Comprendre les années 68

Editorial

Dans un entretien recueilli en février 2007 par un
étudiant de l’Université de Lausanne, le sociologue
valaisan Bernard Crettaz notait au détour d’une phrase:
«Nous vivons un moment extraordinaire de haine de Mai
68»… Quelques semaines plus tard, le 30 mars, Nicolas
Sarkozy prononçait son fameux discours électoral de
Bercy, où il lançait, bravache, pour conclure une longue
série d’imprécations contre les héritiers de
Mai: «Je veux tourner la page de mai 68». A son corps
défendant, en tentant de réconcilier la droite
française avec son passé vichyste, de fusionner
néolibéralisme et néo-conservatisme, le chef de
l’UMP allait cependant contribuer à donner au
quarantième anniversaire de Mai un sens politique tout
particulier.

En Suisse aussi, Christoph Blocher et ses émules, comme bien
d’autres partisans de l’ordre, de droite comme de gauche,
conjurent l’opinion de tourner le dos aux sirènes de 68.
Pour lutter modestement contre une telle injonction
d’amnésie, nous avons décidé de consacrer un
numéro spécial de solidaritéS aux années
68, ici et ailleurs.

Ce dossier est composé de dix-huit tableaux pour comprendre les
années 68, complétés par des éclairages
plus exigeants sur des développements locaux. Nous partons de la
fin des Trente Glorieuses et des mutations sociologiques et culturelles
qui l’accompagnent, autant dans le monde du travail et de la
formation, que dans la jeunesse plus en général. Nous
revenons ensuite sur les promesses trahies des indépendances et
de la décolonisation, avec la guerre du Vietnam et le
néocolonialisme triomphant. Sur celles aussi de la
Libération, avec le maintien de régimes fascistes en
Europe, mais aussi de juridictions d’exception et d’abus
policiers dans les démocraties, de même que de lourdes
discriminations à l’égard des immigrés et
des femmes, comme des Noirs aux Etats-Unis. Enfin, nous concluons ce
tour d’horizon par l’évocation des acteurs du
mouvement et de leurs aspirations: l’insubordination
ouvrière, bien sûr, comme la critique de
l’aliénation du travail (et de la consommation), de la
destruction du cadre de vie, mais aussi de l’ordre établi
et de tous les pouvoirs qu’il dresse contre
l’auto-émancipation humaine, y compris ceux qui se
revendiquaient du «socialisme réel»… Chacun
de ces tableaux est accompagné de citations de nombreux
militant-e-s de l’époque, dont nous avons gardé
l’anonymat, tant ils-elles témoigent d’un
état d’esprit partagé.1

Le 3 avril dernier, Nicolas Sarkozy a reçu Daniel Cohn-Bendit
à l’Elysée. Ce dernier lui a offert un exemplaire
dédicacé de son dernier livre d’entretiens, Forget
68 (L’Aube, avril 2008), qu’ils se sont engagés
à discuter ensemble de façon approfondie…
«Comment voulez-vous réintégrer une révolte
existentielle dans un discours politique? Voilà bien un
héritage impossible!», défend l’ancien
militant étudiant. «Pauvre type!», lui aurait
répondu Monsieur Dé, interprété par
François Simon dans Charles mort ou vif (1969), le film
emblématique d’Alain Tanner, avant d’ajouter:
«Rien ne s’arrangera jamais tant que tu ne seras pas
capable de voir le présent avec les yeux de l’avenir. Sans
cela tu patauges dans la merde. Tout ce que tu pourras faire ne vaudra
pas un pet de lapin tant que tu n’auras pas compris cela: il faut
partir d’une exigence absolue, même si elle peut
paraître lointaine à première vue, et te dire: je
ramène tout à cette exigence… et à partir
d’elle, je regarde ce qui est possible, non pas rafistoler les
bouts de ficelle à la petite semaine pour accommoder le sordide
présent comme n’importe quel politicien
centre-gauche».

Jean Batou


1 Pendant trois ans, en 1998-1999, 1999-2000
et 2006-2007, une centaine d’étudiant-e-s de
l’Université de Lausanne ont consacré un
séminaire d’histoire orale à recueillir et à
discuter les témoignages d’acteurs et de témoins
des événements de 68 en Suisse. Ces enregistrements ont
été déposés aux Archives de la Ville de
Lausanne. Les citations reprises dans ce dossier sont extraites de
cette documentation.

Comprendre les années 68

Les années 68 marquent un
cycle de protestation sociale, porté principalement par la
jeunesse, qui a touché les cinq continents et de nombreux pays,
avec une intensité inégale, pendant une décennie
environ, de 1964-65 (Naissance du Free Speech Movement, à
l’Université de Berkeley) à 1974-75 (effondrement
des dictatures de l’Europe du Sud). Il représente
indiscutablement une période de ruptures. Mais quel est son
véritable sens et comment peut-on rendre compte de sa
saisissante convergence planétaire? En première
approximation, il est sans doute possible d’identifier un certain
nombre de facteurs unificateurs, au moins pour les pays industriels
avancés. Ceux-ci s’expriment bien évidemment de
façon inégale selon le pays envisagé. Nous allons
tenter d’en donner une vision synthétique en dix-huit
tableaux. Le sommaire suivant vous permettra d’accéder
directement au(x) tableau(x) qui vous intéresse(nt). Bonne
lecture!!

Sommaire

1. Dernière phase des «Trente Glorieuses»   

2. Des mutations sociologiques profondes  

3. Ouvriers déracinés et révoltés   

4. «Nouvelle classe ouvrière» et cols blancs   

5. Baby boom et nouvelle génération   

Ecrivains non-conformistes, précurseurs de 68 

6. Révolution sexuelle   

7. Explosion numérique de l’enseignement supérieur   

Mai 68 à Neuchâtel, les étudiant-e-s se rebiffent   

8. Contre la guerre du Vietnam  

Mobilisations contre la guerre du Vietnam en Suisse au coeur des mouvements… 

Diplomatie et économie suisse durant la guerre du Vietnam…   

9. Une décolonisation inachevée  

10. «Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde»  

11. Restrictions de l’exercice des droits fondamentaux   

12. Ségrégation raciale aux Etats-Unis 

13. Discrimination des travailleurs immigrés   

14. Femmes, oppression et inégalités  

15. Un nouveau cycle de luttes ouvrières  

16. Critique de l’aliénation et de la destruction du cadre de vie 

17. Critique de l’ordre établi   

18. Un autre socialisme est possible

Du Fantoche à la Révolution des Œillets 

  

A lire pour… comprendre 68  

1. Dernière phase des «Trente Glorieuses»

Pour les pays industrialisés
au moins, la période 1965-1975 représente la
dernière phase des «Trente Glorieuses». Entre 1950
et 1973, le taux de croissance du PIB est de 3,9% par an aux
Etats-Unis, contre 4,8% en Europe Occidentale et 9,3% au Japon. Partie
d’un niveau très supérieur à celui de ses
voisins, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, la Suisse
connaît aussi une croissance très soutenue (4,5% par an en
moyenne), qui lui permet de dépasser les Etats-Unis dans le
courant des années 60 (à parité de pouvoir
d’achat).

Dès le milieu des années 60, la conjoncture
économique occidentale est cependant marquée par certains
accidents de parcours, il est vrai encore isolés
(récession de 1964 en Italie, de 1966-67 en Allemagne). En
Suisse, même si les années 60 sont marquées par des
taux de croissance exceptionnellement élevés (4,8% par an
en moyenne), la période 1964-1968 accuse aussi un tassement
sensible de la conjoncture.

Dans l’ensemble des pays industrialisés, les salaires
progressent plus lentement que la productivité et les
travailleurs sont amenés à durcir leurs mouvements
revendicatifs pour arracher de nouvelles concessions (la question des
cadences est au centre de nombreux conflits).

Ces tensions sociales croissantes justifient les efforts des pouvoirs
publics pour encourager la «concertation», la
«programmation sociale» et la «politique des
revenus». En France et en Angleterre, les premières
mesures déflationnistes provoquent une toute première
élévation du nombre de chômeurs (un 
demi-million en France et en Angleterre).

En Suisse, dès 1964, ces mêmes tensions vont se traduire
par une pression croissante en faveur de la préférence
nationale sur le marché du travail, qui implique un
contingentement de la main-d’œuvre étrangère.

2. Des mutations sociologiques profondes

Dans les pays industrialisés, cette période se signale
par une régression massive de la paysannerie et une explosion du
secteur des services. Elle reste pourtant dominée par le poids
de la classe ouvrière industrielle, dont les effectifs
progressent encore sensiblement dans des pays comme la France,
l’Allemagne, l’Italie ou le Japon (22 000 ouvriers
embauchés par FIAT dans la seule année 1968!). Il en va
de même en Suisse, au moins jusqu’au début des
années 60.

Les «Trente Glorieuses» se signalent par une hausse
continue des salaires réels; en réalité, les
statistiques disponibles montrent qu’ils partent d’un
niveau relativement bas et que leur rythme de croissance est
freiné par des réserves de travail quasiment
illimitées, au moins jusqu’au début, voire au
milieu des années 60, en particulier en Europe et au Japon.

En Suisse, ils doublent pratiquement entre 1945 et 1970, en
dépit d’une vague d’immigration sans
précédent, responsable à elle seule d’un
accroissement de la population de l’ordre de 1% par an. En
même temps, malgré des gains de productivité
spectaculaires, la plupart des pays industrialisés connaissent
une période durable de plein emploi – au début des
années 60, l’Europe compte 1,5% de chômeurs, contre
1,3% au Japon. En Suisse, le chômage est alors pratiquement
inexistant.

3. Ouvriers déracinés et révoltés

La croissance rapide du salariat dans les secteurs de la production et
de la distribution se traduit d’abord par l’essor du
travail non qualifié (l’ouvrier spécialisé
ou O.S.), qui fait appel à l’exode rural, à
l’immigration, ainsi qu’au salariat croissant des femmes (dans
l’industrie, mais surtout dans le secteur tertiaire).

La figure de l’O.S., jeune, spontané, combatif, inventif
et mal contrôlé par les syndicats, va faire florès
dans un contexte marqué par les luttes de libération du
tiers-monde. En France, l’année 1968 débute avec la
grève sauvage des jeunes ouvriers de la SAVIEM à Caen,
qui s’affrontent durement à la police. En Italie, les
cortèges internes aux entreprises, les grèves sauvages et
les «auto-limitations» de la production seront leurs modes
d’action favoris.

En Suisse, la précarité des permis délivrés
(saisonniers et annuels) et la surveillance tatillonne exercée
par la police des étrangers vont faire office de coupe-feu afin
de prévenir le développement de tendances analogues. En
cela, ils bénéficieront de la collaboration plus ou moins
directe d’un mouvement ouvrier profondément
intégré à la politique de
«concordance» et de paix du travail, qui maintient
longtemps les immigrés aux marges de ses structures
organisationnelles.

C’est ainsi qu’en 1955, une vingtaine d’ouvriers de
la métallurgie, membres de la Fédération de langue
italienne du Parti du travail, sont arrêtés et
expulsés, avec l’aval de l’Union Syndicale Suisse.
Dans le même sens, les autorités entretiennent la peur: en
1964, des manœuvres militaires sont organisées sur le
thème: «Des travailleurs italiens ont fomenté des
troubles: le régiment marche sur Berne pour rétablir
l’ordre».

La grève des saisonniers de la Murer à Genève (1970)

«Je vais vous parler d’une grève qui a eu un
écho bien au-delà des frontières de Genève.
C’est la grève des ouvriers du bâtiment de la Murer.
Ce sont des saisonniers d’Espagne qui l’ont menée.
Leur contrat de travail avait été signé en
Espagne. Si mes souvenirs sont bons, il prévoyait une
augmentation de salaire après un mois, puis une autre
après deux mois de travail. Il y avait aussi d’autres
choses dans ce contrat, mais les travailleurs se rendaient compte que
les mois passaient et que tout ça n’était pas
appliqué… Ils ont donc fait un premier débrayage
d’une demi-journée. Alors, quel scandale!

Evidemment, c’était des gens qui ne connaissaient pas la
langue, les conventions et la clause de paix du travail.
C’était une immigration jeune. Ils ont utilisé le
moyen qu’ils avaient, à ce moment-là, eux, à
disposition: arrêter le travail, pour avoir ce qu’ils
avaient signé et auquel ils avaient droit. Evidemment, ils ont
eu toute la presse contre eux: «ils ne connaissent pas les lois
suisses, la paix du travail, etc». A l’époque, le
syndicat du bois et du bâtiment c’était la FOBB.
Elle leur a demandé de reprendre le travail, expliquant que le
syndicat allait négocier avec la direction pour obtenir ce
qu’ils voulaient. Mais, la FOBB n’a rien obtenu.
C’est alors, que ces ouvriers se sont remis en grève
pendant une semaine.

Il y a eu une solidarité extraordinaire au niveau des autres
entreprises, comme la métallurgie, etc. Et… je me souviens,
qu’à la fin, quand ils ont obtenu ce qu’ils
voulaient, les syndicats avaient été totalement
dépassés… balayés. […] Cette lutte
s’est conclue par une manifestation à Genève… de
cinq à six mille personnes, euh…, pour des ouvriers, donc, des
saisonniers, encore une fois, qui n’étaient pas toujours
bien vus de la population, des médias, etc. Une magnifique
manifestation de solidarité avec d’autres secteurs. Et, je
me souviens très bien que… là, j’étais sur
la place des Alpes et j’aidais mon camarade Armand Magnin
à parler. Je le tenais par les jambes, parce qu’il
était sur un banc, pour qu’il ne tombe pas. Et je me
souviens que les camarades trotskystes ont dit: “Ah! Voilà
le Parti communiste italien qui soutient le PdT par  les
jambes!” (rires…). Je m’en souviens très
bien. Et ça, ça m’est toujours resté…
cet élément. D’un côté, ça me
faisait sourire, mais d’un autre côté,
j’aimais pas beaucoup ça, parce que je pensais que le
Parti du travail n’aurait pas dû avoir besoin du PCI pour
le soutenir.»


Severino Maurutto *

*Extraits d’un entretien réalisé le 4
décembre 1998 dans le cadre d’un séminaire
d’histoire orale de l’UNIL et déposé aux
Archives de la Ville de Lausanne.

4. «Nouvelle classe ouvrière» et cols blancs

Les «Trente Glorieuses» suscitent aussi une demande
croissante de main-d’œuvre très qualifiée,
traditionnellement perçue comme rétive au militantisme
ouvrier. En France, notamment, les mobilisations de 68 donnent une tout
autre image de cette couche sociale: techniciens et ingénieurs
participent en effet nombreux au mouvement. Par ailleurs, c’est
ce besoin insatiable de main-d’œuvre qualifiée, qui
suscite le développement rapide de l’enseignement
secondaire, technique et supérieur, véritable fer de
lance du mouvement de 68.

Enfin, ce sont ces mêmes étudiant-e-s qui
développent alors une réflexion sur la
prolétarisation de leurs débouchés…

En Suisse, le clivage entre travailleurs qualifiés et O.S.
recoupe alors largement celui entre Suisses et immigrés.
L’afflux de travailleurs-euses étrangers non
qualifiés facilite aussi la promotion sociale des
salarié-e-s suisses, qui peuvent ainsi accéder plus
facilement à des positions d’encadrement. En même
temps, l’enseignement supérieur ne connaît pas une
massification aussi importante que dans les autres pays
européens.

5. Baby boom et nouvelle génération

Ce contexte de croissance économique rapide et durable suscite
un sentiment d’identité collective et de force parmi la
«nouvelle génération» issue du baby boom.

Celle-ci affirme ainsi nettement ses différences par rapport
à la génération de ses parents, en raison
notamment de la vitesse, de la profondeur, mais aussi de
l’universalité des changements sociaux suscités par
la croissance rapide et continue des «Trente Glorieuses».

Plus qu’aucune autre auparavant, cette période est donc
favorable à l’essor de subcultures jeunes: «beat
generation», rockers et hippies, provos en Hollande, mods en
Angleterre, hooligans en Pologne, «blousons noirs» en
France .

Le style de coiffure, les vêtements et, dans une certaine mesure,
la consommation de certaines drogues hallucinogènes (canabis,
LSD, mescaline), jouent aussi un rôle dans l’expression
d’une volonté de rupture: «Turn on, tune in and drop
out», lance l’auteur états-unien Timothy Leary, en
1966.

Ce «conflit de générations» se voit encore
accentué par la régression conservatrice des
années 50, favorisée par le maccarthysme et le climat de
guerre froide qui a stoppé net l’élan social
progressiste de la Libération. C’est pourquoi le Rapport
Kinsey (1948) et Le Deuxième sexe (Simone de Beauvoir, 1949)
paraissent tellement en avance sur les deux décennies qui leur
font suite, qui semblent donner une seconde vie, profondément
anachronique, aux valeurs traditionnelles de l’entre-deux-guerres,

notamment dans le domaine de l’ordre moral. Betty Friedan
dénonce ainsi la nouvelle valorisation de la femme au foyer aux
Etats-Unis (The Feminine Mystique, New York, 1963).

Une telle involution semble particulièrement
avérée en Suisse, où les élites
d’avant-guerre n’ont pratiquement subi aucun renouvellement
et adhèrent sans peine à ce «retour aux
sources». Dès 1958, par exemple, avant Betty Friedan, la
valaisanne Iris von Roten met en évidence les faux-semblants de
l’émancipation féminine (Frauen im Laufgitter,
Bern,1958).

En 1964, l’Exposition nationale de Lausanne constitue une bonne
illustration de l’image que la Suisse officielle veut donner
d’elle-même: une ode au progrès technologique et
à la défense des valeurs traditionnelles.

Se soumettre à l’autorité?

«J’ai commencé mon engagement plutôt par une
phase un peu marginale hein, plus proche du mouvement beatnik et
hippie, qui était une façon de résister à
ce qu’on appelait l’ordre bourgeois mais.. il faut aussi
s’imaginer […], dans les années soixante, que
d’avoir les cheveux qui touchaient les oreilles
c’était déjà une révolution, on
était mal vus.»

«Il y avait vraiment des rivets, tout était vissé,
donc une fille doit être en jupe, elle ne peut pas être en
pantalon, et si elle a les cheveux longs, c’est la queue de
cheval ou le chignon! Faut pas oublier que nous, on avait
l’obligation de porter la casquette du collège.»

«La musique, la contre-culture américaine ou anglaise,
était beaucoup fondée sur la dénonciation de la
guerre, de la société de consommation. On était
persuadés qu’un autre monde était possible et qu’on
allait y arriver… Donc ça c’était effectivement
très fort, mais en filigrane pas comme un mot d’ordre,
c’était la base… On a appelé ça la
“révolte des jeunes” mais c’est un mot qui ne veut
rien dire, c’était pas juste une révolte… On
était probablement la première génération
dans l’histoire de l’humanité qui avait assez à
bouffer, qui avait pas de souci à se faire pour son avenir,
ça allait bien… Mais voilà, c’est quoi vivre,
c’est quoi la vie? Parce que tout était donné, tout le
reste était donné, était acquis.»

«En mai 68, j’ai participé à une manif de
solidarité à la rue de la Gare à Lausanne – on ne
savait pas très bien avec quoi, mais on était de
cœur avec les étudiants qui se battaient avec les CRS
à Paris. J’étais dans une période où
je faisais le bac. En plus, j’écrivais un film de fiction
que j’avais l’intention de tourner au mois de
juillet-août, pendant les vacances. Et dans ce film,
j’avais mis en scène un personnage de mon âge, un
apprenti, qui avait l’idée, avec ses amis, de faire un
centre culturel. Ils cherchaient un local et de l’argent, mais
essuyaient un refus des autorités et faisaient une manif. En
juillet 68, on a donc tourné une manif devant un chantier. Je
m’en souviens mieux que de la vraie manif… Pour moi,
l’été 68 c’était ça: un
tournage qui a duré presque deux mois. On n’avait pas
d’argent, tout a été fait avec des bouts de ficelle
et la thématique tournait autour du malaise d’être
adolescent en 68 en Suisse.»

Ecrivains non-conformistes, précurseurs de 68

Avant 68, le consensus
helvétique et ses valeurs conservatrices furent mis à mal
dès le début des années 60 par de nombreux
écrivains suisses allemands, dont les plus connus sont
Dürrenmatt et Frisch. Comment une élite littéraire
peut-elle agir sur l’histoire? Peut-on considérer que ces
écrivains, par leurs écrits, ont préparé 68
en Suisse? En quoi sont-ils des précurseurs? Ce sont ces
questions que nous avons posées à Hans-Ulrich Jost,
professeur honoraire à l’Université de Lausanne.
Entretien réalisé par Pierre Raboud.

Quels sont, selon vous, les différents acteurs en
présence, c’est-à-dire les différents
écrivains suisses allemands actifs au début des
années 60 et quelles sont leurs positions?

Hans-Ulrich Jost: Il serait
impossible de faire une telle présentation, car il existe un
nombre considérable d’écrivains qui sont intervenus
dans l’espace public et ont réveillé un esprit
critique dans le public. Je me contenterai dn mentionner l’un ou
l’autre d’entre-eux et en premier lieu un auteur bien connu
en suisse romande: Max Frisch. Ses différentes pièces de
théâtre et ses articles ont joué un rôle
important dans la préparation de 68. Notamment Andorra, sa
pièce montée en 1961 pour la première fois. Puis
en 1965, Max Frisch intervient dans des textes au sujet de
l’Überfremdung, la surpopulation étrangère qui
était un des enjeux majeurs de la critique politique des
années 60. On le retrouve encore en 1971, avec Guillaume Tell
pour l’école (Wilhelm Tell für die Schule), qui
était une sorte de mise en cause de toute l’histoire
patriotique de la Suisse.

A côté de Frisch, il y a aussi Dürrenmatt, qui avait
égalementcommencé avec des pièces de
théâtre, notamment Les Physiciens (Die Physiker) en 1962;
il est ensuite intervenu de manière très critique dans la
sphère culturelle et politique, notamment par son discours 
lorsqu’on lui consacra le prix littéraire du canton de
Berne en 1969. A côté de ces deux grands noms, on trouve
de nombreux autres écrivains, non seulement actifs comme
écrivains mais aussi comme rédacteurs ou comme
journalistes. Je pense ici à Hugo Loetscher, rédacteur en
chef de la revue culturelle DU entre 1958 et 1962, qui écrivit
également Les égouts (Abwässer) en 1963, où
il présente une critique pertinente et acerbe de la
société zurichoise. Ces différents
écrivains se sont parfois regroupés, notamment autour du
«groupe d’Olten», sorte de noyau de cette opposition.

Un autre élément important est la création de la
revue Neutralität par Paul Ignaz Vogel, qui a su attirer dans son
petit journal beaucoup de ces intellectuels critiques,
qu’à l’époque on ne nommait pas «de
gauche» mais «non-conformistes». C’était
le terme utilisé par la bourgeoise pour les dénigrer.
Dans cette revue, il y avait des articles de Frisch et d’autres
auteurs moins connus. Notamment un article très
intéressant d’un jeune homme nommé Christoph
Geiser. En 1970, ce dernier écrivit un article qui
s’intitulait Der Anschluss fand statt, (L’Anschluss  a
eu lieu). Il s’agit de l’adhésion de la Suisse,
durant la deuxième guerre mondiale à l’Allemagne
nazie. Christoph Geiser était en fait le petit-fils d’Hans
Fröhlicher, ambassadeur de Suisse à Berlin et donc pronazi.
Ainsi, il avait en quelque sorte accès à des sources que
les historiens connaissaient peu.

L’esprit critique débouchant sur 68 de ces
écrivains se situe sur deux plans: d’une part une critique
sociale du conformisme bourgeois. Et d’autre part sur le plan de
la représentation politique de la Suisse par le truchement de
l’histoire de la  deuxième guerre mondiale ou
plutôt de la non-histoire de la deuxième guerre mondiale,
c’est-à-dire le refoulement de ce passé et le fait
que durant toute cette période la culture officielle
était sous la domination d’une défense spirituelle
nationale qui justement falsifiait le passé.

Si on essaie de comprendre le mouvement dans sa
généralité, pourriez-vous développer les
thèmes propres à ces écrivains et les aspects de
la société auxquels ils s’opposent? Qu’est-ce
qui est le plus directement combattu à travers le rejet du
consensus helvétique?

H-U. J: Il faut se rappeler
qu’on est alors dans la guerre froide. Les milieux politiques
dominants en Suisse ont réanimé un esprit de
défense spirituelle et un anti-communisme très
prononcé. On pourrait quasiment dire que c’était du
maccarthysme en Suisse, donc une chasse contre tous ceux dont on
croyait qu’ils avaient des penchants communistes, des sympathies
pour l’Union Soviétique. Sur ce plan, la critique de la
société en place, de ces conformismes bourgeois
était évidemment aussi une façon d’attaquer
les valeurs de cette défense spirituelle. Ces dernières
étaient aussi mises en cause par la critique de la fausse
histoire de la seconde guerre mondiale que la Suisse a
véhiculée encore pendant des années. Il faut
penser à des livres comme Das Boot is voll (La barque est
pleine) d’Alfred A. Häsler sorti en 1967. Tout cela
était fait pour déstabiliser les valeurs politiques et
patriotiques des classes dominantes de l’époque.

On pourrait maintenant montrer comment cette critique de la
société sur un plan littéraire a finalement
véhiculé toute une critique de la classe dominante en
s’attaquant aux valeurs fondamentales. Il me semble que
l’on pourrait mentionner deux éléments: le premier,
c’est le scandale autour d’un professeur de
littérature de Zürich qui a attaqué ces jeunes
écrivains en les traitant de «chienlit». Et avec la
réponse de ces derniers s’est développé
toute une critique sociale. Et le deuxième élément
se situe  dans l’entourage de ces écrivains,
où il y avait des intellectuels qui n’étaient pas
forcément des écrivains. Je pense à Jean-Rodolph
de Salis, qui était à l’époque professeur
d’histoire à l’école polytechnique
fédérale et qui en 1961 a justement fait un discours
très critique contre l’anticommunisme en Suisse. Il faut
cependant ajouter que ce discours, qui était
présenté devant un public choisi dans une sorte de
séminaire, n’a été publié qu’en
1969. Mais toujours est-il que cette forme de critique était
fondamentalement opposée à cette classe bourgeoise et a
brisé ce consensus qui régnait dans les années 50.

Jusqu’à maintenant, vous avez parlé de
l’apport critique de ces écrivains, en tant que mise
à mal du consensus helvétique, pourriez-vous exposer un
versant positif de leurs apports? Leurs écrits sont-ils porteurs
de nouvelles valeurs?

H-U. J: La critique,
c’est la seule valeur. Toute idéologie est un mensonge et
débouche sur des actions de politique politicienne. Non, je
rigole, mais pour chercher le positif, il faut se contenter de regarder
sur l’après 68 parce que de mouvements politiques, il ne
s’en est formé qu’à partir des années
70: soit la Ligue marxiste révolutionnaire, soit des groupes
radicaux, tous ces mouvements de jeunes, ainsi que leur
récupération par le POP. Tout cela commence à
partir du milieu des années 70. Dans les années 60, on
cherchait beaucoup plus à se libérer.
C’était une critique mais aussi un mode de vie. La
production littéraire était souvent liée à
une sociabilité joyeuse. Avec des écrivains, il y a
évidemment aussi un esprit d’élite. On ne peut pas
dire que, portant sur cette critique, des vrais concepts politiques se
soient formés.

Comment ces écrivains ont-ils réussi à
critiquer la société par la littérature? Par le
comment, je veux souligner l’aspect formel. Est-ce qu’une
critique nouvelle s’accompagne de formes littéraires
nouvelles?

H-U. J: C’était
même cela qui était fantastique. C’est la raison
pour laquelle une critique politique par le biais littéraire est
non seulement plus joyeuse mais probablement aussi plus efficace que la
langue de bois politique qui est quand même souvent propre
à tous les mouvements politiques, de gauche ou de droite.
Prenons un cas, ce fameux roman d’Hugo Loetscher Les
égouts qui est une sorte d’observation de la bonne
société zürichoise par ceux qui travaillent dans les
égouts. Donc c’est évidemment un
procédé littéraire plein d’humour et
très intéressant. De même Les physiciens de
Dürrenmatt joue avec l’absurde que le théâtre
offre comme représentation ou comme imaginaire. Quand on regarde
encore le Guillaume Tell pour l’école de Frisch,
c’est encore la possibilité de transgresser des images qui
sont traditionnelles et de refaire des histoires en les renversant.
Toutes ces méthodes étaient assez bien
maîtrisées et il ne faut pas oublier qu’à
l’époque il y a aussi la télévision qui
permet d’utiliser des autres formes comme quand par exemple Hugo
Loetscher a été invité pour commenter un reportage
sur le Portugal de Salazar. Il a utilisé une sorte de
poème, presque un chant, pour introduire cette séquence.
C’était une sorte de poème pour critiquer le
régime de Salazar, le fascisme, mais c’était aussi
une façon de critiquer la position de la Suisse parce que la
Suisse avait, à ce moment-là, de très bonnes
relations avec le Portugal. D’ailleurs le Conseil
fédéral est intervenu pour essayer d’interdire
cette émission.

Comment pensez-vous le rapport entre art et société?
Est-ce que la littérature peut changer la société?
Accompagner son changement? Ou est-elle un reflet
«aiguisé» de ce qui se passe dans la
société?

H-U. J: Il n’y a pas de
réponse unilatérale à cette question. L’art
est avant tout une marchandise et, en tant que marchandise, il peut
être instrumentalisé sans problème par ceux qui ont
le monopole de l’interprétation des valeurs
esthétiques comme celui des valeurs politiques. Mais
d’autre part, cette marchandise peut déranger grâce
à des représentations et grâce à des
interprétations qui sont décalées par rapport
à un regard traditionnel. L’art a la capacité de
soulever la critique, c’est un levier qui est capable de jouer le
rôle de moteur pour une critique sociale plus large.
Dürrenmatt avait dit dans son discours en 69: l’état
capitaliste moderne ne peut pas être un état culturel, il
dénonçait le fait que la culture politique moderne est
incapable de produire la culture. Et entre le conseiller
fédéral Furgler et Muschg, il y a eu un débat
public, plus tard reproduit dans les journaux, où Furgler, en
tant que bourgeois qui idéalise le système politique,
revendiquait la capacité de l’Etat non seulement à
produire la culture mais aussi à être un fait culturel. Et
Muschg a repris l’approche de Dürrenmatt en disant que
l’Etat en soi est un instrument de pouvoir et que donc il va
à l’encontre de la sensibilité et des valeurs
culturelles, supposant que les valeurs culturelles sont les valeurs de
l’humanité, de la liberté, de
l’émancipation de l’homme.

Pensez-vous que toute forme d’art peut être
instrumentalisée, qu’aucune œuvre ne peut
échapper à sa récupération?

H-U. J: Elle peut jouer un
rôle critique, mais aujourd’hui avec ce capitalisme
moderne, avec cette forme de diffusion en permanence des valeurs
esthétiques et culturelles, il n’y a quasiment pas de
possibilité d’échapper à cette
instrumentalisation. C’est la force du capitalisme qui a atteint
maintenant un niveau de maîtrise des sociétés
considérable, par le truchement de la société de
consommation et de la société de loisir, qui lui permet
d’y intégrer toutes les valeurs culturelles.

Selon vous, peut-on faire un lien direct entre la critique
opérée par ces écrivains et les
événements de 68?

H-U. J: Oui, tout à
fait. Quand on parle de l’instrumentalisation de l’art par
le pouvoir, il faut quand même aussi accepter le fait que la
création artistique a un potentiel d’opposition. Le
problème, c’est le moment où commence la
récupération. Après 68 on a ainsi vu la
publicité utiliser l’esthétique et le langage de
68. Je crois toujours que, dans un premier temps, l’auteur
d’un produit artistique ou littéraire peut avoir un effet
critique par rapport aux valeurs dominantes.

Comme dernière question, pouvez-vous nous dire s’il existe un équivalent en suisse romande?

H-U. J: Dernièrement, on
a parlé de l’activité littéraire à
Lausanne autour des éditeurs. Mais ce qui me frappe, c’est
que, non seulement pour les années 60 mais aussi plus
généralement, la Suisse romande a connu beaucoup moins
d’écrivains qui ont directement produit des ouvrages en
rapport avec la société politique. On a quand même
en Suisse alémanique, en plus des auteurs connus, bon nombre
d’autres écrivains. Je n’en trouve pas autant en
suisse romande. Même un Ramuz, par exemple, peut on
considérer qu’il ait créé un rapport
critique à la société? J’en doute. Il y a
là un manque en suisse romande. On pourrait quand même
ajouter que les cinéastes dans les années 60 ont
peut-être joué le rôle que les écrivains ont
joué en suisse alémanique.

6. Révolution sexuelle

Le rapport Kinsey sur le comportement sexuel est publié en 1948
(pour les hommes) et en 1953 (pour les femmes). Il sera traduit dans de
nombreuses langues. Pour la première fois, les pratiques
sexuelles effectives du monde contemporain sont décrites de
façon exhaustive, sans souci d’édification. La
publication de ces travaux va susciter de violentes polémiques,
dans une Amérique devenue brutalement conservatrice, dès
le début des années 50.

Une dizaine d’années plus tard, en 1960 aux Etats-Unis,
puis au cours de la décennie suivante en Europe (Angleterre,
Allemagne et Suisse, 1961; Danemark, 1966; France, 1967; Italie, 1971),
la commercialisation de la pilule contraceptive, permet aux femmes de
contrôler directement leurs fonctions reproductives. Sans que
l’on puisse en déterminer précisément
l’impact direct, le rapport Kinsey et la pilule influencent la
«révolution sexuelle» des années 1960-1970.
Pendant la même décennie, l’éducation
sexuelle fait son apparition dans les écoles de quelques cantons
suisses.

Le mouvement de 68 se place d’emblée sous le signe de la
«libération sexuelle». Pier Paolo Pasolini en
propose une vision spiritualisée dans Théorème
(1968). En janvier de la même année, Daniel Cohn-Bendit
interpelle le ministre de la Jeunesse et des Sports du gouvernement
Pompidou, François Missoffe, lui reprochant d’avoir
oublié la sexualité dans son livre blanc sur la jeunesse:
il le compare à un animateur des Jeunesses hitlériennes.
Un peu plus tard, les événements de Mai s’ouvrent
sur la revendication des étudiants de Nanterre de pouvoir
circuler librement entre les résidences des filles et des
garçons.

En Suisse, comme partout ailleurs en Occident, l’amour libre est
présenté comme un facteur d’émancipation
individuelle et collective; sa répression doit conduire
nécessairement à l’acceptation de la guerre, de
l’oppression et de la soumission. «Make love, not
war», scandent les manifestant-e-s anti-guerre aux Etats-Unis;
«Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la
révolution», leur répondent les graffitis
parisiens… La liberté de vivre son orientation sexuelle
sans entrave est revendiquée par les homosexuels des deux sexes,
en particulier après l’émeute du Stonewall Inn
à New York, en juin 1969, qui débouche sur la formation
du Gay Liberation Front, mais elle s’inscrit aussi dans les
combats du MLF.


La révolution sexuelle au quotidien…

«Je me souviens qu’en 68, dans de nombreux cantons,
le concubinage était interdit, c’est-à-dire
qu’il était interdit d’habiter ensemble
lorsqu’on n’était pas mariés.»

«A cette époque est sorti un livre, le “Petit livre
rouge des écoliers”, qui parlait surtout de la
révolution sexuelle, ce qui était quelque chose de
très, très important à
l’époque.»

«Quelque chose qui m’a beaucoup marqué et qui m’a
amené évidemment à la question des relations
hommes-femmes, c’est le mouvement de libération sexuelle,
notamment à travers Wilhem Reich. Donc, il y avait la politique
et la psychanalyse, que j’ai découverte pas tellement par Freud
mais par Reich. Wilhem Reich était un original qui avait
beaucoup écrit sur le lien entre psychanalyse et politique. Il
faisait une analyse des caractères et de comment, pour faire
court, l’éducation rigide amène à la
névrose et comment la névrose amène à la
soumission au capitalisme…»

«Je savais pas comment vivre ma sexualité, et tout
d’un coup, il y a eu une explosion, de la possibilité de
vivre ses désirs. Il fallait définir ce que ça
voulait dire, mais on pouvait exprimer l’idée que on
était pas seulement des natures pensantes, mais des êtres
qui avaient des désirs et des rêves, qu’on pouvait
entrer en contact sans penser, comme mes parents m’avaient dit,
“fiançailles”, “mariage”, etc.
Expérimenter, se parler, se toucher, s’aimer, et il y
avait cet aspect-là dans Mai 68 qui m’a évidemment
bouleversé et qui m’a stimulé, quand bien
même j’avais peur, quand bien même je savais pas
où et comment retrouver des normes».

«Pour cette action, on devait être une dizaine de
personnes… Elle consistait à dessiner des slogans de type
anarchiste sur la Cathédrale et sur l’église
Saint-François, mais aussi des dessins à caractère
obscène sur l’église de la paroisse du Valentin:
des phallus immenses sur les murs et, sur la porte, un type qui avait
le pantalon baissé, qui montrait ses fesses et qui disait que
Dieu avait fait l’homme à son image […] Lors du
procès, il y avait des photos de tous ces graffitis et le
Président a dit je crois:  “Ces jeunes gens ont
dessiné des phallus sur la façade de trois à
quatre mètres de long”, à quoi le
représentant de la Paroisse Catholique du Valentin a
rétorqué: “Non Monsieur le président, au
moins de neuf mètres…” C’était
extrêmement rigolo».

7. Explosion numérique de l’enseignement supérieur

Sur le plan institutionnel, la croissance explosive des effectifs de la
jeunesse scolarisée (nombre et concentration), ainsi que
l’allongement généralisé de la durée
des études (statut durable), constituent un
phénomène sans précédent. En 1968, les
Etats-Unis comptent six millions d’étudiant-e-s (deux fois
plus qu’en Europe), contre 1,4 million au Japon et deux cents
à trois cent cinquante mille dans quelques grands pays du
tiers-monde, comme le Brésil, l’Argentine, le Mexique ou
le Pakistan. Sur le Vieux Continent, les cas de la France, de l’Italie,
de la Pologne et de la Yougoslavie se détachent nettement. En
termes absolus, les effectifs étudiants de l’Allemagne et du
Royaume-Uni sont également importants. Au contraire, la
Norvège, le Portugal et la Suisse arrivent en queue de peloton.
En 1968, la Suisse compte 4,9 étudiants pour 1000 habitants,
à peine plus que le Mexique, contre 29 aux Etats-Unis, 13,5 au
Japon, 12,6 en Suède, 10,8 en France et 8 en Italie.

Autant que les chiffres absolus, ce sont cependant les rythmes de
croissance qui sous-tendent ce sentiment d’explosion: de 1953
à 1968, en quinze ans, le nombre d’étudiant-e-s
s’est vu ainsi multiplié par 3,6 en France, 3,1 en Italie,
3,0 aux Pays-Bas, 2,6 en Allemagne Fédérale et 2,5 en
Suisse. En France, Nanterre (futur Paris-X) est le témoin de
cette expansion galopante: bâtiments nouveaux
érigés en 1964 sur un terrain vague,
précédemment occupé par des baraquements
d’immigrés; il doit accueillir les étudiant-e-s en
surnombre des sciences humaines de la Sorbonne (12000 inscrits en 1968,
en partie en résidence). Ceci explique le rôle clé
des étudiant-e-s et des lycéen-nes comme
déclencheurs et vecteurs de propagation du mouvement de 1968.

En Suisse, le cycle de contestation des années 68 est nourri par
l’essor d’un syndicalisme étudiant combatif
revendiquant la démocratisation des études,
influencé notamment par les expériences allemandes et
italiennes. Le 13 mai 1968, deux jours après la Nuit des
barricades à Paris, des manifestations de solidarité avec
les étudiants français ont lieu en Suisse Romande.
À Genève, les Journées de la défense
nationale, organisées par la Société militaire
cantonale (du 9 au 19 mai), mettent le feu aux poudres en provoquant
des contre-manifestations: aux revendications antimilitaristes se
joignent notamment des appels à la démocratisation des
études. C’est dans ces circonstances que naît le
«mouvement du 17mai» qui réunit des
étudiant-e-s, des apprenti-e-s et des lycéen-ne-s. Des
mouvements du même type se développent dans les
principales hautes écoles du pays. En février 1969, le
Rectorat de l’Université de Genève est
occupé.


Etudiants et lycéens en première ligne…

«Fin 68 et début 69, moi j’étais au gymnase.
On s’était mis à contester la manière de
travailler, mais également le fait qu’on était
sous-équipé en termes de locaux; donc, on n’avait
pas de salle de classe à nous, on devait changer chaque fois…
dans des baraquements. On trouvait ces conditions de travail
déplorables, et pour manifester, pour essayer d’obtenir un
changement, nous avions symboliquement planté une tente, une
énorme tente de camping, dans la cour du gymnase, et puis on
avait imposé à nos profs de venir donner des cours
là. C’était une façon de signifier qu’on voulait
notre propre salle de classe, même si elle était
très précaire, puisque c’était une tente. Sur le
plan des enseignements, là aussi on agissait en demandant aux
professeurs de changer leur mode de faire, c’est-à-dire de
passer du… cours ex-cathedra à des cours fondés
beaucoup plus… sur le dialogue, en tenant compte du point de vue de
l’étudiant.»

«A l’Université de Genève, y avait tout un
mouvement par rapport à la gratuité des études. Il
y avait une association d’étudiants (ASU) qui, depuis pas
mal d’années, avait une approche un peu syndicaliste du
statut d’étudiant, qui revendiquait que les enfants
d’ouvriers puissent aller à l’université.
C’était une lutte contre la fameuse sélection qui
était très sauvage à l’époque.
L’enseignement secondaire était très
sélectif. Il y avait beaucoup moins d’enfants qui
faisaient l’école secondaire, la matu. Il y avait beaucoup
moins de gens qui allaient à, à
l’université, parce que c’était cher, parce
qu’il fallait payer, que c’était très
élitaire. Mais il y avait tout de même assez de gens dans
l’université, qui venaient d’autres milieux, pour
amener cette thématique de la démocratisation des
études. […] Une partie de ces choses se sont
réalisées; il y a eu une loi sur les allocations
d’études qui est en train d’être remise en
question maintenant…»

«Il y a eu cette crise de l’enseignement qui s’est
cristallisée dans le secteur de l’architecture et dans
d’autres, tels que les lettres, les sciences humaines ou les
sciences de l’ingénieur. Mais l’architecture
était un secteur clé, parce que nous étions dans
une période d’appropriation du sol, du territoire, de la
ville, du logement… par le capital. Et l’institution
universitaire était incapable de comprendre ce qui arrivait et
de se préparer à ce qui allait arriver, soit une perte de
contrôle de l’Etat sur la fabrication de la ville, de
l’environnement, du logement, etc.»

Mai 68 à Neuchâtel, les étudiant-e-s se rebiffent

En 1968, «Neuchâtel, petite ville rangée»1,
serait restée bien tranquille: des étudiants heu-reux (!)
dans la plus petite université d’Europe; des
autorités universitaires prêtes au dialogue; une
minorité de contestataires, sans réels motifs de
plaintes, manifestant pour imiter les Français-es – voilà
le constat lénifiant d’un mémoire fribourgeois de
19902, démenti par la presse de 1968.3

Quelle était la situation réelle à
Neuchâtel? La droite y est solidement installée au pouvoir
(4 élus sur 5, à l’exécutif de la ville).

Ancrée à l’extrême-droite4,
«La Feuille d’Avis de Neuchâtel» (FAN)
ferraille contre le communisme, les étudiant-e-s contestataires
et les «existentialistes miniaturisés» de la Radio
Romande.

A l’Université, la Fédération des
étudiants neuchâtelois (FEN) et les associations de
facultés sont seules reconnues par les autorités
universitaires. L’Association syndicale universitaire (ASU)
n’obtient pas l’aval du Sénat, car ses statuts
seraient «ceux d’une organisation
révolutionnaire». Le Mouvement universitaire jurassien
(étudiants séparatistes) est aussi recalé, pour ne
pas froisser l’Université de Berne.5

Lors de la session du nouveau législatif communal (juin
1968), Jean Duvanel, (Parti ouvrier et populaire, POP) signale
l’affluence nouvelle au cortège du 1er mai6:
«Oui, Messieurs de la petite majorité bourgeoise, dans
toutes les classes de votre société capitaliste, il y a
un malaise profond, ça bouge même au sein de votre classe
de nantis, et en particulier chez vos jeunes. Vos garçons et vos
filles ne vous suivent plus […] Ils manifestent avec vigueur
contre la guerre du Vietnam […] Ils en ont assez de votre
conformisme et ils l’ont manifesté au soir du 1er mai en
levant le poing et en chantant l’Internationale» (Voix
Ouvrière, N° 148, 29.6.1968). La presse locale relève
en effet la présence au 1er mai d’«une forte
délégation d’étudiants. […] On
n’y a jamais vu autant de monde» (FAN, 2.5.1968).

Après la nuit des barricades à Paris, des manifestations
sont organisées, le 13 mai, à la Chaux-de-Fonds par la
Jeunesse Progressiste (liée au POP); à Neuchâtel,
le 14 mai. Les étudiant-e-s contestataires, actifs dans
l’organisation de cette manifestation, créent dans la
foulée le «Comité d’action pour la
réforme universitaire» (CARU). Celui-ci fait sa
première apparition le 28 mai, en distribuant un tract – saisi –
qui critique la structure de l’Université et de son
enseignement. Le bureau du Sénat y réagit, le lendemain,
en confirmant l’interdiction de toute expression non-officielle.

Voici un résumé des événements survenus en juin:

  • Conférence d’un étudiant français de
    l’UNEF, malgré le refus d’octroyer une salle par le
    rectorat.
  • Le l7 juin, la presse annonce que des affiches ont
    été collées durant la nuit dans le bâtiment
    de l’Université. Le Sénat dépose plainte
    contre inconnu et annule la fête d’été des
    étudiant-e-s. A son retour de voyage, le recteur Maurice Erard
    improuve cette décision – afin de faire baisser la tension – et
    organise un nettoyage collectif des murs…
  • Le 22 juin (journée d’action contre la guerre du
    Vietnam), un drapeau Vietcong flotte plusieurs heures au sommet de
    l’église de la Collégiale.
  • 23 juin: victoire du référendum – soutenu par la
    FEN – contre l’aménagement des Jeunes Rives
    (prévoyant un grand centre commercial).
  • Deux conférences de presse, du rectorat (le 24 juin) et
    des trois groupes étudiants existants (le 28 juin): le CARU, la
    FEN, le «Groupement des étudiants
    démocratiques» (anti-contestataires). «Deux des
    trois groupements représentés se sont fait danser sur le
    ventre par le troisième (…), le CARU», qui critique
    les structures universitaires et la politique de la FEN .7

Au grand dam de la bonne société
neuchâteloise (BSN), le CARU continue ses activités durant
le 2e semestre 1968. Nous en traiterons dans un prochain numéro
de solidaritéS…


Hans-Peter Renk


1     Titre d’un recueil de dessins, de Marcel North (Ides et Calendes, 1960)

2     Jimena Fernandez, «Mai 68» dans les universités de Suisse

romande. Fribourg, 1990

3     «L’Impartial», «Feuille d’Avis de Neuchâtel»,

«Le Peuple/La Sentinelle», «Voix Ouvrière»

4     Disciples du royaliste français Maurras,
Marc Wolfrath, propriétaire de la FAN, le professeur Eddy Bauer
et le chroniqueur René

Braichet avaient publié une revue au nom évocateur

«L’Ordre National Neuchâtelois» (1933-1945)

5     Jean Steiger, «L’Université et
les étudiants», Voix Ouvrière, N°150, 2.7.1968

6     Aux élections communales des 19 et 20 mai 1968, le POP obtient 5 élus (12.5 % des suffrages)

7     Jean-Pierre Ghelfi, «Neuchâtel: université et étudiants»,

Le Peuple/La Sentinelle, N° 147, 29.6.1968

Neuchâtel «petite ville coincée» et… «petite ville fliquée»

«En 1959 les agents
sont chargés d’interdire l’usage des radios
portatives dans les rues et sur les quais. En 1960, ils sont
chargés de faire appliquer le règlement de police en ce
qui concerne les tenues indécentes, notamment d’intervenir
contre le port de bikinis ou de décolletés trop profonds
dans les rues.
»

Jonas de Pury, Le corps de police de la ville de Neuchâtel de 1857 à nos jours. Neuchâtel, 1998

«La distribution sur la voie
publique de prospectus et feuilles volantes de toutes sortes est
interdite en temps ordinaire. Elle est tolérée en
période de votations ou d’élections publiques, mais
uniquement pour des imprimés ayant pour objet la
préparation du scrutin. La distribution de prospectus et
feuilles volantes dans les boîtes aux lettres ne peut se faire
qu’avec l’autorisation de la direction de Police à
laquelle un exemplaire doit être soumis préalablement. Il
est fait application de la taxe prévue par le décret
cantonal sur cet objet.
»

Règlement de police de la Ville de Neuchâtel, 1924

8. Contre la guerre du Vietnam

Les mobilisations contre la guerre du Vietnam marquent la
génération de 68 pendant pratiquement une
décennie. Aux Etats-Unis d’abord, depuis 1964-65, puis
dans les pays politiquement les plus liés à eux (Japon,
Royaume-Uni, Allemagne Fédérale, Italie), et enfin,
à l’échelle universelle, où elles ne cessent
de monter en puissance. Au sommet de la vague, en 1970-71, elles
parviennent à mobiliser jusqu’à 60% de
l’ensemble des étudiant-e-s états-uniens. Le fameux
pédiatre Benjamin Spock, auteur du Common Sense Book of Baby and
Child Care, qu’avaient lu la plupart des jeunes parents de
l’après-guerre, prend fait et cause pour «ses
petits-enfants» qui résistent à la conscription, ce
qui lui vaut d’être condamné en 1968. Et même
de l’autre côté du rideau de fer,
l’étudiant tchèque Ian Palach, qui s’immole
par le feu en 1969 pour protester contre l’occupation
soviétique de son pays, lance sur son lit de mort:
«Ça suffit les bombes sur le Vietnam!».

Les manifestations anti-guerres, souvent explicitement
anti-impérialistes, mettent en cause l’hypocrisie du
«monde libre»: déportation massive de paysans
dès le début des années 60 (hameaux
stratégiques), mauvais traitements infligés aux civils et
aux prisonniers (cages à tigre de 1,5 m. sur 2 m.
fabriquées en Californie, mutilation des cadavres), massacres de
villageois (400 à 500 villageois exterminés en mars 1968
à Mi Lai), bombardements massifs et indiscriminés
(défoliants – agent orange -, napalm, munitions à
fragmentation, carpet bombing), visant des objectifs civils (villes,
villages, écoles, hôpitaux, pagodes, digues, etc.).

Aux yeux du monde entier, en 1967, le Tribunal Russel tiendra deux
sessions à Stockholm pour instruire le dossier des crimes de
guerre US au Vietnam. Animé par des intellectuels de premier
plan – Bertrand Russel, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre,
Gisèle Halimi, Tariq Ali, etc. – il reconnaît le
gouvernement des Etats-Unis coupable de tous les chefs
d’accusation. «J’ai vécu l’Affaire Dreyfus et fait
partie de la commission d’enquête sur les crimes commis au Congo
par le roi Léopold. Je me souviens de nombreuses guerres, note
Russel… Je ne peux retrouver dans mon souvenir l’exemple d’un peuple
si torturé… Je ne vois pas d’autre conflit où la
disparité des forces en présence ait été si
considérable.»

La guerre du Vietnam aura un profond impact sur les mobilisations des
années 68 en Suisse qui, en dépit de sa
neutralité, fait figure de fidèle alliée des
Etats-Unis. Le 1er mars 1968, des drapeaux du Vietcong sont
hissés sur les locaux de la Neue Zürcher Zeitung, le grand
quotidien bourgeois zurichois; le 27 avril une banderole est tendue
entre les tours de la cathédrale de Lausanne. Le 22 juin, une
Journée suisse pour le Vietnam rassemble des milliers de
manifestant-e-s dans les grandes villes suisses. C’est sans doute
le thème qui rassemblera le plus de protestataires dans la rue
pendant toute cette période.

Dans la rue contre l’impérialisme US…

«Il y avait d’immenses mobilisations contre
l’intervention américaine au Vietnam. J’ai bien
participé à une dizaine de manifestions à
Lausanne, à Genève, à Zurich… En 1971, si
je me souviens bien, avec ce qu’on appelait les Comités
Indochine Vaincra, des satellites de la Ligue Marxiste
Révolutionnaire qui réunissaient des jeunes qui
n’étaient pas nécessairement membres de la Ligue,
nous avions organisé une exposition tout à fait
illégale dans les locaux de l’université sur les
atrocités américaines, en particulier sur les
bombardements au phosphore, les défoliants, l’agent
orange… On avait des photos, des témoignages, et on avait
organisé une exposition sans autorisation… Je me souviens
que j’avais été… convoqué par le
recteur et que j’avais reçu un blâme.»

«Le 6 novembre 1972, Les Lausannois se sont retrouvés avec
deux drapeaux sur la cathédrale et une banderole de 62
mètres de long entre les deux tours qui disait: ‘Pour la
victoire du FNL’. Le 6 novembre, c’était une
journée internationale de solidarité avec le Vietnam.
Notre position était de demander la victoire du FNL. Dans le
monde entier y avait des manifestations. Les gendarmes sont venu
à 8 heures du matin, ils ont essayé de nous
déloger, mais on est resté à peu près
jusqu’à midi, parce qu’on avait réussi
à se barricader dans les tours. On était 17 ou 18
à être inculpés. Notre procès a eu lieu, six
mois ou une année plus tard. Il y a eu des témoignages
absolument extraordinaires. Un médecin français a
montré des bombes à fragmentation au tribunal; le
Président a pris ça dans ses mains et il a dit:
‘ça va pas péter?’ Un professeur de
géographie français est venu parler de la situation au
Vietnam; c’était comme un meeting. Tout ça nous a
coûté dix mille francs d’amende»

«J’ai écopé de dix jours de prison avec
sursis, suite à une manifestation dans un cinéma
où ils projetaient un film américain sur la guerre du
Vietnam. La police était arrivée le deuxième ou le
troisième jour, alors que des camarades occupaient le devant de
l’écran. Et moi je ne sais pas comment j’ai fait,
mais j’ai passé par-dessus le dossier de ma chaise,
j’ai arraché la casquette d’un policier, et
j’ai sauté sur sa matraque, car il avait
déjà deux à trois copains grassouillets. Il avait
la chemise déchirée et la peau ouverte… Il
s’était retourné et il allait me taper dessus. Mais
mon mari était grand et il avait eu le temps d’arriver.
J’étais la seule femme à être
embarquée. On a été au tribunal de district parce
que j’étais considérée comme une personne
dangereuse…»

La mobilisation contre la guerre du Vietnam au cœur des mouvements de 1968 en Suisse

L’opposition à
l’intervention US au Vietnam est l’un des axes centraux du cycle
de contestation mondial des années 1965-1975. En Suisse aussi,
la contestation s’organise autour de la dénonciation de
cette guerre et de l’alignement helvétique sur la
politique de Washington.

Aux Etats-Unis d’abord, la convergence entre la lutte des Noirs
et la dénonciation de l’intervention au Vietnam donne lieu
à un véritable mouvement de masse. Mais
l’extraordinaire brutalité de cette guerre, qui voit la
première puissance militaire du monde frapper la population
civile d’un pays pauvre, provoquera des réactions dans le
monde entier. Au Japon, les étudiant-e-s se mobilisent pour
dénoncer l’utilisation de la base américaine
d’Okinawa pour le décollage des B52 qui larguent leurs
bombes sur le Nord-Vietnam; au Mexique, la contestation de
l’impérialisme américain en Indochine est au centre
du mouvement de 1968; à Prague, Jan Palach s’immole pour
protester contre l’invasion soviétique, comme les bonzes
de Saigon, mais il condamne dans un même souffle les
bombardements US sur le Vietnam; en Allemagne et en France, le massacre
de paysans vietnamiens sans défense, des vieillards, des femmes
et des enfants du village de My Lai, en mars 1968, est
dénoncé par d’importants rassemblements.

En Suisse aussi, l’opposition contre la guerre du Vietnam sera un
important moteur de la nouvelle mobilisation politique. La protestation
s’inscrit dans la continuation du mouvement pacifique et
anti-atomique qui avait émergé durant la décennie
précédente, notamment autour des marches de Pâques.
Après des actions et des prises de position sporadiques qui ont
lieu depuis le début de l’intrusion militaire
américaine, la dénonciation devient plus visible à
partir de 1966, quand sont créés des comités
Vietnam dans plusieurs villes. Ces premières actions visent
surtout à demander une intervention du gouvernement suisse,
notamment pour proposer ses bons offices et ainsi favoriser des
négociations de paix. Des campagnes menées par des
organisations humanitaires, comme la Centrale Sanitaire Suisse ou Terre
des Hommes, pour rendre attentif à la détresse de la
population vietnamienne rencontrent un écho considérable.
Ainsi, le 9 mai 1968, une action de Caritas en faveur du Vietnam
recueille 50 000 Fr. dans toute la Suisse.

Les nouveaux mouvements de contestation qui émergent à
partir de 1968 radicalisent leur critique en dénonçant,
à travers le conflit asiatique, la nature impérialiste et
répressive du système capitaliste. Les protestations se
dirigent en premier lieu contre le gouvernement américain et son
intervention illégitime et brutale au Vietnam. Mais
l’alignement de facto de la Suisse sur la politique
américaine fait également l’objet de violentes
critiques. En effet, quelle politique est menée par la Suisse
officielle à l’égard du Vietnam? Tout
d’abord, Berne reconnaît le Vietnam du Sud en 1958 et y
installe un Consulat général. Durant treize ans,
c’est-à-dire jusqu’à la reconnaissance du
Vietnam du Nord en 1971, Berne entretient des relations officielles
uniquement avec le régime du Sud, sous contrôle
américain.

Etat vassal des USA…

Cette orientation unilatérale de la politique extérieure
suisse s’exprime aussi sur le plan commercial. Les exportations
suisses, dirigées quasi exclusivement vers Saigon,
s’intensifient durant le conflit; ainsi, leur valeur se voit-elle
multipliée par six, de 1965 à 1969. La Suisse participe
aussi directement à l’effort de guerre des Etats-Unis en
leur livrant différents produits stratégiques. Des avions
Pilatus-Porter sont d’abord exportés à Washington
et produits ensuite sous licence sur place; ils seront mis à
contribution dans la guerre en Indochine. Un rôle important est
aussi joué par les pièces d’horlogerie
exportées par la Suisse et qui servent à la fabrication
d’armes et d’explosifs que l’armée
américaine utilise au Vietnam.

C’est aussi ce soutien helvétique à la politique
américaine qui est attaqué par les militant-e-s suisses.
En avril 1968, Max Frisch écrit dans la presse que la position
officielle de neutralité affichée par la
Confédération dans le conflit du Vietnam équivaut
au silence d’un Etat vassal, enclave à
l’intérieur de l’empire américain. Durant ce
même printemps, un drapeau Vietcong est hissé sur le toit
des locaux de la Neue Zürcher Zeitung. Il s’agit de
dénoncer les reportages de guerre mensongers et
proaméricains de ce grand journal bourgeois. Quelques jours plus
tard, une action a lieu devant le siège zurichois de Dow
Chemical, firme qui produit le Napalm et l’Agent orange,
utilisés par l’armée américaine au Vietnam,
et qui provoquent des souffrances atroces pour la population
vietnamienne. Des drapeaux Vietcong sont hissés sur les
cathédrales de Lausanne et de Berne. Dans plusieurs villes
enfin, des actions politiques sont organisées devant les
cinémas qui projettent des films apologétiques de
l’armée US, tels que The Green Berets.

Rôle central de la gauche radicale

Une très importante manifestation est organisée pour la
journée nationale du Vietnam, le 22 juin 1968, mobilisant des
milliers de personnes dans les grandes villes suisses. Malgré ce
succès retentissant, le mouvement ne retrouvera plus cette
unité d’action par la suite et la tentative de
créer un Comité Vietnam national échouera.
Toutefois, dans les différentes régions, les actions se
poursuivent et s’intensifient. Les organisations de la Nouvelle
Gauche, notamment les POCH en Suisse alémanique, le PSA au
Tessin, de même que la Ligue Marxiste Révolutionnaire dans
plusieurs cantons, Rupture pour le Communisme à Lausanne ou le
Centre de liaison politique à Genève, vont tous faire de
la dénonciation de la guerre et du soutien au FNL, un axe fort
de leur intervention politique. Le rôle désormais
prépondérant de la gauche radicale contribuera à
radicaliser le discours sur le Vietnam.

Westmoreland au DMF

Une nouvelle action nationale a lieu le 13 septembre 1969, à
l’occasion de la visite à Berne du Général
Westmoreland, qui avait été Commandant en chef
américain au Vietnam, entre 1964 et 1968. Des centaines de
personnes protestent contre sa présence comme invité
officiel du Département militaire fédéral. En
novembre 1971 enfin, le sommet de la cathédrale de Lausanne est
occupé: une immense banderole tendue entre les deux tours
proclame que l’Indochine est la clef de la révolution
mondiale.

La reprise des bombardements sur le Vietnam du Nord, en 1972, provoque
une nouvelle intensification de la mobilisation. Ainsi,
jusqu’à la signature des accords de Paris en janvier 1973,
l’intervention américaine en Indochine alimente de
nombreuses actions contestataires dans les villes suisses.
L’opposition à la guerre du Vietnam a ainsi
été un facteur centripète essentiel pour les
différents acteurs – mouvements, organisations et groupes – qui
ont marqué les protestations des années 68 en Suisse.

Janick Schaufelbuehl


A Lire

Diplomatie et économie suisse durant la guerre du Vietnam


Pour plusieurs
générations militantes – dont celle née de
l’opposition à la sale guerre menée par les USA, de 1960
à 1975, en Indochine -, l’ouvrage de David Gaffino
(collaborateur du «Journal du Jura», Bienne), paru aux
Editions Alphil1, représente une contribution utile à la préservation de la mémoire historique.

Bien qu’influencée par l’esprit de la «guerre
froide» entre l’Est et l’Ouest, la Suisse reconnaît
officiellement le Nord Vietnam en 1971. En avance par rapport à
la plupart des pays occidentaux (sauf la France et la Suède),
cette décision tranche par rapport à l’attitude suisse
envers d’autres «Etats divisés» (Allemagne et
Corée).

Selon le résumé des Editions Alphil:

«Pour comprendre les enjeux de cette décision, il faut
remonter aux accords de Genève qui mettent fin à la
guerre d’Indochine 2 et dont la Suisse fut l’Etat
hôte. En fait, la diplomatie suisse nourrit l’espoir d’accueillir
une conférence de paix pour mettre un terme à la guerre
du Viêt Nam. Il lui faut pour cela établir des relations
diplomatiques avec Hanoi, l’ennemi de Washington. Mais l’embargo
américain contre le Viêt Nam communiste contraint la
Suisse à manœuvrer avec prudence, entamant un
rapprochement à petit pas avec le régime du Nord, tout en
préservant ses échanges commerciaux avec le Sud et
surtout avec les Etats-Unis. Pour la Suisse, l’enjeu est important,
puisque de nombreuses entreprises livrent à Washington des
pièces d’horlogerie destinées à l’effort de guerre
au Viêt Nam».3

David Gaffino révèle «certains
épisodes peu glorieux de notre diplomatie, comme les tentatives
d’étouffer l’information concernant les exportations de pignons
et d’engrenages pour l’industrie d’armement américaine».4
Il signale aussi que la reconversion militaire des très civils
avions Pilatus date de la guerre du Vietnam, bien que cette
reconversion ait été dénoncée à
nouveau lors des guerres d’Amérique centrale (dans les
années 1980) par l’Organisation du Peuple en Armes (ORPA), du
Guatemala.

Est aussi démont(r)ée la dialectique des rapports inégaux entre économie suisse5
et diplomatie, gérée par les ministres PS Willy
Spühler, puis Pierre Graber. En dernière instance –
«le politique suit en boitant l’économique»
(Friedrich Engels) -, les pas diplomatiques suisses vers le Nord
Vietnam s’effectuent seulement s’ils ne contredisent pas les
intérêts économiques.6

Quelques années avant la fin de la guerre, il y eut
rééquilibrage des investissements suisses entre le Sud et
le Nord Vietnam. Toutefois, au Sud Vietnam, la Suisse était un
«partenaire junior»: les appels d’offre – comme pour la
reconstruction du Koweit (1991) et de l’Iraq (début du 21e
siècle) – bénéficiaient en priorité (selon
la logique d’une concurrence «pas du tout libre et tout à
fait faussée») aux alliés des USA (Taïwan et
Corée du Sud), présents militairement au Vietnam…

En conclusion, un texte – opportunément mis en exergue par David
Gaffino -, dont l’auteur, François-René de Chateaubriand
(écrivain catholique, pamphlétaire monarchiste du 19e
siècle) avait pourtant «de la noblesse et puis du
style»7:

«Il y a deux sortes de neutralité: l’une qui défend
tout, l’autre qui permet tout. […] La neutralité qui permet
tout est une neutralité marchande, vénale,
intéressée: quand les parties belligérantes sont
inégales en puissance, cette neutralité, véritable
dérision, est une hostilité pour la partie faible, comme
elle est une connivence avec la partie forte. Mieux vaudrait se joindre
franchement à l’oppresseur contre l’oppressé, car du
moins on n’ajouterait pas l’hypocrisie à l’injustice».

A bon entendeur (suisse), salut!


Hans-Peter Renk


1     David Gaffino, Autorités et
entreprises suisses face à la guerre du Viêt Nam,
1960-1975. Neuchâtel, Ed. Alphil, 2006 (www.alphil.ch)

2     En 1954, après la bataille de Dien Bien
Phu, dont la garnison française dut se rendre à
l’armée vietnamienne, dirigée par le
général Vo Nguyen Giap.

3     Cf. chapitre: «L’horlogerie suisse et l’effort de guerre américain», p. 153-159.

4     Préface de David Bourgeois (ancien directeur des

Archives fédérales).

5     «Si vous voyez un banquier suisse sauter par
la fenêtre, sautez derrière lui ! Il y a certainement une
bonne affaire à faire…» (Voltaire).

6     Pour une critique (toute diplomatique) de
l’apartheid sud-africain, Willy Spühler (chef du DFAE) fut
rappelé sèchement à l’ordre par les milieux
économiques. Après l’affaire des fonds en
déshérence, le Conseil fédéral a mis sous
embargo les archives relatives aux relations économiques
Suisse-Afrique du Sud depuis les années 1960 (les rapports entre
barbouzes suisses et sud-africains ayant par ailleurs
émergé grâce à «l’affaire des
fiches»).

7     Léo Ferré, «Ni Dieu, ni maître».

9. Une décolonisation inachevée

Les complicités occidentales avec les régimes coloniaux
(Mozambique, Angola, Guinée Bissau et Cap-Vert), racistes
(Afrique du Sud, Rhodésie) ou d’occupation (Palestine,
Kurdistan, etc.) sont systématiquement dénoncées.

L’impérialisme et le néocolonialisme
– terme popularisé par le président ghanéen
Kwame Nkrumah dès 1965 – sont de plus en plus souvent
stigmatisés. En ligne de mire, la contribution occidentale plus
ou moins directe au renversement de régimes nationalistes
progressistes (Iran, 1953; Guatemala, 1954; Congo, 1960;
Indonésie et République Dominicaine, 1965, etc.),
à la lutte contre-insurrectionnelle dans le monde
(exécution sommaire de Che Guevara, en 1967), voire même
au génocide des Indiens d’Amazonie.

C’est au cours de cette période que le terme
«tiers-monde», forgé par Alfred Sauvy, en 1952, est
traduit dans de nombreuses langues et diffusé à
l’échelle internationale: notons qu’il fait
référence au tiers-état révolutionnaire de
la fin du 18e siècle en France. Le caractère
systémique du sous-développement est aussi mis en
évidence (théories de la dépendance), et de plus
en plus souvent imputé au capitalisme. C’est la
période clé d’essor du tiers-mondisme. Le
«christianisme de la libération» et ses
communautés de base, partiellement dans le sillage du concile
Vatican II (1962-65), sont particulièrement actifs sur ce
terrain, notamment en Amérique latine. Les solidarités se
renforcent à l’égard des luttes
d’émancipation nationale (Basques, Irlandais, voire
Afro-américains). En Suisse, la jeunesse jurassienne des
districts francophones du canton de Berne est particulièrement
sensible à ce type de perspectives.

Il est de plus en plus question d’un socialisme des pauvres,
inspiré un moment par la Chine: «Les luttes
révolutionnaires des nations et des peuples opprimés
d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine contre
l’impérialisme […] encerclent les villes» de la
planète, soit l’Occident industrialisé, relève Lin
Piao en 1964-65. En même temps, la victoire de la
révolution cubaine permet l’émergence d’un
second pôle, qui tente brièvement de s’organiser
à l’échelle internationale (de la Conférence
tricontinentale, en janvier 1966, à celle de
l’Organisation latino-américaine de solidarité, en
juillet-août 1967). Après l’exécution
sommaire du Che en Bolivie, en octobre 1967, son effigie continuera
à incarner cet espoir, en dépit de l’alignement
croissant de La Havane sur Moscou. Signe des temps, même au
Pakistan (encore unifié), la dictature pro-américaine
d’Ayub Khan, contestée par le mouvement étudiant et
une large fraction de la société civile, est
renversée en mars 1969.

Vus de Suisse, ces développements prennent un relief
particulier, tout d’abord parce que les milieux
économiques helvétiques et le gouvernement
fédéral entretiennent des rapports étroits avec
l’Afrique du Sud de l’apartheid, l’Iran du shah, le
Brésil des militaires, etc. Ils sympathisent ouvertement avec la
dictature colonialiste portugaise, invitée d’honneur au
Comptoir Suisse (1973), et représentent diplomatiquement les
intérêts des Etats-Unis à Cuba. C’est
largement sur ce terrain, qu’est lancée l’initiative
contre l’exportation d’armes, dans la foulée du
«scandale Bührle» (livraison de canons à la
dictature nigériane en guerre contre la sécession
biafraise). Elle échouera de justesse en votation, en 1972.

Plus généralement, les relations commerciales et
financières très importantes de la Suisse avec le
tiers-monde font l’objet de nombreuses critiques. En 1968,
paraît L’Empire occulte, de Lorenz Stucki, en 1972, le
CETIM publie Suisse-Afrique du Sud – Relations économiques et
politiques, en 1977, François Höpflinger signe Das
unheimliche Imperium, traduit en français l’année
suivante sous le titre de L’empire suisse; la même
année, Urs Haymoz publie Finanzplatz Schweiz und Dritte Welt,
traduit en français pas le CETIM en 1979 sous le titre de
Silence d’argent. La Suisse carrefour financier.

Contre le néocolonialisme…

«Cela faisait déjà quelques années
que, parmi un petit groupe de membres ou de sympathisants du Parti du
Travail, on cherchait à comprendre ce qu’était le
capitalisme et comment il évoluait […] On était
toute une équipe de gens issus de l’université, ici
à Lausanne dans les années 60, qui voyageaient dans les
pays nouvellement libérés d’Afrique de
l’Ouest – la Guinée en particulier – sensibilisés
par des contacts qu’on avait eus avec les premiers
étudiants noirs qui arrivaient dans les universités et
avec de jeunes dirigeants du Tiers-monde qu’on rencontrait…
soit ici à Lausanne, soit lors de réunions
internationales d’étudiants. Donc, je pense que le
capitalisme, on le critiquait d’abord comme organisateur des
relations inégales entre le Nord et le Sud».

«Un certain nombre de leaders du tiers-monde sont apparus dans le
sillage de la victoire de Castro et de Guevara à Cuba, de
l’autodétermination et du retrait français
d’Algérie, de la victoire de l’insurrection
algérienne… C’est un filon qui a tout de suite
rassemblé du monde: les gens avec qui on était en contact
ont eu une influence décisive sur les intellectuels de Suisse
Romande. Des résistants, des réfractaires à
l’enrégimentement en Algérie, sont venus se
réfugier en Suisse. C’est en Suisse qu’était
imprimée alors la presse clandestine du FNL en France. Tout cela
a eu une influence sur le mouvement étudiant des années
60».

«J’ai fait deux voyages au Maroc dans des camps
d’entraides qui m’ont fait faire une prise de conscience
par rapport à la Suisse, pays aisé, face aux pays
“en voie de développement”. […] J’ai eu
pas mal de conversations avec des jeunes Marocains, qui vivaient
à l’époque sous Hassan II et qui ont fini dans les
geôles marocaines; ils faisaient partie de ces camps
d’échanges et de discussion».

«J’ai fait partie du Comité de solidarité
avec les prisonniers politiques iraniens, et quand le shah est venu
à Genève, quelques années plus tard, on a
occupé la ville avec des manifestations sur un seul thème
“shah assassin!’. On luttait contre la SAVAK, qui était la
police politique du shah, qui a torturé des milliers
d’opposants. Donc, nous avions une solidarité très
concrète avec le peuple iranien».

10. «Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde»

Cet avertissement, lancé par Brecht de son exil finnois, en
1941, trouvera un écho certain dans les mouvements de 68.1 En
effet, il semble bien que les luttes anti-fascistes de la
résistance aient été abandonnées, sinon
trahies, par les dirigeants occidentaux des années 50, qui
visaient alors l’union sacrée contre le communisme.
C’est ainsi que de sinistres dictatures, au pouvoir depuis les
années 20-30, ont pu se maintenir en place avec l’aval des
Etats démocratiques (Salazar-Caetano jusqu’en 1974; Franco
jusqu’en 1975). Ailleurs en Europe et au Japon, de nombreux
dignitaires fascistes, ou responsables de la collaboration, sont
restés aux affaires ou ont pu y revenir à la faveur des
politiques de guerre froide.

En même temps, les années 60 voient une nouvelle
poussée de dictatures militaires aux accents fascisants,
notamment en Grèce (1967-1974) et en Amérique Latine
(dès 1964 au Brésil, dès 1973 au Chili), avec le
soutien des Etats-Unis. Même l’Italie ne semble pas tout
à fait à l’abri d’un coup d’Etat
d’extrême droite soutenu par des secteurs significatifs de
l’appareil d’Etat.

En Suisse, après une très brève phase
d’ouverture (1945-46), où les menées
anti-démocratiques de la période de guerre sont
prudemment rendues publiques par les autorités, la politique des
élites helvétiques des années sombres n’est
plus traitée qu’en réponse à des
révélations provenant à l’étranger.
En 1953, la publication des documents diplomatiques allemands
révèle la fameuse affaire du «tampon J», sur
lequel le Rapport Ludwig reviendra (1957). En 1961, c’est de
Londres que le scandale arrive: le livre de Jon Kimche dénonce
les compromissions de la Suisse avec le pouvoir nazi. Les
autorités tenteront d’y répondre par le Rapport
Bonjour, rendu public en 1970 seulement.

En Suisse, les années 68 sont marquées par la publication
de deux livres importants. Le premier s’intéresse à
la politique d’asile: c’est le livre d‘Alfred A.
Häsler, Das Boot ist voll, paru en 1967, qui aura un impact
important sur l’opinion. Son auteur n’est pas un
soixante-huitard, mais un journaliste engagé, né en 1921,
ex-membre du Parti du Travail, de 1945 à 1956. Le second
représente la première contribution scientifique
significative sur la question de l’or nazi: c’est
l’étude de Daniel Bourgeois, Le Troisième Reich et
la Suisse, 1933-1941, publiée en 1974, dont la diffusion restera
confidentielle. On peut cependant affirmer que la dénonciation
des relations de la Suisse avec les puissances de l’Axe ne
constitue pas un thème central de la prise de conscience
politique de cette période. En revanche, en lien avec les
activités antimilitaristes, le souvenir des
événements de novembre 1932 à Genève,
débouche sur une commémoration mouvementée, en
1972.

1    Berchtold Brecht, La Résistible ascension d’Arturo Ui, 1941.


Contre le fascisme…

«J’allais tous les dimanches voir les matchs de
foot. A Zürich, il y avait Grasshopper et FC Zürich. Moi,
pour commencer j’étais fan du club qui avait le plus de
succès, c’était toujours Grasshopper. Puis une fois
quelqu’un m’a dit que pendant les années 30,
Grasshopper n’acceptait pas les juifs comme membres. Alors
j’ai écrit une lettre à un magasin de sport qui a
répondu d’une manière très lâche
qu’il ne savait rien et que je devrais m’adresser
directement au Grasshopper club, ce que je n’ai pas fait. Mais
à partir de ce moment, pour moi, Grasshopper était
vraiment… mort».

«Il me semble qu’au cœur des batailles [contre
l’initiative Schwarzenbach, ndlr], des organisations
d’immigrés comme les Colonies libres italiennes ont
maintenu en vie et réussi à transmettre une conscience
antifasciste de fond, issue de la Résistance italienne durant la
Deuxième guerre mondiale».

«On luttait contre le fascisme… puisqu’à la
fin des années 60 et au début des années 70, il y
avait encore des régimes fascistes en Europe… Il y avait en
particulier l’Espagne de Franco. A cette époque, les
immigrés espagnols qui venaient en Suisse étaient souvent
aussi des réfugiés. Beaucoup d’immigrés
s’étaient exilés bien sûr pour
échapper à la misère…, mais aussi parce
qu’ils étaient membres du PC ou d’autres mouvements
de gauche.»

«La Grèce était dominée par une junte de
colonels depuis 67. Ce régime était extrêmement
sanglant et nous avions développé des liens avec des
réseaux de résistance, notamment à l’Ecole
Polytechnique d’Athènes. On sait aussi
qu’après, la lutte contre les colonels a pris de
l’influence sur le terrain culturel à
l’échelle internationale. On ne peut pas expliquer la
lutte contre les colonels grecs sans tenir compte du rôle
décisif des comédiens de théâtre, des
cinéastes, des musiciens…»

«Le Portugal était dirigé par le régime
fasciste de Salazar, puis de Caetano. Or, Peter Weiss, un dramaturge
allemand, avait composé une pièce intitulée
“Le Chant du fantoche lusitanien”, que François
Rochaix, qui dirigeait alors le théâtre de l’Atelier
à Genève, avait décidé de monter en 1968.
La mission du Portugal avait fait toutes les pressions possibles pour
que les autorités interdisent cette pièce qui se voulait
une critique radicale du régime fasciste portugais. On
s’est beaucoup battu pour qu’elle pièce puisse
être jouée».

11. Restrictions de l’exercice des droits fondamentaux

Dans le sillage de la guerre froide et du maccarthysme aux Etats-Unis,
les Etats démocratiques ont non seulement introduit (ou remis en
vigueur) des lois d’exception, mais aussi banalisé des
abus préoccupants de l’autorité. Ainsi, en
Allemagne, les Notstandgesetze, proposées par la droite,
dès 1958, sont-elles ratifiées par le SPD en 1966: le
secret postal et téléphonique peut être
levé, les prérogatives de la police étendues, la
libre circulation limitée, l’armée requise pour maintenir
l’ordre, les pouvoirs des Länder suspendus et un Parlement
d’exception désigné.

Dans plusieurs pays, le fichage des activistes politiques, les
interdits professionnels, l’introduction du délit
d’intention et les abus policiers répétés et
non sanctionnés font douter du respect effectif des
libertés. Par ailleurs, la concentration du pouvoir, notamment
médiatique, met en question le contenu de la démocratie.
En France, les grands moyens d’information audiovisuels sont
contrôlés par l’Etat gaulliste (ORTF); en Allemagne, le
groupe Axel Springer détient une position de monopole: 78% de la
presse berlinoise, 33% de la presse nationale.

En Suisse, la surveillance des opposant-e-s, ou présumés
tels, est pratiquée de façon systématique, sur la
base de deux arrêtés pris pendant la période de
guerre froide (1949 et 1958). Le Ministère public a ainsi
constitué des dossiers sur quelque 700 000 personnes et
organisations, ce que révèlera le «scandale des
fiches», une vingtaine d’années plus tard, en 1989.
Comme le note sobrement un article sur le site des Archives
fédérales: «Le mouvement de mai 68 – soit les
partis néo-marxistes, les nouveaux mouvements sociaux, les
groupes pacifistes, les groupes féministes, les groupes
tiers-mondistes, le mouvement anti-atomique, les conseils
d’étudiants – a été observé avec une
attention toute particulière». Sur le plan juridique, il
existe aussi tout un arsenal de dispositions permettant de restreindre
les libertés constitutionnelles fondamentales, en particulier
pour les ressortissant-e-s étrangers.

Contre la répression…

«Là où j’ai eu peur,
c’était lors de la manif contre le shah d’Iran en
71, où c’est la première fois qu’on a
reçu des gaz lacrymogènes. On était nombreux, et
on s’est mis à courir dans tous les sens, avec des
bousculades, des enchevêtrements (…) La situation en Iran
méritait qu’on fasse une manifestation, mais la
réaction de la police genevoise a été totalement
démesurée! Je pense que pendant un certain nombre
d’années, juste après 68, ils ont craint que toute
manif de solidarité ne débouche de nouveau sur une prise
de la rue, sur la renaissance d’un mouvement de
désobéissance et d’action directe qui avait tout
chamboulé.»

«On voulait obtenir la baisse des prix du billet de
cinéma. Et on descendait dans la rue. On faisait
d’énormes manifestations, très grandes, très
longues et très violentes, parce que la répression
était d’une brutalité incroyable. […] Et
dans le cadre de cette répression, les flics avaient…
bloqué tout le centre ville de Lausanne pendant presque une
journée entière. Ils sont intervenus avec des gaz
lacrymogènes. Ces manifs étaient très
fliquées… C’est ce qu’on voit dans le film de
Stéphane Bron, “Connu de nos services”. En effet,
des flics en civil qui étaient dans la manif repéraient
des gens et ils nous dénonçaient»

«Quand j’étais à Bex, que je faisais un
remplacement, le directeur, qui était un ancien communiste
passé à l’extrême-droite, me disait “Je
sais très bien qui vous êtes, mais  j’aime bien
les jeunes qui s’engagent…” Plus tard, je sais que je
n’avais pas été nommé tout de suite à
l’Etat à cause de ça. Il y avait une liste…
des gens qui étaient à la Ligue; mon ex-épouse,
qui était pas militante, elle était aussi sur cette
liste. Il a fallu que son directeur se batte pour la faire nommer. Donc
y avait ce qu’on appelait en Allemagne, le Berufsverbot, ce qui
veut dire l’interdiction professionnelle. On n’engageait
pas des gens connus pour être à
l’extrême-gauche. Le scandale des fiches l’a
prouvé plus tard: il y avait une surveillance très
très serrée de tout ce qu’on faisait.
D’ailleurs, on le savait bien… On connaissait les flics
qui venaient à toutes les manifs, mais je ne pensais pas
qu’ils mettaient autant de moyens pour ça.  On avait
d’ailleurs des pseudonymes, on prenait des précautions,
dans certains cas, etc. mais je ne pensais pas qu’ils y mettaient
autant de moyens.»

12. Ségrégation raciale aux Etats-Unis

Depuis la seconde moitié des années 50, le mouvement pour
les droits civiques agite le Vieux Sud des Etats-Unis. Ce sont ces
mobilisations qui vont directement féconder le
développement du Free Speech Movement à
l’Université de Berkeley, dès 1964-65. Au
même moment, commence l’explosion en chaîne des
grands ghettos du Nord, de Harlem (1964) au soulèvement des
quartiers noirs d’une centaine de villes, après
l’assassinat de Martin Luther King, en avril 68.

Ces évolutions sociales débouchent sur le renforcement
d’une série d’organisations préexistantes,
mais donne aussi naissance à des courants plus radicaux, dans le
sillage du Black Power et de Malcolm X (assassiné en
février 1965), comme le Black Panther Party, qui font
explicitement référence aux luttes
révolutionnaires du tiers-monde. La répression brutale de
ces mouvements par la police, qui n’hésite pas à
recourir à une campagne d’assassinats sélectifs,
illustre aussi les limites de la démocratie made in USA.

En Suisse notamment, des livres comme Black Like Me (1961) de John H.
Griffin, publié en français et en allemand en 1962 (Dans
la peau d’un noir; Reise durch das Dunkel), ou des films comme In
the Heat of the Night (1967), de Norman Jewison avec Sidney Poitier,
contribuent à faire appréhender par un public large la
brutalité de la ségrégation raciale dans le Vieux
Sud des Etats-Unis. Avec la diffusion de la télévision
dans un grand nombre de foyers, les soulèvements
répétés des ghettos des grandes villes du Nord, de
1964 à 1968, vont être aussi suivis en images.

En 1968 enfin, aux Jeux Olympiques de Mexico, le geste symbolique de
deux athlètes afro-américains, Smith et Carlos, qui
lèvent un poing ganté de noir au moment de la remise des
médailles, donne une audience internationale au combat du Black
Panther Party. Enfin, en 1970, l’affaire Angela Davis
défraie la chronique, faisant de cette jeune militante
afro-américaine, injustement poursuivie par le FBI, une
icône internationale de l’après-68, aux
côtés de Ho Chi Minh et de Che Guevara. Encore une fois,
compte tenu des rapports étroits qui lient la
Confédération aux Etats-Unis, ces questions jouent un
rôle significatif dans la prise de conscience politique des
soixante-huitards helvétiques.

Contre la xénophobie…

«En 59 c’est pas les Yougoslaves ou les Balkaniques
qui posent problème… Ce sont les Italiens. On les appelle
même pas les Italiens, mais les “ritals’”.
[…] Il faut dire que la plupart des manœuvres
étaient des gens du Sud qui venaient de Sicile, de Calabre, des
Pouilles. Ils arrivaient tout en bas de l’échelle…
Et à l’époque la Suisse vivait un régime
d’apartheid, que la Suisse n’a jamais reconnu comme tel:
c’était le statut du saisonnier.»

«Dans les années 1955-1960 […] on disait que les
Italiens puaient, que c’était des fainéants…
Et effectivement les saisonniers avaient parfois de la peine à
se laver parce que […], après dix heures de chantier, ils
dormaient à quatre dans des chambres qui mesuraient quatre
mètres sur six, sans eau courante dans la pièce, avec un
lavabo pour quinze personnes. On n’était pas très
loin de l’esclavage. Ils n’avaient pas le droit de faire
venir leur famille, ils étaient parqués souvent à
l’extérieur des centres urbains, dans des baraquements qui
appartenaient à l’entreprise… Lors du contrôle
médical à l’entrée, ils étaient les
uns derrière les autres à torse nu, et on leur regardait
les dents, les poumons… dans des conditions qui frisaient
l’humiliation.»

«On était sensibilisés au sort des saisonniers.
Parce qu’il y avait eu Mattmark en 65, vous avez entendu parler de
ça? La construction de ce barrage où il y a eu un
énorme accident de travail avec des morts. Et évidemment,
les morts c’était des saisonniers etc…»
[L’effondrement d’un glacier sur ce chantier valaisan avait
fait 88 morts, dont 57 ouvriers saisonniers italiens].

«Pendant ces années-là, il y a eu un mouvement
très fort contre les expulsions de nouveaux-nés à
Genève. Les enfants de saisonniers étaient encore
à la maternité lorsqu’ils recevaient leur lettre
d’expulsion. On est donc intervenu contre ça avec les
Colonies Libres Italiennes, les partis politiques, les
différentes associations. Ensuite, ils ont changé: on ne
les expulsait plus quand ils venaient au monde, à leur naissance
à Genève, mais on ne les laissait plus rentrer
l’année suivante, ce qui revenait pratiquement au
même.»

«La grande affaire de ma politisation, ça a
été l’initiative Schwarzenbach. […] Alors
là ça m’a, ça m’a fait bouillir.
Jusqu’alors j’étais à moitié
politisé… plutôt artiste que politisé. […]
J’avais appelé l’un de mes films
“Somnifia”, un pays qui s’endort et qui sommeille,
où il ne se passe rien. Et tout à coup, il se
réveille sur des thèmes épouvantables: le rejet
des étrangers. […] A l’école, dans le
quartier où j’habitais avec mes parents, il y avait
énormément d’enfants de travailleurs
immigrés. Donc, pour moi c’était absolument naturel
d’avoir des amis italiens. […] J’étais de
cœur avec eux au moment où l’initiative
Schwarzenbach a enflammé la population suisse; ça a
été pour moi un crime très concret, contre mes
amis italiens. Je le ressentais comme une très grave
injustice.»

13. Discrimination des travailleurs immigrés

Souvent originaires des pays ex-coloniaux, au moins pour ce qui est de
la France et de l’Angleterre, les immigré-e-s des
années 60 posent le problème de la xénophobie et
du racisme d’Etat au cœur du Vieux Continent. Dans tous les
cas, le statut officiel de ces travailleurs-euses implique des droits
démocratiques restreints, des conditions sociales
précaires (quartier, logement, santé, école), un
certain degré de marginalisation sociale (regroupement familial
limité), des salaires inférieurs, plus de maladies et
d’accidents du travail, sans compter les effets d’un
racisme et d’une xénophobie populaires toujours
présents.

En Suisse, après la Seconde guerre mondiale, l’immigration
de la main-d’oeuvre n’est pas contingentée. Les
autorités veulent seulement en limiter
l’établissement: priorité est donnée au
statut de saisonnier; les permis annuels et le regroupement familial
sont rendus plus difficiles. En pleine période de guerre froide,
la police des étrangers, qui craint l’influence du parti
communiste sur l’immigration transalpine, exerce une surveillance
étroite sur ces milieux. Dès 1964, il est officiellement
recommandé de fermer l’accès du marché du
travail à la main-d’oeuvre extra-européenne,
réputée inassimilable. Priorité est donnée
à la signature d’un accord avec l’Italie, puis avec
l’Espagne de Franco. Sans aucun doute, le statut de saisonnier,
mais aussi les conditions de logement et les tracasseries
policières que l’on fait subir aux migrant-e-s, sont une
source de prise de conscience et de radicalisation pour une partie de
la jeunesse.

C’est aussi la période où l’Union Syndicale
Suisse, relayée par le Parti socialiste au Parlement,
réclame le plafonnement de l’immigration, et où le
mouvement xénophobe lance sa première initiative (1965).
En réponse à ces pressions, Berne subordonne
désormais le passage de la frontière à
l’obtention préalable d’une autorisation de
séjour et prend une série d’arrêtés
restrictifs. En mars 1968, la première initiative
xénophobe est retirée. Un an plus tard cependant, un
second texte est lancé, apparemment moins brutal. C’est
«l’initiative Schwarzenbach», qui sera rejetée
de justesse en votation en 1970. Elle fera office de véritable
repoussoir pour les mouvements issus de 68 en Suisse.

14. Femmes, oppression et inégalités

Cette inégalité est aussi vécue comme un profond
déni démocratique qui tourne le dos aux espoirs
soulevés par la Libération (voir notamment Le
Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, en 1949). Ce n’est
pas par hasard si, aux Etats-Unis, le nouveau mouvement des femmes se
développe dans le sillage du mouvement afro-américain
pour les droits civiques (Création de la National Organization
for Women – NOW, en 1965). Comme en Europe, il dénonce les
discriminations des femmes dans la formation et au travail. Pourtant,
au-delà, sa critique se développe dans une perspective
systémique: la mise en cause de la domination patriarcale.
C’est pourquoi, il revendique très vite son autonomie
organisationnelle par rapport aux autres mouvements sociaux. Il met
clairement en cause la séparation entre public et privé:
il revendique aussi le partage des tâches domestiques, parfois
même le salaire ménager.

Ce mouvement reprend aussi à son compte une série de
revendications qui touchent le corps, la sexualité et la
famille: reconnaissance du plaisir féminin et droits des
lesbiennes; droit au divorce, à l’avortement et à
la contraception; reconnaissance du viol comme un crime, mise en cause
de l’éducation sexiste des petites filles, etc. Il
dénonce l’aliénation des femmes au travers de la
mise en scène de leur «féminité»
(critique de la femme-objet, du maquillage, des concours de
beauté, etc.). Enfin, le Mouvement de Libération des
Femmes (MLF), fondé à Zurich pour la première fois
en Suisse, en 1968, tire plus d’une référence, dont
son nom, des mouvements de libération du tiers-monde…

En Suisse, comme dans le reste de l’Europe, le nouveau mouvement
des femmes se développe avec un temps de retard sur celui des
Etats-Unis, dans la foulée de 1968. Cependant, la situation est
ici assez particulière, puisque le suffrage féminin est
encore à venir. Après de timides ouvertures aux Chambres,
dans l’immédiat après-guerre, la question est
posée aux électeurs, en 1959, qui tranchent nettement par
la négative. Cette même année, la seconde
édition du Livre du soldat proclame: «La femme est
d’abord la gardienne du foyer. L’homme est à
l’usine, aux champs, à l’atelier, au bureau; il
voyage; il est absorbé par la vie professionnelle, politique
sociale, militaire; il se voue aux sports; il est enrôlé
dans dix, vingt sociétés; il se doit à ses amis,
à ses connaissances. La femme, vigilante, est au foyer.»

Pourtant, dès 1959, un certain nombre de cantons introduisent
progressivement le suffrage féminin: Vaud et Neuchâtel en
1959; Genève en 1960; Bâle-Ville en 1966;
Bâle-Campagne en 1968; le Tessin en 1969; Zurich en 1970 et Berne
en 1971; avant que le corps électoral n’y souscrive enfin,
au niveau fédéral, en 1971. Ainsi, en Suisse, les
mobilisations des années 40-60 pour le suffrage féminin
se rattachent-elles encore aux combats du premier mouvement des femmes,
tandis que 68 annonce l’émergence d’un nouveau
mouvement, porté par la génération montante, qui
se mobilise par rapport à de tout autres enjeux.

Renouveau du féminisme…

«A un moment donné, je me suis mariée à un
étudiant et je pouvais pas signer un bail sans sa signature,
je  pouvais rien faire quoi. Les professeurs
d’université étaient tous masculins, je sais que
ça n’a pas énormément évolué,
mais quand même un petit peu. C’était une
société profondément masculine à tous
égards. C’était le début de la pilule, mais
elle était difficile à obtenir surtout pour les
jeunes.»

«On a commencé par faire des groupes de conscience.
C’est-à-dire qu’on se racontait ce qu’on
vivait au quotidien en tant que femme. Après ça, il
suffisait de lire trois à quatre bouquins et tu avais tout
compris… En partant de notre propre vécu, on pouvait
naturellement extrapoler par rapport à des femmes qui
souffraient plus ou qui avaient plus de chance…»

«Bien avant le sida, on revendiquait que les hommes mettent des
préservatifs. En effet, la lutte féministe elle se
faisait même dans le lit. Il y avait un peu l’idée
qu’avec la pilule, on leur facilitait la tâche, donc on
était encore dans un rapport de soumission. A l’époque,
on ne voyait pas pourquoi on devrait grossir pour leur plaisir.
D’ailleurs, on ne savait pas exactement ce que ça nous
faisait biologiquement… Donc, moi, la pilule, je l’ai pas prise
très longtemps pour toutes ces raisons personnelles,
physiologiques et idéologiques.»

«Il faut dire qu’à l’époque, un des
chevaux de bataille du MLF, c’était le droit à
l’avortement. Moi, je me suis tout de suite sentie très
concernée par l’avortement, parce que je trouvais
scandaleux que les femmes ne puissent pas choisir d’avoir ou non
des enfants. C’est ça qui m’a poussée
à militer au sein du MLF. C’était vraiment cette
bataille-là pour laquelle je me suis engagée, j’ai
récolté des signatures, j’ai fait tout ce
qu’il faut pour ça. Cette bataille a d’ailleurs
duré 25 ans par la suite, ce qu’on n’imaginait
pas.»

«On a essayé de traiter la question des femmes dans une
perspective de classe, et ça a fait “Femmes en
lutte”. […] Quand on parlait de façon
polémique, on disait qu’on n’avait rien de commun
avec la reine d’Angleterre et que si elle était
opprimée, et bien c’était le cadet de nos soucis!
En revanche, les vendeuses des grands magasins, les femmes
d’ouvriers qui sont ouvrières elles-mêmes et qui
font tout le travail domestique, et bien celles-là elles nous
intéressent! On voulait intégrer la lutte des femmes dans
la lutte des classes, intégrer la lutte des classes dans la
lutte des femmes, c’est-à-dire traiter la question
féminine et féministe à la lumière des
rapports de classe aussi.»

15. Un nouveau cycle de luttes ouvrières

Ces conflits sociaux très étendus contribuent à
poser le prolétariat comme acteur incontournable du changement
social. En France, la statistique relève 3,3 millions de jours
de grève dès 1966, contre 4,2 millions en 1967. Cette
évolution débouche sur la grève
générale la plus massive de l’histoire: 8 à
9 millions de grévistes, au sommet, les 26 et 27 mai 1968, soit
53% de l’ensemble des actifs non agricoles. L’année
suivante, l’automne chaud italien est porté par la
combativité de la plus grande usine du monde – FIAT
Mirafiori à Turin – et rassemble 7 millions de
grévistes.

Même en Allemagne, des grèves spontanées
émaillent le renouvellement des contrats collectifs en 1969. En
Pologne, l’année 1970 est marquée de la même
façon par une série de grèves dures. En Espagne,
les travailleurs-euses en lutte ébranlent la dictature, en
particulier en 1971 et 1972. Ces mobilisations massives semblent
annoncer un renouveau du mouvement ouvrier, fondé sur la
démocratie de base (qui déborde les appareils),
l’unité en dépit des statuts (formation,
nationalité, sexe, âge), la spontanéité dans
l’action collective, mais aussi la radicalité des formes de
lutte et des aspirations.

Sur ce plan, la Suisse reste pour l’essentiel à
l’écart, ce qui n’exclut pas le développement
d’un nouveau cycle de conflits minoritaires, porté le plus
souvent par l’immigration italienne ou espagnole, qui emprunte
certains traits significatifs aux expériences
européennes. Après le débrayage d’une
entreprise du bâtiment en 1970, ce sont les métallurgistes
genevois, emmenés par des militants de l’immigration, qui
organisent une semaine entière de grève au printemps
1971, un véritable événement pour cette branche
pionnière de la paix du travail en Suisse. Outre la satisfaction
de leurs revendications salariales, pour une période au moins
ils obtiendront des droits syndicaux étendus: locaux
d’entreprise à disposition des commissions
ouvrières et réunions de salariés pendant les
heures de travail.

Cette même année, dans tout le pays, la statistique ne
dénombre cependant que 2300 ouvriers en grève et 7500
journées de travail perdues… Cependant, contrairement à
ce qu’affirme sans nuance la Nouvelle histoire de la Suisse et
des Suisses, il existe plus d’un point de rencontre entre ces
luttes ouvrières et les mobilisations de 68 en Suisse, sans
parler de l’émergence de mouvements parmi les apprentis.
Il est indéniable enfin, que 68 va contribuer à
influencer durablement le mouvement syndical, jusqu’à la
formation de son état-major actuel (cette interaction a bien
sûr été dans les deux sens).

1971: grève des métallos genevois…

«Pour comprendre la situation de l’immigration à
l’époque, il faut dire que les travailleurs de la
métallurgie de différentes nationalités
n’avaient pas le droit d’aller dans les organes directeurs
des syndicats. Nous ne pouvions pas être élus au sein des
commissions ouvrières. Il y avait un représentant par
nationalité qui pouvait prendre la parole, mais qui
n’avait pas le droit de vote. […] L’un de nos
premiers objectifs a donc été d’acquérir les
mêmes droits dans l’entreprise. La première
grève que j’ai faite en 1968 aux ateliers des Charmilles
concernait la prime de fin d’année. La direction avait
décidé de ne pas allouer cette prime à la
majorité du département de peinture. On a alors
lancé un mouvement de solidarité. Sur 750 ouvriers de
l’entreprise, 180 ont débrayé. C’était
important, dans un climat où l’on pensait que la
grève était interdite. La section syndicale de
l’époque avait voulu nous faire reprendre le travail tout
de suite, sans avoir obtenu quoi que ce soit… En discutant avec la
direction, nous avons cependant gagné ce qu’elle voulait
obtenir devant les tribunaux… C’était quelques semaines
avant l’élection de la nouvelle commission
ouvrière. J’y ai été élu par une
large majorité. Avec l’appui du personnel, j’ai
été désigné à sa présidence
et on a changé ses statuts. Il faut dire que la commission de 69
était formée des militants qui étaient à
l’origine du mouvement: les anciens avaient été
complètement balayés.

En avril 1971, les trois plus grosses entreprises de la
métallurgie genevoise – les ateliers  des Charmilles,
Hispano-Oerlikon et Verntissa – sont rentrées en
grève pour le treizième salaire. La convention
prévoyait aussi une augmentation de 10%, mais les patrons
voulaient donner 7% pour tous et répartir 3% sur une base
individuelle. On s’est aussi battus pour relever le salaire des
femmes. Après une semaine de grève, nous avons obtenu
9,5% au lieu de 10%, si bien que nous avons repris le travail. Une ou
deux années après, nous avons obtenu de nous
réunir pendant les heures de travail parce que les frontaliers
habitaient loin et ne pouvaient pas participer aux assemblées
générales. La commission ouvrière décidait
le jour et l’heure et les travailleurs étaient
payés. Elle disposait d’un bureau dans les atelier. On
était respecté et soutenu par l’ensemble des
travailleurs. En 73, nous avons obtenu que les salaires des femmes
soient mis au niveau de ceux des hommes.».

Severino Maurutto

16. Critique de l’aliénation et de la destruction du cadre de vie

C’est d’abord l’aliénation des producteurs,
femmes et hommes, qui est mise en cause, dont le travail, divisé
horizontalement et verticalement (à l’absurde), obéit
à des impératifs étrangers à leur
volonté et à leurs besoins individuels et collectifs:
d’où la nécessité d’en transformer radicalement le
sens, tout en valorisant le temps non contraint (augmentation du temps
libre). Ensuite, celle des consommateurs-trices: parce que
l’égalité apparente des propriétaires de voitures
et d’autres biens de consommation durables cache les
hiérarchies de classe et les rapports de domination; mais aussi,
parce qu’elle tend à soumettre l’être à
l’avoir (la création de faux besoins et la manipulation
des désirs par la publicité sont tout
particulièrement mis en question). Cette protestation inspire
des mobilisations originales, notamment contre le consumérisme
de Noël.

Ce mouvement pose déjà de façon radicale les
prémices d’un écologisme radical:
dénonciation des pollutions agricoles (les pesticides
dénoncés par Rachel Carson dans Silent Spring, 1963) et
industrielles (métaux lourds, fluor, etc.), mais aussi du
gaspillage programmé et des montagnes de déchets
qu’il suscite; rejet du nucléaire (chantier de Kaiseraugst
occupé pendant 11 semaines en 1975; manifestation contre Creys
Malville en 1977, etc.), opposition à la bagnole, promotion des
transports publics et revendication de leur gratuité (en juin
1969, Bâle est le théâtre de manifestations pour la
gratuité des transports publics), défense des arbres et
des espaces verts, opposition à l’extension des routes et
des pistes d’aéroport…

Lorsque Max Frisch lance son fameux aphorisme: «Nous avons
engagé des bras, ce sont des hommes qui sont venus», il
critique explicitement l’aliénation du travail,
importé comme une marchandise quelconque. Dans d’autres
pays, c’est la généralisation du travail à
la chaîne qui suscite un renouveau de la réflexion sur
l’aliénation ouvrière. C’est le thème
emblématique du film italien d’Elio Petri, La Classe
operaia va in Paradiso (1971). En Suisse, c’est la
société de consommation qui est au centre de la critique
de l’aliénation par le mouvement de 68. Un film comme
Charles mort ou vif (1968) d’Alain Tanner porte clairement
témoignage.

Contre les nocturnes de Noël…

«En décembre 68, à Genève, on a fait une
action vraiment inoffensive contre l’ouverture des grands
magasins le soir, avant Noël. On s’est retrouvé au
Grand-Passage, dans les escaliers roulants, avec deux malabars en bas
et deux autres en haut. Alors, on a mis les tracts dans nos poches,
mais on était quand même reconnaissable, et puis, les
malabars du magasin ont appelé la police pour prendre nos
identités. C’est par la suite qu’on a appris
qu’il y aurait des contraventions ou des lettres de menaces
sérieuses.»

Contre le nucléaire et au-delà…

«Les grandes manifestations antinucléaires, je pense
qu’elles ont évidemment rassemblé tous les militants
antinucléaires, mais elles ont aussi rassemblé toute une
population qui…, petit à petit, prenait conscience des
questions qui touchaient à l’écologie et qui était
engagée dans des domaines complètement différents
liés à la qualité de vie.»

«Les Suisses ont complètement oublié que leur
première centrale nucléaire a été
construite à 30 kilomètres de Lausanne et qu’elle a
causé le premier accident grave, avec fusion du cœur,
à Lucens en 1969… Parce que la Suisse c’est un truc
génial: on arrive à faire disparaître toute chose
désagréable de l’histoire. Au-delà du secret
bancaire, il y a le secret mental, le secret technologique…
c’est bourré de secrets. Bref, Lucens abritait aussi un
projet militaire, derrière la centrale nucléaire. Ce
n’était pas que “l’atome pour la paix”,
comme on disait à l’époque pour oublier Hiroshima
et Nagasaki…»

17. Critique de l’ordre établi

Aucune forme de pouvoir n’est épargnée:
l’Etat, l’armée, l’église, la police,
le système psychiatrique et pénitentiaire,
l’entreprise, l’école… Au Tessin, en 1968, un
établissement pour la formation des instituteurs (la Magistrale
de Locarno) est occupé pendant une semaine, donnant naissance
à un important mouvement pour la démocratisation de
l’école. Il ne s’arrête pas non plus au seuil
de la «vie privée», stigmatisant la famille
patriarcale, la répression sexuelle et les formes
d’autorité sociales auxquelles elle prédispose. On
assiste ainsi au développement de nombreux mouvements
anti-militaristes (comités de soldats et objection de
conscience), anti-psychiatriques, contre les prisons, la
pédagogie autoritaire et sélective,
l’éducation rigide (jardins d’enfants
anti-autoritaires), la famille nucléaire (formes de vie
communautaires), l’église traditionnelle
(communautés de base), etc. Une bonne image de cette
contestation radicale est mise en scène par Lindsay Anderson,
dans son film If (1968), qui imagine une véritable insurrection
armée des élèves dans une Private school anglaise.

En Suisse, dès l’été 1968, la revendication
d’espaces autonomes pour la jeunesse fait l’objet
d’importantes mobilisations, d’abord à Zurich,
où 3000 personnes descendent dans la rue pour protester contre
l’évacuation des anciens locaux du magasin Globus,
après deux semaines d’occupation. De violents
affrontements ont lieu avec la police, provoquant une soixantaine de
blessés. Un espace autonome, inauguré quelques mois plus
tard, donne naissance à l’Autonome Republik Bunker. Le
Gaskessel sera son homologue à Berne, dès fin 1969.
À Genève, l’occupation de la Maison des Jeunes,
puis du Centre scout, en mai 1971, sera suivie, en 1972, par
l’occupation de la Maison du Prieuré. Un large
accès démocratique à la culture et aux services
publics motive d’autres protestations, à Bâle et
à Lausanne. En mai 1971, le Comité Action Cinéma
de Lausanne dénonce le prix trop élevé des
entrées et organise des projections sauvages dans la rue. Ces
mouvements s’étendent rapidement à d’autres
revendications.

Une multitude de pratiques sociales sont dès lors
interrogées, dans le sens d’une démocratisation
radicale: médecine (droits des patients), gynécologie et
obstétrique (dispensaires féministes et self-help);
transports (mise en cause du primat de l’automobile et
revendication de transports publics gratuits); architecture et
urbanisme (critique de la spéculation et de groupes
d’habitants); habitat et famille (squats et communautés);
culture (rejet des conventions, mais aussi de l’élitisme),
etc.

Ces foyers de contestation débouchent sur la formation de
nombreux collectifs militants. Le mouvement se revendique en fait
d’une «dialectique de la libération» (voir le
Congrès du même nom, tenu à Londres en 1967), qui
lie entre elles les luttes d’émancipation, non
réductibles au rejet de l’exploitation du travail et de la
«tyrannie» du pouvoir d’Etat («tout est
politique!»).

En Suisse, l’institution militaire fait l’objet d’une
critique particulièrement virulente. En 1959, la 2e
édition du Livre du soldat place l’armée au centre
de la «défense nationale spirituelle». Pourtant,
dès 1962-63, les milieux pacifistes et progressistes donnent de
la voix pour obtenir l’interdiction des armes atomiques ou, du moins,
un contrôle populaire sur leur éventuelle acquisition. A
Genève, les Journées de la défense nationale
organisées par la Société militaire cantonale du 9
au 19 mai 1968 mettent le feu aux poudres en provoquant des
contre-manifestations: aux revendications antimilitaristes se joignent
des appels à la démocratisation des études et
à la solidarité avec le peuple vietnamien.En 1969,
c’est le Département de Justice et Police qui diffuse
à tous les foyers Défense civile («Le Petit livre
rouge de la défense civile»), qui reprend un discours de
guerre froide tout à fait caricatural. Violemment
contesté, il suscite des manifestations de protestation. Des
comités de soldats voient le jour et certains
défilés militaires sont perturbés. Cette
centralité de la mise en cause de l’armée
n’exclut pas bien sûr la multiplication de comités
d’action sur de nombreux thèmes, partiellement
évoqués ci-dessus.

Soyons réalistes, demandons l’impossible…

«Il y avait un contexte très vaste dans ces années
68, avec une aspiration mondiale de la jeunesse à sortir
d’un certain carcan traditionnel d’autorité
parentale, d’école étouffoir ou de caserne
disciplinaire: ça a pu passer par le courant hippie, peace and
love. [Politiquement, ce sont] les tendances libertaires ou
spontanéistes qui ont sans doute le mieux incarné ces
aspirations soixante-huitardes à vivre ici et maintenant
différemment: ça pouvait passer par des
expériences de communautés ou le goût de la
contre-culture, s’exprimer autrement dans le domaine de
l’art ou de la contre-information (…)»

«Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que dans ces
années-là, finalement, ce qui nous motivait, le
rêve d’une société idéale, une
volonté de transformer les rapports, particulièrement les
rapports paternalistes, cette hiérarchie un peu militaire, cet
autoritarisme, jusque dans l’entreprise. On peut le dire,
d’une certaine manière c’était plus un
élan contre ces structures-là, qu’une
réflexion rationnelle, qui nous a fait adhérer à
des programmes politiques.»

«Toutes les structures qu’on détestait
fonctionnaient sur l’autorité: l’armée en
premier, l’école en second évidemment. Et donc,
l’avenir des jeunes était extraordinairement
balisé. Après l’école, t’avais
l’apprentissage, l’armée et puis tu faisais ta
famille… Et c’est vrai que sous ce mot anti-autoritarisme, y
avait une vraie révolte qui demandait à exploser.»

«On avait un professeur de philosophie qui était
rentré de Chine et nous racontait les débuts de la
révolution culturelle. Là-bas, les étudiants
avaient le droit d’écrire sur les murs, […] ils
avaient le droit de parler, d’interrompre les professeurs…
de mettre en question l’autorité des adultes, des parents,
des enseignants! C’était beaucoup, d’avoir des
espaces de parole. Par exemple, au gymnase de la Chaux-de-Fonds, le
groupe de base qui s’était constitué revendiquait
de pouvoir distribuer un journal et d’avoir un lieu de
réunion dans le collège.»

«A Genève, il y avait les manifs du Centre Autonome, avec
des occupations de locaux, à Saint-Gervais, au Centre
scout… On avait occupé une petite église en haut
de la Servette qui n’existe plus maintenant, avec un mouvement
culturel, un groupe de théâtre qui s’appelait les
Tréteaux Libres et qui faisait des spectacles très peu
vêtus, voir complètement nus, ce qui était
évidemment scandaleux. Je me souviens alors d’avoir
participé à […] une espèce de fête
permanente.»

18. Un autre socialisme est possible

La controverse sur l’horizon de la transformation sociale reste
dominée par une perspective socialiste, désormais
chargée de toutes les attentes de la nouvelle période. De
ce point de vue, ni la social-démocratie ni le «communisme
réellement existant» ne peuvent être
envisagés comme des modèles acceptables, voire
réformables. Rappelons que la social-démocratie participe
au pouvoir à Bonn, Londres et Rome (sans parler de Berne), et
qu’elle défend le primat de l’économie de
marché, les dépenses militaires (y compris la bombe en
Angleterre) et la politique des Etats-Unis au Vietnam.

De son côté, le mouvement communiste est secoué par
des convulsions importantes (conflit sino-soviétique,
révolution culturelle, castrisme, guévarisme, printemps
de Prague, mais aussi mouvements des étudiant-e-s polonais ou
yougoslaves, etc.), qui se traduisent par une série de ruptures
minoritaires dans les partis communistes occidentaux, stimulées
à nouveau par les événements de 68. En août
1968, aucun secteur significatif du mouvement ne tente d’ailleurs
de justifier l’invasion de la Tchécoslovaquie par les
forces du Pacte de Varsovie au nom de la «défense du
socialisme».

L’avant-garde politique du mouvement de 68 se reconnaît
grosso modo dans la perspective suivante: «un autre socialisme
est possible». Ce faisant, elle puise dans les traditions
libertaires, dans celles de l’opposition de gauche au stalinisme
(Trotsky) et/ou dans les expériences diverses de la
révolution coloniale (maoïsme, guévarisme,
castrisme, foquisme, tiers-mondisme, etc.). Pourtant, en Europe, et
surtout aux Etats-Unis, l’insertion des groupes dont elle se
revendique au sein du mouvement ouvrier reste limitée, sauf
peut-être en Italie.

En Suisse, une série d’organisations politiques de la
gauche radicale voient ainsi le jour en 1969, fondées par des
dissidents du Parti suisse du travail (parti communiste) et des
militant-e-s étudiants. La Ligue marxiste révolutionnaire
(LMR), sympathisante de la Quatrième Internationale, sera
présente, quelques années après sa fondation
à Lausanne, dans quatorze cantons des trois régions
linguistiques. Les Organisations Progressistes de Suisse (POCH), se
référant toujours à l’URSS mais
influencées par le castrisme, s’implantent dans neuf
cantons, tous germanophones; elles entretiennent des liens
étroits avec le Parti socialiste autonome, créé la
même année au Tessin. Enfin, différents groupes se
revendiquant plus ou moins directement du maoïsme, avec une
dominante spontanéiste, voient le jour dans les grandes villes
suisses sans pour autant constituer de véritables réseaux
nationaux unifiés.

Au-delà des références maoïstes, trotskistes,
tiers-mondistes ou libertaires qui distinguent les différents
groupes de l’extrême gauche politique, ils expriment aussi,
de façon inégale, un certain nombre de tendances de fonds
communes. Tout d’abord, une forte aspiration à
l’égalitarisme (rejet de la compétition et de la
méritocratie); une défense de la démocratie
directe, des assemblées, de la prise de parole (Free Speech
Movement) et de l’autonomie du mouvement social
(références à la Commune de Paris et au
conseillisme); une critique des limites de la démocratie
représentative; une perspective autogestionnaire (valorisation
du contrôle étudiant dans les hautes écoles et du
contrôle ouvrier dans les entreprises, qui se traduisent souvent
par l’occupation des locaux).

L’esprit de 68 se caractérise aussi par le rejet de la
division du travail, qui produit le «Fachidiot»
(spécialiste d’un domaine très restreint et
ignorant de tout le reste), de l’expert et du point de vue
scientifique prétendument neutre; le recours à de
nouveaux modes de communication accessibles à toutes et tous
(ronéo, dazibaos, affiches, graffitis, théâtres de
rue, happenings), qui motive souvent l’engagement des
écoles d’art et des artistes; l’appel constant
à l’imagination, à la force de l’utopie,
voire de la provocation («l’imagination au pouvoir!»,
«soyez réalistes, demandez l’impossible!»); la
volonté d’abolir les frontières entre public et
privé (communes d’habitation, libération sexuelle,
etc.); la revendication d’un projet révolutionnaire.

Quel socialisme?

«Quelqu’un a prétendu que j’avais rompu [avec
le POP] à la suite de l’invasion de la Hongrie par
l’URSS. Il n’en est rien ! […] Mais après
coup j’ai pensé qu’il fallait en tirer la
leçon, renoncer aux génuflexions devant le Kremlin, bien
que le parti aujourd’hui prétende qu’il n’a
jamais été asservi. Allons donc! J’entends encore
quelqu’un qui fut un bon défenseur des petites gens, Jean
Vincent, qui fut aussi conseiller national. Je l’entends encore
dire à Lausanne avec la voix qu’il avait
héritée de son père, qui était pasteur, au
moment de la mort de Staline: “Nous te jurons camarade Staline de
veiller sur l’unité du parti comme sur la prunelle de nos
yeux…” En fait d’allégeance, c’était
pas mal.»

«A partir du 21 août 68, je me considère
consciemment comme un sympathisant du POP, mais un sympathisant
méfiant, un sympathisant anti-stalinien décidé,
très déçu par la condamnation très timide,
très mesquine et hypocrite, de la situation en
Tchécoslovaquie par le Parti du Travail. De Trotsky, je savais
seulement qu’il avait été le fondateur de
l’armée rouge, qu’il avait été
éliminé par Staline, et qu’il avait
été finalement assassiné en 1940 au Mexique. Par
contre, je ne savais pas, je ne soupçonnaient pas que Trotsky
avait eu une activité politique en Occident dans son exil, entre
1928 et 1940. C’est alors, dans les jeunes progressistes, que
j’ai découvert qu’il y avait une fraction
secrète de trotskystes.»

«En été 68, on a fait une manif contre
l’invasion de la Tchécoslovaquie, ce qui a causé la
première rupture du Mouvement du 17 mai [mouvement unitaire de
la jeunesse constitué à Genève en 1968, ndlr],
avec les maoïstes. Le tract s’appelait “pour le
socialisme, contre le stalinisme”, donc le courant
“mao”, qui était admirateur de Staline,
n’était pas d’accord.»

«Ce qui m’intéressait dans la IVe Internationale,
c’est qu’elle voulait la Révolution à
l’échelle internationale. Elle offrait des liens avec des
gens qui avaient des expériences complètement
différentes dans d’autre pays d’Europe, où
les choses étaient beaucoup plus sérieuses à nos
yeux. Mais aussi ailleurs, dans le monde entier. Aux Etats-Unis et en
Amérique du Sud, dans les pays du Tiers Monde.»

«Il fallait sauver l’idée du socialisme.
Concrètement, j’avais une perception assez claire de ce
qu’on allait vers la catastrophe dans les pays de l’Est et
que ces régimes allaient tomber. J’avais aussi la
conviction qu’il était essentiel d’organiser, dans
les combats contre ces régimes, des gens qui puissent
ensuite… maintenir la conviction qu’une
société socialiste était supérieure
à une société capitaliste. Enfin, bon on
s’est plant酻


Du Fantoche à la Révolution des Œillets

N’en déplaise à ceux qui voudraient liquider
l’héritage des mouvements de 1968, il ne se passe pas un
jour sans qu’un événement ne vienne
commémorer le 40e anniversaire du printemps protestataire. Bien
qu’elle n’ait pas été le théâtre
de révoltes d’une ampleur comparable à celle des
pays voisins, la Suisse n’est pas restée à
l’écart d’un mouvement qui a revêtu des
aspects divers.

Ainsi, alors même que les étudiant-e-s français
battaient les pavés du Quartier latin, quelques artistes
contestataires romands arpentaient la scène suisse et
regardaient vers le Portugal. Feuilletons ici le livret d’une
«pièce» de solidarité internationale en trois
actes, qui a marqué le cycle de contestation de 68, ainsi que la
mémoire de nombreux-euses militant-e-s.

Premier acte: Le fantoche colonialiste

C’est en avril 1968 que le Chant du fantoche lusitanien,
pièce de Peter Weiss, est présentée pour la
première fois en langue française, à
Genève. Créée par le Théâtre de
l’Atelier et mise en scène par François Rochaix,
cette satire critique, avec force et ironie, la dictature colonialiste
portugaise et ridiculise celui qui la dirige depuis une quarantaine
d’années, Salazar. Dressant un réquisitoire
précis et implacable, Weiss y dénonce la
répression dans la métropole, les massacres
perpétrés contre les opposants dans les colonies, ainsi
que l’exploitation des populations et des ressources africaines,
en particulier de l’Angola. La complicité de
l’Eglise, des Etats occidentaux et de l’OTAN est
également montrée du doigt.

La conception du Fantoche a exigé de la troupe un sérieux
travail de documentation. Le résultat est éloquent:
encensée par la presse helvétique, la pièce est un
grand succès et fait une tournée remarquée en
Suisse romande, puis en Belgique et en Algérie. Le Portugal
salazariste s’insurge, quant à lui, contre cet affront qui
met à ses yeux en cause la neutralité helvétique.
Cependant, ni la virulence des attaques de la presse de Lisbonne ni les
pressions de la diplomatie portugaise n’obtiennent la censure de
la pièce. S’inscrivant dans le nouveau
théâtre engagé, le Fantoche a contribué
à sensibiliser l’opinion publique à la plus vieille
dictature d’Europe occidentale et à la situation de ses
colonies africaines, en lutte pour leur libération.

Deuxième acte: La manifestation du Comptoir

Il faut dire que dans la Suisse des années 60, le Portugal
apparaît marginal et largement méconnu. Contrairement aux
communautés espagnole et italienne, la diaspora portugaise est
encore peu nombreuse et le travail politique de quelques
exilé-e-s et immigré-e-s ne suffit pas à
créer un vaste mouvement de solidarité avec les opposants
au salazarisme. Il est vrai que le terrain de la solidarité
internationale est déjà passablement occupé par
les mobilisations contre la guerre du Vietnam ou les campagnes contre
divers régimes racistes ou dictatoriaux (Espagne, Grèce,
Afrique du Sud, Iran, Brésil, etc.). Dans ce contexte,
l’intérêt que l’opposition portugaise à
la dictature et les luttes de libération dans ses colonies
suscitent auprès du mouvement internationaliste suisse est
relativement tardif. Il n’en sera pourtant pas moins notable, en
particulier lorsque le Portugal est l’invité
d’honneur du Comptoir suisse en 1973.

La présence du régime salazariste à Lausanne
engendre en effet une grande mobilisation – largement unitaire – des
forces de gauche. Se rattachant à des filiations politiques
très diverses (gauche radicale, gauche parlementaire, groupes
tiers-mondistes, pacifistes, associations d’immigrés), ces
formations lancent une campagne qui condamne vigoureusement la
dictature portugaise et le régime colonial et qui
n’épargne pas non plus les autorités suisses. Le 8
septembre 1973, une manifestation massive de plusieurs milliers de
personnes marche sur Beaulieu. Sous la pression de la foule, les
imposantes grilles s’écroulent et le Comptoir est pris
d’assaut par les manifestant-e-s. S’ensuit un violent
affrontement avec la police, qui procède à de nombreuses
arrestations. Les procès des militant-e-s arrêtés
aboutiront finalement à un non-lieu, car entre-temps, la
Révolution des Œillets aura renversé le
régime autoritaire portugais.

Troisième acte: La Révolution portugaise

De fait, le 24 avril 1974, un coup d’Etat d’officiers
progressistes renverse la dictature, en même temps qu’il
ouvre la voie d’une révolution. Pendant une année
et demie, le Portugal connaît un bouleversement
socio-économique d’une portée et d’une
radicalité inconnues en Europe occidentale au cours de la
deuxième moitié du 20e siècle. Les mouvements
sociaux occupent les maisons vides et les terres, créent des
coopératives et expérimentent le contrôle ouvrier
et l’autogestion. De son côté, l’Etat
portugais lance des campagnes d’alphabétisation, impose la
nationalisation des banques et des assurances et
démantèle l’empire colonial. En Suisse, les
organisations issues de 68 suivent cette évolution de
près.

Des comités de soutien à la Révolution portugaise
sont créés, tandis que de nombreux-euses Suisses-ses se
rendent au Portugal en 1974 et 1975 pour «voir la
Révolution» ou même y participer. Moins d’un
an après l’écrasement brutal de la «voie
chilienne vers le socialisme» par un coup d’Etat militaire
sanglant, le Portugal développe un processus politique et social
original. Cette fois, c’est au sein même du Mouvement des
forces armées (MFA), qui détient en grande partie le
pouvoir et d’où se dégage la figure d’Otelo
de Carvalho, que s’affirme un courant socialiste. Lors de
l’automne 1975, le serment du drapeau d’un régiment
soutient par exemple: «Nous, soldats, […] jurons de nous
tenir toujours aux côtés du peuple, au service de la
classe ouvrière, des paysans et du peuple qui travaille. Nous
jurons de lutter de toutes nos forces, […] contre le fascisme,
contre l’impérialisme, pour la démocratie et le
pouvoir du peuple, pour la victoire de la révolution
socialiste.»

La Révolution ne fait toutefois pas long feu. Le 25 novembre
1975, un coup de force d’éléments dits
modérés vient briser l’élan progressiste et
entamer une lente contre-révolution. Dès lors, la
rhétorique et les pratiques socialisantes laissent la place
à une transition démocratique qui accepte pleinement les
règles du capitalisme. Au-delà du contexte lusitanien,
l’échec de la Révolution portugaise sonne le glas
d’une rupture sociale radicale en Europe. C’est
peut-être bien à Lisbonne, après un bref
éclair, que le rideau est tombé finalement sur les
espoirs révolutionnaires de la génération
contestataire de 68.

Nuno Pereira

A Lire pour… Mieux comprendre 68

Le 68 français fait
l’objet cette année de quelques ouvrages de recherche et
de témoignage fort intéressants. Nous en avons
repéré quatre qui partagent une même ambition:
refuser le dilettantisme et le cynisme de croque-morts de ceux qui se
ruent sur les commémorations décennales de Mai… et
ceci depuis 1978. Le discours de Bercy de Nicolas Sarkozy, le 29 avril
2007, en aura sans doute convaincu plus d’un-e de descendre dans
l’arène pour ne pas laisser calomnier cet héritage
qui est aussi le nôtre…

Commençons par le témoignage d’Alain Geismar,
ancien Président de l’UNEF, qui évoque modestement
Mon Mai (Perrin, 2008) comme l’irruption «d’une autre
vie, un moment, aperçue et traversée», que les
militant-e-s de son cru nommaient «Révolution». Il
rappelle l’importance de l’insubordination ouvrière
des années 1970-71, lorsqu’un patron français
était séquestré chaque jour… Il admet
certes que l’esprit de Mai a été depuis
«digéré et métabolisé par le corps
social», jusqu’à marquer ses plus
irréductibles adversaires… «Imagine-t-on
qu’en 1965, assène-t-il, aurait pu être porté
à la magistrature suprême un enfant
d’immigrés, fils de parents séparés, qui
divorcerait juste après son élection pour derechef se
remarier?». Il en rend largement responsable la
social-démocratie, pour avoir abandonné le terrain de
l’alternative à «une extrême-gauche sans
responsabilité de gestion»… Le diagnostic
paraît cependant sans issue, dans la mesure où il ne voit
pas se développer sous nos yeux la logique d’un nouveau
capitalisme, véritablement étranger à tout
compromis.

Au chapitre des recherches, on distinguera tout particulièrement
trois gros livres. Le plus volumineux est un effort de réflexion
militant: sous la direction d’Antoine Artous, de Didier Epsztajn
et de Patrick Silberstein, La France des années 68 (Syllepse,
2008, 901 p., 30 €), donne la parole à celles et ceux qui
continuent à donner vie au quotidien, par la pensée et
l’action, à l’élan de Mai. La table des
matières se décline alphabétiquement: on y croise
des thèmes généraux, des groupes sociaux, des
pays, des événements, des personnalités, des
organisations, des courants artistiques et culturels, etc. Une
importante chronologie, de même que des index thématiques
et des noms cités complètent encore l’effort
d’organisation. Une référence incontournable.

Second par la taille, un ouvrage d’historiens, dirigé par
Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, prend le parti
de l’histoire longue et plurielle: 68, Une histoire collective
(1962-1981) (La Découverte, 2008, 847 p. 28 €). Il comprend
quatre parties: tout d’abord, «1962-1968: Le Champ des
possibles», puis «Mai-Juin 1968:
L’épicentre», ensuite «1968-1974: Changer le
monde et changer la vie», enfin «1974-1981: Le début
de la fin». Chaque partie égrène une succession
identique de chapitres: d’abord une mise en récit de la
période, puis un film phare, enfin des objets
emblématiques (le transistor, la matraque, la pilule, la 4L,
etc.), des nouvelles d’ailleurs, des lieux dans l’espace,
des acteurs remarquables et des réflexions de traverse,
écrits par de nombreuses mains. Un travers inévitable,
cependant: l’émiettement du propos et l’image
kaléidoscopique qui s’en dégage.

La troisième étude collective est d’ambition
sociologique et politologique, c’est le Mai-Juin 68 dirigé
par Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti
et Bernard Pudal (L’Atelier, 2008, 445 p., 27 €). De
façon assez classique, elle s’intéresse
d’abord au temps long, aux origines de 68, en interrogeant les
modalités de la crise de la vie privée, des institutions,
des systèmes politiques et des idées en France, depuis
1945. Ensuite, elle tente d’approcher le temps court de mai-juin
1968 dans sa double réalité étudiante et
ouvrière, ainsi que ses expressions particulières dans
les divers domaines de la culture, de l’apprentissage et des
idées. Enfin, elle s’arrête sur quelques portraits,
pour l’essentiel de groupe, des années 1968-1975, des
mouvements gauchistes aux «soixante-huitards ordinaires»,
des ouvriers aux nouveaux paysans de gauche, des journalistes aux
pédagogues en rupture, des associations féministes
à un artisan sulfureux de l’écriture comme Tony
Duvert. Comme on le voit, l’ambition et l’ouverture focale
de ces multiples approches sont fort contrastées. Il s’en
dégage pourtant un effort constant de relire 68 comme «une
aspiration toujours vive [à] prendre la parole et transformer sa
vie hors des limites assignées par les pouvoirs».