-on rappeler ici qu’une loi italienne contre l’immigration illégale interdit aux pêcheurs de prêter main-forte aux « clandestins » en danger, sous peine d’amendes et de saisie de leurs bateaux ? Que des embarcations en détresse ont été laissées à la dérive au large de la Libye pendant deux semaines en mars 2011, sous les yeux indifférents de bateaux de l’OTAN ? Et que le refoulement massif sans examen de cas par cas est pratiqué non seulement par la Grèce, mais aussi par Malte et l’Italie ? Que cette pratique de refoulement à la frontière, qui interdit tout passage aux potentiels demandeurs d’asile, loin d’être le monopole de la police portuaire grecque, est la tâche sinon officielle, du moins officieuse, de Frontex, l’agence européenne pour la gestion de frontières externes de l’UE ? Et que le camp « Guantanamo-style » d’Amygdaleza, aux alentours d’Athènes, où les migrants sans titre de séjour peuvent être enfermés pour dix-huit mois, côtoie celui de Mineo, à Catane, où quatre mille personnes sont entassées dans des conditions dégradantes ? Enfin, que ces véritables prisons pour détenus sans procès ni jugement, sans accès aux droits les plus élémentaires de prisonniers, sont financées par l’Union européenne ?

 

Frontex: un facteur aggravant

Focalisons-nous un instant sur le rôle très controversé de Frontex. Tout d’abord la multiplication des patrouilles aux frontières, et plus généralement la surveillance accrue des celles-ci par une armée européenne équipée d’avions, hélicoptères, navires et moyens techniques à la pointe de la technologie – car Frontex est tout cela – n’a pour résultat que la multiplication respective de noyades et d’autres types de morts violentes de candidats à l’immigration. Ceci pour deux raisons essentielles.

Premièrement, les migrants sont obligés de tenter un passage dans des conditions météorologiques de plus en plus difficiles, afin d’éviter justement d’être repérés par les patrouilles en question. Entreprendre la traversée maritime par gros temps, sur une embarcation de fortune, augmente inévitablement le risque d’un « accident ». Deuxièmement, lorsqu’à force de moyens techniques et d’effectifs déployés une voie de passage ferme, elle est automatiquement déplacée vers un itinéraire encore plus dangereux. Bref, la surveillance accrue des frontières par des moyens militaires entraîne une augmentation exponentielle des risques auxquels les migrants s’exposent avec un accroissement du nombre de morts. Les milices d’anges gardiens qui sont censés assurer la protection de l’espace européen des dangereux « envahisseurs » ont « les mains sales ». […] 

 

Vicky Skoumbi est rédactrice de la revue grecque de psychanalyse, philosophie et art « Alètheia ». Sa contribution complète, « La dissuasion par la noyade : l’Europe forteresse et ses cimetières marins » a été traduite et publiée par le site tlaxcala-int.org.

 

Intertitres et coupures de la rédaction

 


En novembre 2012, Giusi Nicolini, la maire de Lampedusa, rappelant les dizaines de milliers de morts antérieures, se disait «de plus en plus convaincue que la politique d’immigration européenne considère ce bilan de vies humaines comme un moyen de modération du flux migratoire, sinon comme moyen de dissuasion»