«Créer un, deux, cent, de nombreuses Officine!» Bilan de la grève de CFF Cargo avec Gianni Frizzo

«Créer un, deux, cent, de nombreuses Officine!» Bilan de la grève de CFF Cargo avec Gianni Frizzo

Dès
le 7 mars, les travailleurs de CFF Cargo faisaient grève et
occupaient leurs ateliers contre le plan de
démantèlement-privatisation de l’entreprise:
licenciement de 250 salariés et transfert de 200 autres dans une
nouvelle unité privatisée à Bellinzone,
suppression de 165 emplois à Fribourg, de 153 à
Bâle et de 46 à Bienne… Le 14, ils étaient
70 à faire le déplacement à Fribourg pour soutenir
leurs collègues et étendre la lutte. Le 19 mars enfin,
avec ceux de Bâle, de Bienne et de Fribourg, ils faisaient
descendre 5000 personnes dans les rues de Berne pour le retrait du plan
de la direction des CFF. Au Tessin, la solidarité des
salarié-e-s et habitant-e-s ne cessait de monter, faisant
pression sur les autorités… lorsque, le 5 avril, Moritz
Leuenberger a annoncé le retrait du plan des CFF et la mise en
place d’une table ronde, à laquelle il a donné deux
mois pour trouver une solution. La première manche était
gagnée: «une victoire historique!».


Nous reproduisons ici un entretien
avec Gianni Frizzo, l’un des principaux animateurs de la
grève des Officine (ateliers mécaniques) de CFF-Cargo
à Bellinzone, qui tire un premier bilan d’étape de
cette lutte exemplaire. En appelant à une rencontre à
Bellinzone, le samedi 31 mai, de 13h. à 19h.30, sur le
thème «Créer un, deux, cent, de nombreuses
Officine», le Comité de grève des Officine entend
mettre son expérience au service du développement du
renouveau d’un syndicalisme combattif des travailleuses et des
travailleurs. Une première en Suisse! solidaritéS appelle
à y participer (voir Appel et Programme ci-contre).*

Dans la lutte des Officine, quels ont été les
éléments novateurs par rapport à la tradition
syndicale helvétique qui peuvent être utiles à une
réflexion plus générale?

Gianni Frizzo:
L’élément fondamental a été
d’avoir su faire abstraction de tout ce qui est le bagage
traditionnel du syndicalisme helvétique, préoccupé
souvent plus par le maintien de bons rapports avec le fournisseur de
travail, de maintenir le climat de dialogue et de paix du travail, que
de partir des besoins, des problèmes réels et des
sentiments répandus parmi les travailleurs.

Je crois vraiment que l’élément déterminant
de notre lutte a été d’avoir mis au centre les
exigences fondamentales des travailleurs  (qui dans ce cas
étaient claires: sauver les Officine), et d’avoir
cherché à construire un rapport de force par la
mobilisation qui permette d’atteindre cet objectif.

Nous nous sommes peu préoccupés des accords
déjà conclu, des pratiques contractuelles, de tout ce qui
constitue le dispositif syndical traditionnel, qui me paraît
souvent servir avant tout à bloquer l’action des
travailleurs-euses et à les faire adhérer au socle
traditionnel de la paix du travail.

Cela vaut pour l’orientation de fond. Du point de vue des
formes de lutte, de votre organisation, quels enseignements pouvez-vous
en tirer?

GF: Je crois qu’il y a
ici plusieurs éléments. Le premier est certainement la
démocratie. Tous les pas que nous avons faits (pour le moins les
pas fondamentaux et décisifs) ont été
systématiquement discutés dans plusieurs organismes, qui
exprimaient de cas en cas, la légitimité des
travailleurs: l’assemblée des travailleurs, le
comité de grève, la délégation pour les
négociations. A toutes ces étapes, il a été
décisif que le mandat reçu ait été toujours
honoré et que les résultats intermédiaires (je
pense notamment aux différentes phases des négociations)
aient été soumises constamment au jugement et à
l’évaluation des travailleurs. Cela a été
une leçon de véritable démocratie, sans laquelle
je crois, qu’à la longue, aucune expérience
syndicale ne peut être victorieuse et significative.

Le second aspect, nous l’avons déjà souligné
souvent, a été notre capacité
d’élargir notre lutte, de la faire sortir de la fabrique
et d’en faire une lutte sociale, populaire, c’est-dire pas
seulement notre problème, mais un problème dont nous
avons investi la société. Il est clair que cela a
été plus facile, s’agissant d’une entreprise
formellement publique, avec une histoire et un enracinement social.
Mais je crois qu’il faudrait s’efforcer de suivre toujours
cette logique, y compris dans des entreprises privées. Parce que
la supression des postes de travail est une question qui doit
intéresser tout le monde pour ses conséquences sociales,
humaines et économiques.

Enfin, il est clair que l’implication de la structure syndicale a
été décisif (je pens ici naturellement à
UNIA Tessin). Ceci a été nécessaire pour
créer le soutien nécessaire afin de gérer une
lutte aussi large (et avec de nombreux problèmes pratiques
à résoudre) et de faire en sorte que le noyau de ceux qui
nous ont soutenu activement (je pense aux divers groupes locaux et aux
nombreuses activités développées) puisse se
développer et s’élargir. Une lutte est faite aussi
de nombreuses organisations. Et c’est là que le syndicat,
sa structure, doit intervenir totalement en appui aux travailleurs.
Souvent, dans la tradition syndicale de notre pays, c’est le
contraire qui est arrivé.

Quel a été votre rapport avec les organisations syndicales durant ce long conflit?

GF: Naturellement, il faut
faire des distinctions. Nous avons ici un syndicat (la SEV, le syndicat
des chemins de fer) lié à l’entreprise en
qualité de partenaire contractuel. Ceci l’a rendu prudent
et l’a empêché de fait de jouer un rôle plus
actif dans l’extension de la mobilisation au niveau national.
Fribourg s’est peu bougé, parce la préoccupation
constante de la direction de la SEV a été de maintenir la
question dans le cadre des conditions contractuelles, renonçant
à promouvoir des formes de lutte plus incisives comme la
grève. Naturellement, l’action d’un syndicat
non-signataire d’un contrat, comme UNIA, était plus libre.
Mais je crois que la signature ou non du contrat est une question
secondaire, une sorte de paravent derrière lequel on se
réfugie. Le problème de fond est de savoir si l’on
veut mener une politique syndicale qui vise avant tout la mobilisation,
et cela avec une orientation claire et nette d’opposition aux
politiques patronales. Voilà la différence que nous avons
perçue, par exemple, entre les syndicats impliqués dans
le conflit des Officine.

En considérant rétrospectivement la lutte, quelles
ont été selon toi les erreurs commises, si nous pouvons
les appeler ainsi?

GF: Je pense que dans le
développement de la lutte, comme je l’ai dit avant, nous
n’avons pas commis d’erreurs fondamentales, avant tout
parce que nous avons développé une démocratie
étendue. Sans doute, parfois, le comité de grève
aurait dû déléguer plus de tâches de
manière à ne pas assumer trop de charges.
Dans le cadre du déroulement des négociations, au
début, nous avons eu quelques flottements, lorsque nous nous
somme sfait un peu prendre dans la logique du secret des
négociations. C’était une route erronée et
nous avons vite compris qu’elle aurait pu arranger les CFF. Nous
avons ainsi immédiatement opté pour la plus grande
transparence, non seulement envers les travailleurs, mais envers la
population. Je crois que cela a été un aspect important,
sur lequel toutes celles et ceux qui sont engagés dans
l’action syndicale devraient réfléchir.

Quel rapport avez-vous eu avec le monde de la politique, en
particulier avec les autorités et avec la «classe
politique»?

GF: Il y a une certaine
similitude entre les comportements des directions syndicales et ceux
des responsables politiques. Nous avons eu la finesse de ne pas les
prendre, disons à rebrouse-poil, d’éviter de
polémiquer sur les choix qu’une grande partie des forces
politiques, pour ne pas dire toutes, ont fait, et qui omnt conduit les
CFF où ils sont aujourd’hui ( je pense en particulier aux
politiques de privatisation).

Nous avons évité cela et nous avons insisté sur la
proposition de sauver les Officine, sur le futur. Cet aspect,
lié au développement d’une grande mobilisation
populaire, a poussé les représentants politiques à
se porter (au moins durant la première phase) de notre
côté. Je crois que la mauvaise conscience d’une
partie d’entre eux permet aussi d’expliquer cela: personne
ne m’enlèevera de l’esprit que nombre d’entre
eux savaient depuis longtemps ce qui se tramait aux Officine et quelles
étaient les intentions des CFF.

Il est certain qu’ensuite, à partir d’un certain
point, une série de positions idéologiques de fond sont
en partie réapparues. A un certain moment, beaucoup
d’hommes politiques voulaient nous faire arrêter la
grève à tout prix et nous faire accepter les
«offres» des CFF qui étaient tout sauf de
réelles offres.

Ce qui me paraît intéressant c’est le fait
qu’en partant des revendications concrètes, des exigences
des travailleurs, on ait pu dépasser les cloisonnements
«politiques et partidaires» entre les travailleurs et qui
se manifestent par leurs diverses appartenances politiques. C’est
un aspect intéressant qui devrait faire réfléchir
tous ceux qui se posent le problème de comment convaincre les
salariés de ce pays à abandonner la confiance
qu’ils expriment souvent (par exemple au moment des votations ou
des élections) pour des formations politiques bourgeoises ou de
droite.

Comment s’est traduit ce grand rapport de force dans la phase
qui a suivi la grève? Comment est la situation
aujourd’hui, après la reprise du travail?

GF: Le climat a certainement
changé et le rapport de force accumulé dans la lutte se
maintient. Nous l’avons utilisé pour chercher à
modifier les rapports de force à l’interne. Et ça
se sent. Le comité de grève s’est transformé
en nouvelle commission du personnel et cherche à modifier aussi,
dans la négociation avec la direction, le climat de travail. Par
exemple, tous les vendredi est organisée une assemblée
pendant le temps de travail pour informer les travailleurs et discuter
avec eux; les heures supplémentaires et le travail en
équipe doivent être fixés avec la commission du
personnel et d’autres choses encore. Le comité de
grève est devenu un point de référence pour tous
les travailleurs; sa légitimité lui permet
d’intervenir dans l’organisation du travail. C’est
très important.

Comment vois-tu la perspective de la table ronde? Quels problèmes majeurs devront être affrontés?

GF:  Le terrain de la
table ronde est évidemment moins favorable. Nous n’avons
plus le rapport de force qui émane de la grève et de la
mobilisation. Pour cela, il est important pour nous aussi dans ce cas
d’agir avec la plus grande transparence. Nous avons
décidé, par exemple, d’informer
systématiquement les travailleurs et la population en convoquant
des assemblées populaires d’information après
chaque séance de la table. Nous devons chercher à
maintenir la pression. Pour le reste, il est clair qu’il
s’agit d’une discussion politique plutôt que
«technique», si on peut le dire ainsi. Nous devons faire
valoir la volonté populaire de maintenir les Officine. Et je
pense que nous devons le rappeler aussi aux autres acteurs
présents à la table ronde, à commencer par le
Conseil d’Etat tessinois qui, même si son rôle est
différent, a dans un certain sens aussi un mandat populaire pour
soutenir le maintien des Officine.

Pour terminer, vous avez convoqué des assises pour un
syndicalisme des travailleurs pour le 31 mai prochain. Avec quels
objectifs?

GF: Avec toute la modestie de
notre cas, nous sommes convaincus que l’expérience des
Officine peut servir à relancer un syndicalisme des
travailleurs-euses (appelons-le ainsi, parce que c’est la
formulation la plus simple), la refondation d’un syndicalisme en
Suisse. Notre expérience a démontré la
centralité de la confrontation pour faire un syndicalisme qui
puisse non seulement impliquer les travailleurs, mais aussi les autres
citoyens-salariés. Nous espérons qu’il puisse
naître quelque chose de cette expérience.


*Cet entretien a été
publié dans le numéro du 8 mai 2008 du bimensuel
tessinois Solidarietà. Traduction de notre rédaction.


Chers collègues,
Chères collègues,

Nous vivons dans une réalité politique et sociale
caractérisée depuis déjà quelques
années par des attaques continuelles aux conditions de vie et de
travail de l’écrasante majorité de la population.
Les salarié-e-s de ce pays, qui ne peuvent déjà
compter que sur peu de droits, ont vu leurs conditions se
dégrader sous les coups d’une offensive patronale du
secteur public et privé qui a remis en cause un filet
déjà fragile de protections sociales et
matérielles.

Il serait trop long de faire l’inventaire des
contre-réformes dans les domaines social, de la
prévoyance et du droit du travail, que le patronat a
lancé au cours de ces dix dernières années. Nous
pourrions cependant mentionner la précarisation continuelle et
importante du marché du travail, sans parler de la
libéralisation qui s’est développée dans le
cadre de la soi-disant libre-circulation; nous pourrions enfin rappeler
comme tout le cadre législatif va dans le sens de limiter encore
les instruments d’intervention des salarié-e-s et de leurs
organisations, pourtant déjà si faibles.

Cela a été possible grâce à la grande force
du patronat et à l’extrême faiblesse du mouvement
syndical de ce pays.

Pour cela, la nécessité de refonder un syndicalisme
compris comme mouvement social, comme expression directe de
l’action des travailleurs, comme forme organisée du
conflit social, paraît plus urgente que jamais.

Seulement en partant de cette prémice, nous pourrons
reconstruire un syndicalisme apte à reconquérir la
confiance des salariés, qui puisse être un syndicalisme
des salarié-e-s actifs sur les lieux de travail et dans la
société. Pour faire cela, un travail de réflexion,
d’organisation et d’action est nécessaire.

Ces derniers mois ont vu en Suisse la reprise d’une
activité des salarié-e-s surtout dans les secteurs
syndicaux et de travailleurs-euses qui n’ont pas
cédé à la logique de la concertation. Certaines
mobilisations dans le cadre du renouvellement du contrat du
bâtiment, celles de la fonction publique en Suisse romande, enfin
notre mobilisation des Officine de Bellinzone, ont montré la
possibilité et la nécessité d’un autre
syndicalisme.

Un projet qui évidemment ne peut se borner à une
dimension locale ou sectorielle. Pour cela nous avons
décidé de lancer une action de réflexion et de
contact, cherchant à impliquer les travailleuses et les
travailleurs de toute la Suisse.

Nous vous invitons à venir à Bellinzone pour la
première journée de discussion et de réflexion sur
les perspectives d’un nouveau syndicalisme en Suisse. Quelle
physionomie il devrait avoir, a qui il devrait s’adresser, avec
quelles modalités: tout cela nous chercherons à le
discuter ensemble au cours de cette première journée,
chacun apportant ses propres expériences et convictions, dans la
perspective de donner une suite à cela.

Pour le moment, nous vous invitons toutes et tous à Bellinzone pour le 31 mai prochain.

Comité de grève des Officine CFF de Bellinzone