La force des femmes dans la lutte pour l'eau
La force des femmes dans la lutte pour l’eau
Dans le cadre du 2ème Forum Alternatif Mondial de l’Eau, plusieurs femmes d’Afrique ont témoigné de leur condition et de leurs difficultés quotidiennes pour s’approvisionner en eau, en général, de mauvaise qualité. Ce sont sur les épaules des femmes que reposent la charge de l’eau et la recherche du bois de chauffe, en plus de toutes les autres tâches ménagères. Refusant cette fatalité, des femmes s’organisent et se battent pour améliorer leur situation, nous avons eu la chance de pouvoir rencontrer l’une d’entre elles, Claire Rouamba. Elle vient du Burkina Faso et est présidente d’un groupement féminin en milieu rural, Songtaaba (entraide mutuelle en langue moré). Après une bataille de 3 ans, elle a obtenu un forage dans son village.
Dans quelle région se trouve
ton village?
Songpelsé se trouve à seulement 35 kilomètres de la capitale, mais il n’ a aucune infrastructure (pas d’eau, pas d’école, pas de dispensaire, pas d’électricité, pas de latrines, pas de marché). Les zones rurales sont oubliées par le gouvernement, il faut donc se débrouiller seul. La population vit (ou survit) de l’agriculture. Il fait très chaud et la pluviométrie est faible, la saison des pluies se concentre sur les mois de juillet et août. Il va sans dire que l’agriculture, dans ces conditions, est très dure et peu profitable.
La question de l’eau est donc
cruciale?
Absolument, l’eau c’est la vie et quand il n’y en a pas, inutile de dire que c’est le désastre. Par rapport à l’eau, il y a deux aspects à prendre en compte, la quantité et la qualité. Avant d’avoir le forage, le point d’eau le plus proche, un marigot, était à 12 kilomètres. Traditionnellement, l’approvisionnement en eau est une tâche des femmes. Nous devions donc parcourir 24 kilomètres par jour pour avoir de l’eau, qui plus est de mauvaise qualité. Chaque femme parcourait 12 kilomètres avec 20 litres d’eau sur la tête, pour ne pas subir les heures les plus chaudes, nous partions vers 4 heures du matin. La quantité d’eau était insuffisante, elle était donc réutilisée (vaisselle puis lessive et finalement arrosage) et insalubre (diarrhée et autres infections).
Actuellement, l’eau de ce marigot est encore utilisée pour l’agriculture, la lessive. Vu les heures d’attente pour avoir l’eau du forage (cet unique forage fournit de l’eau à 5000 personnes), il y a encore des gens qui utilisent l’eau du marigot pour tous les usages, c’est un vrai problème de santé publique, surtout chez les enfants.
Pour obtenir ce forage, ce sont les femmes qui se sont organisées?
Oui, puisque ce sont elles qui en ont le plus besoin avec les tâches ménagères et l’agriculture. Dans mon village, presque toutes les femmes sont illettrées, comme j’ai eu la chance d’aller à l’école, c’est moi qui me suis occupée des différentes démarches. Ce n’est pas simple d’obtenir un forage. Pour obtenir l’aide des ONGs, il faut être une association officiellement reconnue, normalement cette reconnaissance s’obtient en deux semaines, mais pour notre association de femmes, nous avons attendu trois ans. C’est dur de ne pas se démotiver, de garder espoir et de le transmettre aux autres femmes, il y a eu de grands moments de doute. Ensuite, nous avons dû demander à un bureau spécialisé d’effectuer une étude de besoin et de faisabilité. Ces exigences coûtent très cher pour nous. Parfois, j’ai pris l’argent de la popotte pour payer les feuilles et les enveloppes. Une fois ce dossier constitué, nous sommes allées voir des ONGs. Obtenir un contact avec ces organisations n’est pas facile, il faut se battre pour être entendue.
Comment ont réagi les hommes?
Ils ont eu de la peine à comprendre et à accepter qu’on se prenne en main. Traditionnellement, la femme burkinabée, surtout en milieu rural, doit être soumise à son mari et aux hommes en général. J’ai aussi dû beaucoup négocier avec mon mari pour qu’il m’autorise à monter ce projet. Heureusement, il y a toujours eu le soutien des autres femmes et le chef du village a été mon allié. J’ai aussi pu compter sur les encouragements des membres de mon église. Au fur et à mesure de l’avancée des projets les critiques se sont atténuées et aujourd’hui, mon mari est fier de moi, mais mon foyer aurait pu exploser.
Lorsqu’on parle d’émancipation féminine chez nous, elle ne peut se faire qu’à petits pas. Surtout, il faut qu’on ne puisse rien nous reprocher, c’est pour ça que les femmes de l’association se voient durant la nuit, quand elles ont accompli toutes les tâches domestiques. Le mari a une grande autorité sur sa femme, il peut facilement la mettre dehors.
Comment ce point d’eau
est-il géré?
L’association des femmes, forte de plus de 300 membres, s’occupe de la gestion démocratique du forage et de son entretien. Personne ne peut se reservir en eau tant que tout le monde n’en a pas eu, la quantité est limitée à 80 litres par concession (il sd’un homme, de ses épouses et des enfants, elle peut atteindre 25-30 personnes). Il y a aussi un tournus pour l’entretien du forage lui-même et de ses environs. Durant la nuit on interdit de pomper, celà permet de maintenir une certaine pression.
Un forage pour 5000 personnes est tout à fait insuffisant, celà provoque parfois des disputes. Le problème c’est qu’il y a dans un village voisin un forage, mais ce dernier est en panne, il n’y a pas les pièces pour le réparer et personne n’a la formation pour le faire. Il faudrait que les ONGs assurent un suivi et transmettent un savoir-faire, plutôt que de s’évanouir dans la nature, une fois le projet financé. Plus de 40 forages sont inutilisés dans ma région, à cause de celà. C’est enrageant.
Qu’est-ce que ce forage a encore modifié dans le quotidien des
femmes?
Avec le forage, nous avons beaucoup plus de temps pour faire autre chose. Nous nous sommes lancées dans l’apiculture, une agriculture de meilleure qualité. L’association Songtaaba a aussi créé un centre de formation pour les femmes. Une crèche a vu le jour pour que les mères n’aient pas à prendre leurs bébés aux champs, elle reçoit 60 enfants chaque jour. Nos prochains projets sont la construction d’une miellerie, cet été, de lattrines, d’un dispensaire et d’une école (la plus proche est à 7 kilomètres).
Entretien réalisé par
Marie-Eve TEJEDOR