Venezuela

Avec le peuple vénezuélien, contre l’impérialisme

Après l’agression impérialiste étasunienne contre le Venezuela, comment comprendre la transformation du chavisme en une dictature néolibérale au discours de gauche, dénommé «madurisme»? Et qui est la nouvelle présidente Delcy Rodríguez? Dans cet entretien, Luis Bonilla-Molina, universitaire et militant vénézuélien revient sur l’histoire du processus bolivarien et livre quelques interprétations de ce qu’il appelle «une révolution frustrée»


Delcy Rodriguez devant les portraits de Simon Bolivar, Hugo Chavez et Nicolas Maduro
La présidente par intérim du Venezuela Delcy Rodriguez lors de son premier Conseil des ministres à ce poste, Caracas, 4 janvier 2026

Il est important de faire la distinction entre Chávez et le chavisme. En 2004, dans un livre que j’ai écrit, je décrivais qu’il y avait deux Chávez. Le premier était une construction collective forgée dans les rues et les chemins, dans les plaines et les montagnes, à laquelle chaque jour s’ajoutaient de nouvelles caractéristiques, celles que le·la citoyen·ne commun·e attendait d’un homme politique engagé pour le bien-être social, ou celles que les militant·es attendaient d’un leader révolutionnaire. Le second, qui habitait Miraflores (le palais présidentiel), était un militaire rebelle, apprenti révolutionnaire, courant derrière l’image du Chávez collectif pour y ressembler et être à la hauteur du moment historique. Ce drame du leadership chaviste l’a accompagné jusqu’à sa mort

Cette figure littéraire m’est utile pour expliquer que le chavisme a toujours été plus que Chávez: c’est la synthèse de la tendance historique et culturelle de résistance, d’insoumission et de justice, qui a souvent manqué d’un leader pour l’unifier et le diriger, mais qui a accumulé une expérience importante de résistance face au pouvoir.

L’émergence de Chávez en tant que sujet politique est le résultat, et fait partie, de la crise structurelle du modèle capitaliste vénézuélien. Cette crise éclate en février 1983, avec le «vendredi noir», qui met en évidence l’épuisement du modèle de rentabilité de l’accumulation bourgeoise, du système interclassiste de contrôle social et des représentations politiques qui avaient soutenu la démocratie depuis la révolution démocratique-bourgeoise de 1958. 

Cette crise se transforme en rupture au sein de l’État vénézuélien avec le Caracazo [définitions sous l’article] de 1989, qui rompt avec la notion de peuple, comme expression du consensus social sur la légitimité de l’institutionnalité existante. C’est à partir de ce moment que les militaires apparaissent comme des sujets politiques, avec les rebellions du 4 février et du 27 novembre 1992. La crise de 1983 a détruit en moins d’une décennie le modèle de bien-être social construit dans les années 1970 grâce à l’augmentation des prix du pétrole.

Chávez et son programme politique et idéologique se sont exprimés dans l’Agenda alternatif bolivarien (1997), qui était la proposition d’un autre modèle d’interclassisme, avec une démocratie radicale, mais surtout d’un affrontement avec la bourgeoisie qui avait construit un modèle d’économie dépendante et néocoloniale ayant affecté la vie quotidienne de la population. 

Chávez a mené sa campagne électorale avec le soutien de divers secteurs de la société, de la gauche et d’une partie de la bourgeoisie nationaliste. C’est pourquoi il a brandi les bannières du capitalisme humain et de la troisième voie. 

Après l’élection, le processus constituant de 1999 a permis l’adoption de la loi sur les terres qui visait à mettre fin au latifundio et la reprise de la compagnie pétrolière d’État, qui, bien que nationalisée, fonctionnait comme une entreprise privée selon le modèle de l’accumulation rentière. Ces avancées lui ont aliéné le secteur bourgeois qui l’accompagnait. Celui-ci a organisé le coup d’État de 2002, avec la Fédération des chambres de commerce (FEDECAMARAS), la bureaucratie de la Centrale des travailleurs vénézuéliens (CTV) et les militaires qui ne partageaient pas son leadership. Cela l’a éloigné du pouvoir pendant trois jours (11-13 avril). 

Chávez a pu reprendre le pouvoir grâce à une large mobilisation populaire. Le moment de la plus grande fusion entre le peuple et son leadership a été atteint cette année-­là, qui marque le point culminant de la fusion entre Chávez et la tendance historique rebelle qui a pris le nom de chavisme. Cependant, certains secteurs minoritaires de la gauche radicale ne l’ont pas suivi, et la base sociale de l’anti­chavisme s’est cristallisée autour de la classe moyenne et des riches.

Le problème, c’est qu’en perdant le soutien de la bourgeoisie, Chávez se retrouve face à la difficulté de trouver comment remplacer le flux de la rente qui permettait l’accumulation bourgeoise dans un pays dont l’économie reposait sur l’importation. C’est à partir de 2002 que le drame de la révolution bolivarienne commence, alors que le pays navigue entre deux eaux. D’une part, la fusion entre Chávez et le chavisme marque le début de la construction du pouvoir populaire et du soutien aux formes d’organisation de base, qui aboutira à l’idée de pouvoir communal et d’État communal, qui n’a jamais été pleinement déployé. D’autre part, Chávez a initié de manière souterraine le projet économique de la révolution bolivarienne, qui n’était autre que de constituer par étapes une nouvelle bourgeoisie, en phase avec les objectifs de son leadership et le projet de pays contenu dans la Constitution de 1999. Cette dualité de projets exprimait une nouvelle forme d’interclassisme. 

Cependant, la nouvelle bourgeoisie bolivarienne, mise en évidence par la crise bancaire de 2009, au cours de laquelle certains ex-­militaires et proches de Chávez ont montré qu’ils étaient passés du statut d’employés de l’État à celui de propriétaires de banques, a commencé à considérer le pouvoir populaire qui se radicalisait dès 2005 comme une menace, notamment par la définition de la révolution bolivarienne comme le socialisme du 21e siècle. Chávez jouait à maintenir l’équilibre entre ces deux projets, le populaire-­socialiste et le bourgeois, en pariant davantage sur le premier, mais il est impossible de le prouver aujourd’hui. Chávez est tombé malade en 2011 et est mort en 2013, laissant comme successeur Nicolás Maduro.

Le leadership de Maduro manquait de la force nécessaire pour maintenir l’équilibre entre deux projets parallèles qui semblaient édifier un nouveau modèle interclassiste. Maduro n’était ni un homme cultivé, ni un leader ayant un ancrage social, mais un pragmatique, une sorte de Fouché (ministre de la Police de Bonaparte) qui était passé de garde du corps de Chávez en 1992 au poste de ministre des Affaires étrangères et homme de confiance. Sa seule carte de visite auprès du chavisme était d’avoir été dirigeant du syndicat du métro de Caracas (même s’il n’a jamais mené de lutte importante) et d’avoir suivi une formation politique à Cuba.

La confrontation entre les deux projets politiques a progressivement sapé l’autonomie du pouvoir populaire, qui, en étant réduit à une simple courroie de transmission du gouvernement et du parti PSUV, avait perdu sa potentialité révolutionnaire initiale. De plus, la polarisation politique avait commencé à se retourner contre les bolivariens qui l’avaient promue, car la population commençait à montrer des signes de lassitude face à l’interminable affrontement entre les deux camps. La combinaison de ces facteurs se reflète dans les résultats électoraux de 2014. 

Initialement, entre 2002 et 2009, la base sociale du chavisme était fondamentalement populaire, composée de travailleurs·ses et d’une partie de la classe moyenne pauvre, tandis que celle de l’opposition était composée de la classe moyenne, de professionnel·les de haut niveau (comme celles et ceux qui avaient travaillé dans l’ancienne compagnie pétrolière PDVSA avant le coup d’État de 2002), de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens. 

Il est nécessaire de souligner que Chávez a toujours entretenu une relation spéciale avec le peuple humble, qui le considérait comme son leader. Malheureusement, cette relation n’a pas dépassé les limites du caudillisme. Avec la prise de corps du projet dual du chavisme et la formation d’une bourgeoisie bolivarienne, la base sociale du projet de Chávez se transforme, car une couche de la classe moyenne supérieure, des entrepreneur·ses associé·es aux affaires et de nouveaux·elles propriétaires terrien·nes commencent à en faire partie. Cependant, le projet de pouvoir populaire est également frappé, ce qui provoque l’érosion de certains secteurs populaires vers l’opposition de droite. Aujourd’hui, la base sociale du madurisme est aussi multiclassiste que celle de l’opposition de droite, car, en résumé, les deux projets politiques expriment une conciliation de classe pour s’emparer de la rente pétrolière.

Il est impossible d’expliquer les résultats électoraux de 2018-2024 sans aborder l’émergence du madurisme comme projet distinct du chavisme. Après les élections de 2014, Maduro, sans le déclarer, mais comme le confirment les faits, décide de consacrer tous ses efforts à la consolidation de la nouvelle bourgeoisie et à la démolition du projet de pouvoir populaire, ne le laissant subsister que dans la rhétorique politique et le nom de certaines institutions, afin de ne pas rendre cette rupture trop évidente. 

Entre 2014 et 2018, Maduro se concentre sur l’écrasement des représentations politiques de la droite, en les emprisonnant et en les forçant à prendre des voies insurrectionnelles de rue, comme en 2014 (l’arrestation de Leopoldo López et de María Corina Machado), en 2017 (contre la seconde constituante) et avec l’interrègne de Guaidó (même si ce dernier est postérieur à cette période, il s’agit d’un effet de cette politique). Il intervient dans presque tous les partis de droite à partir de la cooptation d’une partie de leurs dirigeant·es, qui reçoivent en récompense la représentation juridique des partis concernés. 

Maduro aborde les élections de 2018 avec des critiques et des politiques d’abstention fomentées par celles et ceux qui avaient perdu la représentation politique de leurs organisations, mais aussi par les nouveaux·elles propriétaires de ces franchises, qui travaillaient pour une cohabitation avec le madurisme. L’abstention électorale de la droite a servi à dissimuler le déclin du soutien populaire au Madurisme.

À partir de 2018, et jusqu’en 2024, Maduro entame une nouvelle phase de son projet politique en tentant de conclure un accord inter-bourgeois (entre l’ancienne bourgeoisie et la nouvelle bourgeoisie qu’il représente). Pour démontrer sa fiabilité et son abandon réel du projet populaire et socialiste, il commence à intervenir dans les partis de gauche (PPT, Tupamaros, PCV, etc.), et crée des normes contre l’organisation syndicale, la présentation de revendications, la mobilisation et le droit d’expression, tout en rétablissant les relations avec les États-Unis. 

Dans ces manœuvres, les rôles de la famille Rodríguez (Delcy et Jorge), ainsi que celui de Diosdado Cabello et de Padrino López (ministre de la Défense), sont l’élément central. Cette réorientation porte ses fruits et, à partir de 2021, Delcy Rodríguez devient l’invitée principale de la réunion annuelle de la fédération patronale FEDECAMARAS, un acteur central du coup d’État de 2002. 

Par ailleurs, en 2021, les pourparlers avec le gouvernement étasunien sont annoncés, entre hauts fonctionnaires de la CIA et Maduro. Ce rapprochement se vérifiera à partir de la guerre en Ukraine, lorsque, malgré les sanctions économiques en vigueur depuis 2017, le Venezuela redevient un fournisseur fiable de pétrole pour les États-Unis. Cette politique impliquait toutefois de privilégier le flux de ressources du trésor public national en faveur des classes bourgeoises, au détriment des salarié·es (le salaire minimum mensuel est aujourd’hui proche de 0,4 dollar) et des conditions de vie matérielles de la population, ce qui a accru l’érosion des soutiens électoraux au Madurisme. 

Toutefois, les sanctions permettaient de continuer à utiliser le discours radical pour maintenir soudée sa base de soutien même réduite. Tout cela se reflète dans les élections de 2024, où, face à la perte de sympathie électorale, le Madurisme passe d’un gouvernement autoritaire à une dictature néolibérale avec un discours de gauche.

Les conditions de vie difficiles, le délabrement des services publics et la restriction des libertés politiques sont les causes de cette migration, qui touche des membres de l’opposition, du chavisme et du madurisme. Un professeur universitaire, titulaire de plus de 20 ans d’expérience et ayant publié de nombreux livres, gagne 15 dollars par mois, auxquels s’ajoutent 130 dollars de bonus, ce qui porte ses revenus à 150 dollars, dans un pays où l’inflation est élevée et où les prix des produits de première nécessité sont trois fois plus élevés que la moyenne régionale. 

Le meurtre par les forces de police d’un peu plus d’une centaine de jeunes qui protestaient lors des émeutes de 2017 a incité beaucoup de gens à percevoir leur lutte comme une cause perdue et à choisir l’exil. En résumé, ce sont les conditions de vie et la perte des libertés démocratiques qui déterminent la migration vénézuélienne.

Le problème vient du modèle de rentabilisation adopté par la bourgeoisie, qui favorise l’importation et pénalise la production nationale. Ce modèle n’a été dépassé ni par le chavisme ni par le madurisme ; au contraire, il s’est renforcé sous leurs gouvernements. Par ailleurs, Chávez a tenté de créer une dynamique agricole en accordant des crédits et en transférant la propriété de la terre, mais cela a heurté le modèle rentier et n’a pas réussi. Cette expérience permettra peut-être un jour à la gauche de discuter et de produire une théorie sur la possibilité de construire une classe sociale depuis le pouvoir. 

Bien sûr. Bien que nous écrivions et défendions l’idée de planification de base, communale et communautaire, l’héritage du socialisme réel, avec sa planification étatique centralisée depuis le gouvernement, a prédominé comme politique d’État. Cela nous amène à d’autres discussions, impossibles à développer ici, comme le parti d’avant-garde, la centralisation et le rôle des libertés démocratiques libérales dans une construction socialiste démocratique. En effet, la critique du néocolonialisme et de l’économie dépendante n’a pas permis de dépasser le productivisme pétrolier, qui était à la base de la relation économique avec l’impérialisme. Ce sont des éléments de ce que nous appelons une révolution frustrée. 

Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López ne se sont pas contentés d’hériter d’un gouvernement ; elle et ils ont été des acteurs essentiels du madurisme et sont coresponsables de la débâcle de ce qu’on a appelé la révolution bolivarienne. Delcy Rodríguez a été la pièce maîtresse de l’unité des bourgeoisies vénézuéliennes, alors que María Corina Machado continuait de prôner l’affrontement entre bourgeois. 

Pour les États-Unis, dans la nouvelle relation coloniale qu’ils prétendent imposer à partir du 3 janvier 2026, la stabilité et le consensus bourgeois sont essentiels, et ces quatre figures peuvent les garantir. Il est encore trop tôt pour savoir si cette situation est temporaire ou si nous assistons à l’émergence d’un État hybride entre la quatrième et la cinquième république, dirigé pour l’instant par Delcy Rodríguez. Quoi qu’il en soit, la tâche centrale des révolutionnaires aujourd’hui est de dénoncer l’attaque impérialiste du 3 janvier, la violation de la souveraineté nationale, l’enlèvement extraterritorial de Maduro et de son épouse, ainsi que les tentatives d’installation d’une colonie étasunienne au Venezuela. 

Le 3 janvier, Trump a déclaré qu’il gouvernerait le Venezuela à partir de ce jour et que l’administration vénézuélienne devrait exécuter ses ordres, annonçant également que les États-Unis vendraient directement le pétrole vénézuélien, ne reversant qu’une partie du montant au pays. La lutte anticoloniale commence à peine.

Propos recueillis par José Sanchez, traduction de la rédaction.
Luis Bonilla Molina est un universitaire et militant vénézuélien de la tendance COMUNES

Définitions

Caracazo En 1989 le président social-­démocrate du Venezuela Carlos Perez reprend les directives du FMI et impose un plan d’austérité drastique au pays (hausse des prix, fin des subventions, privatisations). De grandes manifestations de protestation, en particulier à Caracas, y répondent en février. Elles sont très violemment réprimées, faisant des milliers de mort·es.

Caudillisme Chefs politiques ou militaires qui ont conduit des guerres d’indépendance, ou qui se sont affrontés dans des guerres civiles pour diriger les nouveaux pays, ou certaines régions, en Amérique du Sud au 19e siècle. Figures charismatiques, ces dirigeants politico-militaires incarnent un pouvoir personnel, une figure suprême et un modèle autoritaire, s’appuyant sur certains groupes de propriétaires terriens et sur l’Église, sous couvert de «libération». Ces chefs profitaient des conséquences des guerres d’indépendance pour asseoir des ambitions personnelles et préserver les classes dominantes.
Parmi les figures les plus connues il y a celles de José Artigas en Uruguay et celle de Simón Bolívar au Venezuela. Ce dernier est aussi connu sous le nom de liberador (le libérateur) et a donné une figure historique et une icône pour incarner le projet politique de Hugo Chávez.

Latifundisme Type de propriété terrienne issue des conquêtes impériales et coloniales, principalement cultivées ou dévolues à l’élevage. En Amérique latine, leurs grands propriétaires, les latifundistes, ont appuyé des gouvernements conservateurs et autoritaires, qui respectaient leurs possessions et qui les protégeaient par la force en cas de révoltes paysannes.
Cette oligarchie terrienne a été la base pour des coups d’État et pour appuyer les ambitions de chefs militaires afin de s’opposer à toute forme de réforme agraire.
L’article 307 de la Constitution vénezuélienne de 1999 dit expressément que le latifundisme est contraire à l’ordre social. Ce principe sera rarement appliqué.