SSR
Défendre un service public d’information
En juillet, La SSR annonçait un vaste plan d’austérité interne. Sur le plan romand, la RTS prévoit 16,5 millions de francs d’économie en 2026, se traduisant par la suppression de 60 à 70 postes, nombre qui ne comprend pas les postes occupés par des personnes engagées par des mandataires externes. Cela s’inscrit dans un mouvement plus vaste de restructuration de ce service public. Entretien avec un journaliste à la RTS et militant au Syndicat suisse des mass media (SSM).

Comment cette nouvelle restructuration a-t-elle été accueillie au sein des rédactions?
Plusieurs mesures prises récemment ont été vécues comme des claques envers le travail des rédactions, comme l’abandon de la bande FM, qui a provoqué une forte perte d’audience pour la radio. Il y a aussi eu l’annonce d’un accord entre la SSR et les médias privés, qui a soulevé une forte contestation à l’interne. La direction y a répondu par une communication quasi-orwellienne avant de simplement balayer nos critiques. Le tout dans un contexte où certaines équipes travaillent à en sous-effectif, avec une fatigue qui s’accumule et un sentiment de ne pas pouvoir faire correctement son travail.
L’annonce des économies et licenciements est donc arrivée dans un contexte de rupture de confiance avec la direction et de lassitude générale. Malheureusement, il y a une culture syndicale assez faible chez les journalistes et la branche entière est sous pression. Mais, dans ce contexte, la RTS reste malgré tout parmi les moins mal lotis en comparaison au privé. Donc j’imagine qu’il y a aussi un sentiment d’illégitimité à se plaindre. Finalement, ça produit un fort sentiment de résignation.
Les coupes budgétaires se traduisent par une centralisation de différentes émissions. Sans rentrer dans l’aspect comptable, comment interpréter cette tendance à l’uniformisation du service public? Est-ce que cela traduit un projet idéologique selon toi?
En tant que service public, la SSR est systématiquement attaquée par la droite. La pression s’est intensifiée du fait des victoires électorales de la droite et de la «droitisation» du Conseil fédéral en Suisse, de la montée de l’extrême droite et du tournant autoritaire de l’extrême-centre en Europe. Ça met une énorme pression sur tout le monde, y compris sur les instances dirigeantes de la SSR et de la RTS.
Il faut parler de ces dynamiques sans tomber dans une rhétorique complotiste. Est-ce qu’il existe une tendance générale à inscrire le journalisme et le service public dans une logique de marché? Bien sûr, ça s’appelle le néolibéralisme. Mais les décisions concrètes sont-elles le fruit d’une idéologie conscientisée de la part de ceux et celles qui les mettent en œuvre? Pas sûr. Ce sont des produits d’écoles de commerce ou d’ancien·nes journalistes formé·es au management dans ces mêmes écoles qui sont persuadé·es que, pour bien gérer leur barque, il faut la gérer comme une entreprise privée. Et c’est une idéologie aussi intériorisée par les cadres et même par beaucoup de travailleur·ses.
Je pense qu’il y a beaucoup de décisions tout à fait catastrophiques prises de bonne foi en pensant réellement défendre le service public. Après, il est difficile de ne pas y voir la patte de notre nouveau Conseiller fédéral de tutelle Albert Rösti, pas forcément réputé pour son amour du service public, et dont le parti n’est pas réputé ni pour son attachement à la vérité, ni et à l’indépendance de la presse.
Ensuite, toutes les centralisations ne sont pas nécessairement mauvaises. Si l’indépendance éditoriale des différentes rédactions est préservée, elles peuvent aussi donner lieu à une meilleure complémentarité entre les différents secteurs, voire à une émulation. La convergence des rédactions sur le Campus de l’EPFL à Ecublens et la nouvelle organisation du département de l’Actualité peuvent donc être autant stimulantes et prometteuses que potentiellement dangereuses: il faudra se battre pour en faire quelque chose de positif et ne pas se laisser happer par les logiques austéritaires.
Juste avant l’été, la SSR a annoncé avoir conclu un accord avec la faîtière alémanique des éditeurs privés (VSM), s’engageant notamment à limiter sa présence textuelle en ligne et à mettre énormément de moyens au service du marché publicitaire. Comment le comprends-tu?
La SSR se constitue en véritable vache à lait des intérêts privés et accepte de porter sur ses épaules la responsabilité des déboires économiques du paysage médiatique suisse. Ainsi, la direction s’engage à restreindre la présence de la SSR sur les réseaux sociaux et à ne les utiliser que pour «convertir» le public vers ses propres plateformes. Elle s’engage aussi à soutenir les efforts visant à rendre obligatoire l’utilisation d’un identifiant unique pour accéder à ses offres en ligne. En plus de se tirer une balle dans le pied en termes d’audience, l’instauration d’un identifiant obligatoire va à l’encontre du principe d’accès universel au service public. Il suppose une récolte de données personnelles qui, on peut le supposer, finiront par être exploitées à des fins commerciales.
L’accord implique d’autres enjeux: l’adhésion de la direction à l’idée que la SSR doit rendre des comptes aux médias privés ; la mise à disposition gratuite et quotidienne de matériel brut aux privés sans obligation de citation ; l’engagement à renvoyer davantage vers leurs articles par des liens URL ; l’abandon de la diffusion des événements sportifs les plus populaires, et donc rentables ; des promesses d’investissements spécifiques en faveur du marché publicitaire.
On peut résumer l’accord avec les éditeurs privés en deux tendances claires: la SSR s’engage à laisser un maximum le champ libre aux privés dans les domaines les plus rentables et elle s’engage à consacrer davantage d’argent public à œuvrer pour l’intérêt du «paysage médiatique suisse» au détriment de sa propre offre. Or, on sait très bien qui seront les principaux bénéficiaires de ces efforts: la plupart des grands titres de presse aujourd’hui sont concentrés aux mains de groupes comme TX Group, Ringier-Axel Springer ou CH Media. Ce sont eux qui profiteront de ces efforts, et non les petits quotidiens régionaux, les radios associatives ou les nouveaux médias indépendants sur internet. En bref, la SSR s’engage à donner directement aux actionnaires encore plus d’argent de la redevance dévolu à l’information, la cohésion nationale et la démocratie.
La direction a été récemment critiquée pour sa gestion de différents cas de harcèlement graves révélés dans la presse. Qu’en est-il aujourd’hui?
La gestion des conflits de travail, du management parfois brutal et du bien-être des équipes n’a pas été fondamentalement transformée, malgré les déclarations de principe. Mais les situations sont bien différentes d’une rédaction à l’autre.
Quant à la direction, elle évolue dans sa bulle, elle considère qu’elle n’a pas de comptes à rendre et qu’elle sait tout mieux que les principaux concernés par ses décisions. Or, ceux qui prennent les décisions sont des communicants, des comptables et des gestionnaires. On parle d’image de marque, de virage numérique, de catégories-types de public cible, de chiffres d’audience et de parts de marché. Mais le public, le vrai, est finalement le grand absent.
Le dialogue avec le SSM est complètement rompu. Par exemple, en vue des annonces de licenciements prévus pour septembre, le syndicat a proposé la mise en place d’un «guichet social», un outil destiné à favoriser les départs volontaires ou les réductions de taux d’occupation à chaque fois que c’est possible. C’était une revendication minimale et elle a pourtant été balayée d’un simple mail.
La RTS a été à juste titre critiquée pour sa couverture partiale du génocide mené par l’armée d’occupation israélienne à Gaza. Le narratif et les arguments sionistes ont parfois été repris tels quels. Comment comprendre ces manquements?
C’est compliqué. Déjà, les différentes rédactions de la RTS ne sont pas logées à la même enseigne: la ligne éditoriale n’a pas été la même entre la TV, la radio, le web et les réseaux sociaux. C’est aussi tributaire des sensibilités des rédacteur·ices en chef, mais aussi des sensibilités des journalistes. Derrière un média, il y a avant tout des individus et l’information publiée résulte en partie de rapports de force internes.
Pour aborder plus frontalement la critique, la ligne éditoriale globale est dictée par un conformisme vis-à-vis de la tendance générale des médias occidentaux. Une grande part des contenus publiés dans les rubriques internationales se basent sur les dépêches d’agences de presse, qui dictent aussi un lexique, un ton, une tendance, et qui sont reprises par des journalistes qui n’ont pas forcément de connaissances sur le sujet ou le temps de s’y consacrer pleinement. Ces agences bénéficient d’une posture d’autorité et elles sont très largement perçues comme «fondamentalement neutres», donc leurs lignes éditoriales sont rarement remises en question.
D’autres facteurs jouent: une grande dépolitisation de la profession, une «idéologie journalistique» qui pense que croiser deux opinions contradictoires équivaut à un traitement neutre et factuel, et un manque de recul critique sur ses propres biais, ici le racisme ou l’islamophobie. Enfin, le traitement du génocide s’explique aussi par la sociologie des journalistes installé·s, en très grande majorité des blanc·hes issu·es de parcours très institutionnels.
Mais je tiens quand même à dire que, pour ce que ça vaut, la RTS reste l’un des «moins pires» exemples parmi les grands médias mainstream européens. Malgré plusieurs contenus éminemment problématiques, on est restés très loin des niveaux de propagande observés dans les médias en France, en Allemagne, etc, y compris sur le service public.
Et comment malgré tout défendre la nécessité démocratique de ce service public d’informations?
Malgré toutes les critiques, la RTS reste un rempart contre une hégémonie de médias de milliardaires, tendanciellement d’extrême droite. Par ailleurs, l’idéologie de la neutralité pousse à considérer que la RTS doit, pour être «représentative», être la plus centrale possible par rapport au débat politique. Donc si la politique se droitise, comme c’est le cas aujourd’hui, la RTS se droitise. Et si le rapport de force repart à gauche, je suis assez sûr qu’elle suivra le mouvement.
Même aujourd’hui, la RTS ne se résume pas à ses rédactions d’actualité. Ce sont aussi des contenus comme Tataki, certains excellents podcasts ou émissions d’intérêt public, et aussi un vrai soutien à la culture romande. À gauche, on a souvent tendance à se focaliser sur ce qui ne va pas, mais il faut aussi savoir voir le positif.
Quelles pistes pour lutter pour notre service public d’informations?
Le mode de financement par redevance a le mérite de garantir une indépendance matérielle du service public vis-à-vis du politique: le budget de la SSR reste inchangé quelles que soient les majorités politiques ou les tendances au Parlement, ce qui n’est pas le cas d’un financement par l’impôt. Mais la redevance est impopulaire et injuste, puisqu’elle n’est pas proportionnelle au revenu des foyers. Je plaiderais pour une redevance adaptée par tranche de revenu disponible et un rehaussement du barème des entreprises.
Au-delà des aspects financiers, le service public doit retrouver du sens à sa mission et se recentrer sur le public. Ne pas se percevoir en concurrence marchande avec les médias privés me paraît être une première étape.
Propos recueillis par Anouk Essyad