Syrie
La question nationale kurde et la démocratisation du pays
Le Gouvernement de transition syrien et les Forces démocratiques syriennes ont conclu un nouvel accord le 30 janvier 2026. Celui-ci prévoit un cessez-le-feu et une intégration militaire et administrative progressive des combattant·es kurdes au sein des institutions de l’État. Nous sommes cependant encore loin d’une solution globale pour la question kurde et la démocratisation de la Syrie.

L’ accord entre le gouvernement et les Forces démocratiques syriennes (FDS) fait suite à des semaines de combats qui ont vu les forces armées gouvernementales prendre le contrôle des quartiers à majorité kurde de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep, entraînant le déplacement forcé de plusieurs dizaines de milliers de civil·es. Ces affrontements ont culminé avec la prise par les forces gouvernementales de larges portions des provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa, à la suite du retrait des FDS. Tout cela s’est produit avec le soutien de la Turquie, ainsi qu’avec le feu vert de Washington.
L’accord est positif dans la mesure où il permet l’arrêt, en tout cas temporaire, des attaques et des menaces contre les populations kurdes.
Rôle des Etats-Unis et de la Turquie
Les États-Unis (et la France) œuvraient officiellement à la désescalade des tensions entre les deux acteurs. Malgré son partenariat de longue date avec les FDS dans la lutte contre l’État islamique, Washington n’a exercé aucune pression significative pour mettre fin aux actions militaires du gouvernement syrien.
En réalité, les États-Unis sont devenus un soutien important des nouvelles autorités syriennes, comme en témoignent les multiples rencontres entre Trump et al-Charaa, ainsi que la levée des sanctions Caesar en décembre 2025.
De son côté, la Turquie a également bombardé des zones de Qamichli durant l’offensive des troupes de Damas, et il est largement admis qu’elle a fourni une assistance logistique importante à Damas lors des dernières opérations militaires. En soutenant les nouvelles autorités syriennes, dominées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Ankara a consolidé leur influence sur le pays. Outre la pression pour le retour des réfugié·es syrien·nes et la volonté de tirer profit des opportunités économiques offertes par la reconstruction, l’objectif principal de la Turquie est d’entraver les aspirations kurdes à l’autonomie et de démanteler l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).
L’AANES est l’appellation qui a remplacé officiellement celle de «Rojava» (qui signifie Kurdistan occidental) en 2017 dans l’objectif déclaré d’inclure davantage les autres composantes de la population de cette région.
Limites du projet de l’AANES
Lors des affrontements de janvier, les autorités syriennes au pouvoir ont conquis les deux tiers des territoires contrôlés par les FDS en quelques jours seulement. Au-delà des aspects géostratégiques immédiats, cette avancée rapide met également en évidence les limites du projet politique de l’AANES auprès des populations non kurdes, en particulier arabes.
La mise en œuvre du projet de l’AANES avait été caractérisée publiquement comme une forme d’«autonomie démocratique» ou d’«auto-administration». Cependant, malgré l’accent mis sur le pluralisme, le PYD et ses réseaux ont dominé les institutions politiques régionales et locales de l’AANES.
Au fil des années, des segments de la population arabe ont protesté contre des discriminations, des pratiques «sécuritaires» ciblées, l’emprisonnement d’activistes et de civil·es, particulièrement de jeunes hommes, ainsi que l’absence de véritable représentation au sein des institutions de l’AANES.
Plutôt que de chercher à élaborer des stratégies visant à obtenir le consentement des classes populaires arabes dans les zones sous leur contrôle et de véritablement les faire participer à la gestion des institutions de l’AANES, les dirigeants des FDS ont collaboré avec des chefs tribaux pour gérer les populations locales. Or, ces chefs tribaux sont connus pour changer d’allégeance en fonction des acteurs politiques les plus puissants du moment et pour se concentrer sur la défense de leurs propres intérêts matériels. À mesure que le rapport de forces évoluait en faveur de Damas, les chefs tribaux ont suivi le mouvement.
Par ailleurs, la confiance mal placée de la direction des FDS dans la poursuite du soutien américain, ainsi que son manque de priorisation pour la construction d’alliances politiques plus larges et plus profondes avec les forces démocratiques et progressistes du pays, ont affaibli la pérennité de son projet politique.
Centralisation du pouvoir à Damas
L’offensive militaire des forces armées de Damas doit être comprise comme s’inscrivant dans la continuité de la tentative des élites dirigeantes syriennes actuelles de centraliser le pouvoir et de rejeter toute voie plus inclusive pour l’avenir de la Syrie. C’est le cas depuis la chute d’Assad.
En outre, les autorités dirigeantes et leurs soutiens ont promu un discours agressif à l’encontre des Kurdes et des FDS. On relève de nombreux indices de racisme et de violations des droits humains du fait des forces gouvernementales et des groupes armés qui leur sont affiliés.
L’octroi par al-Charaa de droits linguistiques, culturels et de citoyenneté à la population kurde de Syrie et de postes officiels au sein de l’État est une bonne nouvelle, mais doit être encore concrétisé par un processus législatif et légal concret. Cependant, ces mesures n’atténuent pas les craintes légitimes et persistantes au sein des populations kurdes de Syrie.
De nombreuses questions restent en suspens dans la mise en place de l’accord du 30 janvier, notamment en ce qui concerne la question de l’intégration des employés civils ou la forme que prendront les quatre brigades kurdes sous la direction du ministère de la Défense. De même, le texte reste flou sur les questions cruciales de la décentralisation administrative et sécuritaire. Plus généralement, une véritable participation politique est toujours hypothétique, que ce soit pour les Kurdes ou d’autres secteurs de la population syrienne.
L’avenir de la Syrie est en jeu. Les nouvelles autorités ont montré que leur projet ne constitue pas une rupture nette avec les pratiques autoritaires de l’ancien régime.
Aucun plan en vue d’une représentation politique démocratique et inclusive, de même que d’un partage du pouvoir, n’est actuellement proposé par Damas. Tous les Syriens et Syriennes aspirant à la démocratie, à la justice sociale et à l’égalité devraient s’inquiéter de ces dynamiques et lutter contre elles de toutes leurs forces. La question kurde fait entièrement partie de ces dynamiques.
Une réelle démocratisation de la Syrie ne pourrait pas avoir lieu sans la réalisation du droit à l’auto-détermination du peuple kurde et le contraire est vrai également.
Joseph Daher