La naissance, une affaire politique et… privée!
Viviane Luisier, sage-femme, réagit à l’entretien «La naissance ne devrait pas être un business», paru dans le numéro 461.

Tout d’abord, je relève que cet article concerne surtout la France. Même s’il est vrai que la santé publique subit des restrictions budgétaires inadmissibles aussi en Suisse, s’il est non moins vrai que les féministes n’ont pas toujours une vision de classe dans leurs combats, je tiens à apporter quelques éléments pour saisir la particularité de la situation suisse et genevoise.
L’accompagnement réinventé
Que «le tissu social s’étiole aujourd’hui», comme on lit dans l’article, c’est un poncif. Il y a bien longtemps que les femmes n’accouchent plus dans la maison familiale… Par contre, il existe toute une organisation de prise en charge à domicile. Et si celle-ci ne remplace pas la parenté d’autrefois autour de l’accouchée, elle représente, aux dires des mères elles-mêmes, un immense soutien pendant le retour à domicile. Je parle ici évidemment du travail des sages-femmes à domicile (services semi-privés ou privés), mais aussi de l’activité des aides-ménagères et d’autres professionnel·les qui gardent les enfants plus grands, qui livrent des repas à domicile, etc.
Juste passer à la maternité
L’article oublie également une dimension chère aux féministes, conscientes ou non de l’existence des classes sociales: en tout cas à Genève, ce sont les usagères de la maternité publique qui ont fait le nécessaire pour raccourcir le passage en maternité. Dans les années 1970, les femmes devaient signer une décharge pour avoir le droit de quitter la maternité. Mais depuis plus de 30 ans, en Suisse, ce papier n’est plus nécessaire, et la femme peut rentrer chez elle deux heures après avoir accouché.
Tant il est vrai que les «suites de couches» comme on dit en France, ou les jours «post-partum» comme on dit à Genève ne durent ni 5, ni 10, ni 20 jours, mais des semaines, voire des mois.
Affirmer qu’on est mieux à domicile qu’à l’hôpital pendant le post-partum n’est pas une méchanceté des administrations hospitalières, mais c’est bien une évidence aux yeux d’un grand nombre de femmes et de sages-femmes.
Mère, nouveau-né et les autres, chez soi
Pour Clélia Gasquet-Blanchard, les conseils donnés pendant le séjour hospitalier seraient très importants. C’est le contraire que je relève: les conseils hospitaliers fonctionnent dans l’hôpital, mais ils ne sont pas transposables à la maison. C’est dans son environnement que la nouvelle mère va trouver ses repères, avec le soutien et l’aide de la sage-femme à domicile et d’autres professionnel·les impliqué·es.
Cette remarque vaut aussi pour les femmes vivant dans la précarité. Elles aussi vont devoir trouver leurs marques. Et ce n’est pas parce qu’on leur donne quelques petits jours à la maternité que la situation sera plus facile à la sortie. Là aussi, plusieurs sages-femmes travaillant à domicile l’ont remarqué: quand un séjour hospitalier a dû être long pour une raison médicale, le retour à domicile est souvent d’autant plus compliqué.
Lutter pour une naissance respectée
S’il y a une lutte à renforcer autour de la naissance, qui est bien un enjeu politique (pour reprendre les termes de l’article), c’est d’obtenir des services à domicile plus variés, plus performants et de meilleure qualité. C’est aussi de soutenir toute initiative permettant aux parents de mieux s’approprier l’événement, de devenir plus vite parents et de prendre un départ autonome dans la vie, autonomie qui leur sera tellement nécessaire pour les choix qui les attendent en ce qui concerne leur enfant.
Il faut donc soutenir les aménagements dans l’hôpital, la création de maisons de naissance, les moyens sécuritaires autour de l’accouchement à domicile. Nous parlons là uniquement de prestations accessibles à toutes les femmes provenant de toutes les classes, qui sont toutes remboursées par la LAMal, au moins partiellement. Et quand le remboursement n’est que partiel, il faut lutter pour qu’il soit intégral.
À relever qu’en Belgique, par exemple, une loi a été votée pour qu’il existe une maison de naissance attachée à chaque maternité publique. Cela permet de répondre aux désirs des parents et de… baisser les coûts de la santé. Parce qu’une journée d’hôpital sans soins particuliers coûte dix fois plus cher qu’une journée avec une sage-femme qui vient à la maison s’occuper d’une femme de manière personnalisée.
Et puisqu’on parle de lutter, il faut évidemment aussi se battre pour que les conditions du personnel hospitalier soient plus normales, c’est-à-dire que les sages-femmes soient plus nombreuses pour prendre en charge plus sereinement les femmes dont elles ont la charge.
Bref: défendons le service public, un service public de qualité, adapté à notre situation, à notre époque, à la satisfaction des usagers et usagères, et cela ce n’est pas juste regarder vers l’hôpital mais aussi vers le domicile!
Viviane Luisier