Les traces destructrices de l’extractivisme
Le 14 novembre 2025, le géant BHP est reconnu responsable de la rupture d’un barrage d’une mine de fer ayant eu lieu dix ans plus tôt au Brésil. En écho, Mediapart et Tënk diffusent tout le mois de février le documentaire de Claudia Neubern, Saudade do Rio Doce, à la rencontre des victimes de ce qui reste le plus grand désastre environnemental de l’histoire du pays.

Comment faire le deuil d’un fleuve? C’est la question que se pose un pêcheur, assis dans sa barque, dans les eaux contaminées. «Il y a des gens qui vivent en deuil toute leur vie» conclut-il, désabusé. Le documentaire de Claudia Neubern est une série de portraits des personnes sinistrées et dépossédées par la catastrophe. «Que faire d’une rivière sans poisson? Vivre de quoi?».
Le récit se tisse de rencontre en rencontre, jusqu’à celle de Joelma, qui accompagnera la réalisatrice à l’embouchure du fleuve. Elle devient la figure des victimes des barrages et de l’exploitation minière. Joelma, personne bien réelle, rappelle Teresa, le personnage de fiction du film Bacurau (2019), qui prend les armes pour défendre sa communauté menacée par un barrage dans le nord-est du Brésil.
Dans Saudade do Rio Doce, on voit Joelma refuser l’indemnisation offerte par l’entreprise Samarco (mesure qui avait pour objectif de dissuader les victimes de porter plainte en les indemnisant rapidement) pour poursuivre une lutte plus grande, collective et de long terme. On pense alors à Teresa qui, elle, choisit la lutte armée. Si Bacurau est un western d’anticipation qui exagère le présent, c’est peut-être dans l’intention de le faire bifurquer. «Je suis à un stade où je ne peux pas faire marche arrière» confie Joelma. Ce que semblent nous dire ces deux femmes, dans la fiction comme dans la réalité, c’est la nécessité de refuser la résignation.
Victoire juridique historique au Royaume-Uni
Alors que les multinationales Vale et BHP (les deux actionnaires de Samarco, la société propriétaire du barrage de Fundão) ont été relaxées il y a un an sur le plan pénal par un tribunal brésilien pour absence de preuves sur leur responsabilité dans la rupture du barrage, la justice britannique a, en novembre dernier, définitivement reconnu le géant minier BHP «strictement responsable en tant que “pollueur” des dommages causés par l’effondrement» du barrage au Brésil dix ans plus tôt.
Le documentaire ayant été tourné en 2024, on ne sait pas si Joelma fait partie des 620000 plaignant·es recensé·es par la Haute Cour de Londres, mais on ne peut s’empêcher de l’imaginer. Ce procès est un précédent historique en matière de responsabilité internationale des entreprises qui permettra désormais aux victimes de demander des dommages-intérêts à BHP.
Les avocat·es des plaignant·es estiment le total des réclamations à plus de 40 milliards de dollars mais cela dépendra du nombre de plaignant·es accepté·es puisque la justice britannique empêchera toutes les personnes ayant été indemnisées au Brésil de se constituer parties civiles.
Vale, société suisse
Vale ne fait pas partie de l’action jugée au Royaume-Uni, pourtant la société a annoncé en juillet 2024 avoir conclu un accord avec BHP pour partager la responsabilité et diviser en deux les coûts de la condamnation de la justice britannique à venir. Vale, rappelons-le, est une entreprise brésilienne installée en Suisse depuis 2006 qui bénéficie d’avantages fiscaux conséquents lui permettant d’exfiltrer 40% de ses profits hors du Brésil (chiffres de 2012).
Vale, rappelons-le encore, est aussi responsable de la rupture du barrage de Brumadinho ayant fait 272 mort·es le 25 janvier 2019, aussi au Minas Gerais, au Brésil. Alors à quand une responsabilité pour les filiales? À quand la fin de l’extractivisme? À quand la réduction de la consommation des métaux?
Parce que ce que l’on perçoit peu dans le film, mais que l’on devine en filigrane, est qu’en plus de se battre pour obtenir une indemnisation, les populations locales, à travers différents collectifs, réfléchissent, proposent et luttent pour la justice sociale et pour des alternatives à la prédation extractiviste.
À l’inverse des personnages de fiction de Bacurau, les populations du bassin versant du Rio Doce ont choisi la voie juridique et pacifique pour s’opposer aux géants miniers internationaux. Mais alors que Vale possède 160 autres barrages similaires au Brésil, dont 65 sont identifiés comme présentant un risque élevé, on peut sans autre s’imaginer qu’un jour la radicalité armée de la Teresa de fiction finisse par ne plus se contenter d’exagérer le présent mais de l’inspirer.
Léon Volet

Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (2019, 130′). Disponible sur toutes les plateformes
Saudade do Rio Doce de Claudia Neubern (2024, 75′). Disponible sur Tënk et Mediapart jusqu’au 21 février 2026