Argent liquide, mythe et réalités
Le 8 mars prochain sera soumise au vote l’initiative intitulée «L’argent liquide, c’est la liberté» déposée par le Mouvement suisse pour la liberté. Ce mouvement, dirigé par Richard Koller, ancien membre de l’UDC, était également à l’origine de l’initiative contre l’obligation vaccinale refusée en votation populaire.

L’initiative soumise au vote, intitulée de façon explicite «Oui à une monnaie suisse libre et indépendante sous forme de pièces ou de billets» vise deux objectifs. Le premier veut inscrire dans la Constitution la disponibilité de l’argent liquide. Actuellement, cette question est traitée au niveau de la loi sur la Banque nationale (BNS). Le second exige que soit soumis au vote populaire tout remplacement du franc suisse par une autre monnaie.
Les Chambres fédérales opposent un contre-projet à cette initiative en inscrivant également dans la Constitution les deux principes défendus par les initiant·es, à savoir que la monnaie suisse est le franc et que la BNS assure l’approvisionnement en numéraire. Cette initiative nationale-conservatrice a été lancée face à la crainte de voir disparaître l’argent liquide pour les transaction financières et prend les devants en cas d’un hypothétique passage du franc à l’euro.
Le développement exponentiel des paiements électroniques
Depuis une trentaine d’années, nous assistons à un développement considérable des moyens de paiement sous forme électronique: cartes de crédit, virements bancaires etc. Actuellement selon les données de la BNS, seuls 30% des paiements s’effectuent en liquide.
Il n’existe aucune obligation légale garantissant de pouvoir payer en espèces. En revanche des commerçant·es peuvent refuser des paiements par cartes de crédit, ceux-ci entraînant des frais de transaction. Le développement des transactions électroniques s’est adossé à la numérisation et à l’extension de l’informatique, en particulier avec l’évolution des applications sur téléphones portables. Ces processus ont été à la source de plus-values considérables pour les banques en leur permettant des gains de productivité importants avec les suppressions de postes liés au back-office.
Avantages et inconvénients du cash
L’avantage de l’argent liquide porte sur deux aspects principaux. Le premier, il assure l’anonymat presque complet et empêche le traçage des paiements et des personnes. Il permet aussi à des personnes précarisées qui ne veulent ou ne peuvent utiliser d’autres moyens de paiement d’assurer leurs besoins au niveau de la consommation. Pensons, par exemple, aux personnes sans statut légal. Le second, en cas de crise bancaire majeure ou de panne énergétique et informatique, il permet de garantir une certaine autonomie de paiement.
En revanche, l’anonymat des transactions favorise le recyclage d’argent et toutes sortes de trafics, ainsi que la corruption. On pense ici à l’argent en provenance du trafic de substances illégales qui peut plus facilement se recycler dans l’économie légale avec l’argent liquide. Ou encore aux paiements de pots-de-vin pour influencer des agents publics ou obtenir des marchés publics.
Pas de garantie pour l’utilisation des liquidités
Les débats parlementaires autour de l’initiative et du contre-projet montrent qu’il n’existe actuellement aucune volonté politique d’aller dans le sens d’une suppression de l’argent liquide. En revanche, les développements des outils numériques font que la place de l’argent liquide sera de plus en plus réduite dans le trafic des paiements avec, pour corollaire, une surveillance accrue possible sur les individus. Ni l’initiative, ni le contre-projet n’imposent la garantie de la possibilité du paiement en argent liquide pour les commerces, ils n’exigent que sa disponibilité. De fait si les entreprises et les commerçant·es imposent de payer par voie électronique, la part de l’argent liquide se réduira à la portion congrue.
Enfin, n’oublions pas que l’argent, liquide ou électronique, est l’expression de la valeur des biens et des marchandises et, en même temps, marchandise qui s’échange et sur lequel on peut spéculer. Des fortunes considérables se sont ainsi constituées grâce à la spéculation sur les monnaies.
Nous appelons donc à rejeter l’initiative et son arrière-plan national-conservateur: le franc comme symbole de la Suisse et de la liberté (!) et à accepter le contre-projet qui assure la disponibilité de la monnaie liquide.
Cependant ne nous y trompons pas, ni l’une ni l’autre n’introduit l’obligation d’accepter les paiements en argent liquide ce qui permettrait un véritable choix et… une certaine liberté!
Bernard Clerc