Comment naît le fascisme?

La reparution d’articles d’Antonio Gramsci est l’occasion de se replonger dans l’émergence du fascisme italien pour en saisir les particularités, alors que le terme de fasciste est parfois utilisé pour décrire tous les régimes et dirigeant·es aux des orientations réactionnaires et autoritaires actuels.

Militants fascistes en 1922
Militants fascistes lors de la Marche sur Rome, 1922

Consulter les articles du penseur communiste Antonio Gramsci publiés entre 1920 et 1924, permet de cerner précisément la constitution et les agissements concrets d’un mouvement politique qui émerge alors, le fascisme, et de mieux comprendre à quel type d’adversaire nous nous confrontons. 

Pour le fascisme des années 20, les objectifs sont nouveaux: il ne s’agit plus de battre l’ennemi politique mais bien de le détruire organisationnellement et même physiquement. Ce qui est, pour le moment, très différent de ce que nous réservent nos adversaires aujourd’hui.

Gramsci restitue d’abord le contexte de cette époque, très différente des crises que nous traversons actuellement. En premier lieu, les deux révolutions russes de 1917 ont détruit un empire qui paraissait indestructible et ont donné naissance à un nouveau régime affirmant un changement révolutionnaire se réclamant d’une orientation communiste. Source d’espoir de construire un nouvel avenir à la fin de la Première Guerre mondiale, la nouvelle Russie bolchevique va nourrir des mouvements révolutionnaires dans d’autres pays européens, en Allemagne, en Italie, en Hongrie.

En Italie, des mouvements d’occupation d’usines dans le Nord et de grandes propriétés terriennes expriment cette nouvelle radicalité.

Les années «rouges» 1919–1920

Aux élections législatives de novembre 1919, le Parti socialiste (PSI) est devenu le premier parti d’Italie. Au printemps suivant, une grève générale organisée par les Conseils d’usine paralyse Turin, le centre de gravité du mouvement ouvrier. Le PSI et les syndicats décideront de ne pas soutenir ce mouvement à caractère révolutionnaire. Dans une lettre adressée à Lénine, Gramsci prévient: 

«La phase actuelle de la lutte des classes en Italie est celle qui précède soit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire et le passage à de nouveaux modes de production et de distribution permettant une reprise de la productivité ; soit une terrible réaction de la classe dominante et de la caste gouvernementale. On ne reculera devant aucune violence pour soumettre le prolétariat industriel et agricole à un travail servile on cherchera à briser inexorablement les organismes de lutte politique de la classe ouvrière et à faire entrer les organismes de résistance économique [les syndicats et les coopératives] dans les rouages de l’État bourgeois. » 

Ces propos ne sont pas une prophétie. Ils se basent sur ses observations.

La transformation des forces réactionnaires

Les faisceaux de combat créés à Milan en mars 1919 ont commencé à installer un climat de terreur par des assassinats et des attaques contre des organisations ouvrières, incendiant les sièges des journaux du PSI à Milan, à Rome et à Trieste.

En novembre 1921 est constitué le parti-milice Parti national fasciste sur un modèle militaire, les violences de tout type vont continuer à s’étendre, bénéficiant de la complicité des fonctionnaires et de la police. Les formations politiques bourgeoises libérales concluent des listes d’union appelées «Bloc national» et légitiment ainsi le mouvement fasciste aux élections de 1921.

Pour Gramsci, «le fascisme est l’illégalité de la violence capitaliste, et la restauration de l’État passe par la légalisation de cette violence» (Avanti!, 20 novembre 1920). Une formule très synthétique, qui résume bien ce qui se produit devant ses yeux.

Selon Gramsci, cette réaction n’est pas spécifiquement italienne. En Espagne, qui n’a pas connu la guerre mondiale, la réaction s’exprime aussi avec une violence organisée «celle de l’armement des classes moyennes et l’introduction dans la lutte des classes des méthodes militaires de l’assaut et de l’attaque par surprise» (L’Ordine Nuovo, 11 mars 1921).

Les années noires 1921 – 1922

Les réflexions à chaud de Gramsci montrent aussi les réactions des classes dominantes. Après les intenses luttes sociales, l’offensive des groupes paramilitaires fascistes se conclut par la conquête du pouvoir après la marche sur Rome et le début de la dictature totalitaire de Mussolini, installé au gouvernement par le roi le 30 octobre 1922. Devenu président du Conseil, Mussolini va rapidement enchaîner la fascisation des institutions, restreignant les libertés de presse et de réunion, multipliant les arrestations. Ce climat de terreur et de démoralisation explique sa victoire écrasante aux élections d’avril 1924 «détruisant le travail de trente ans d’organisation».

Car à son apogée dans les «années rouges», le PSI «regroupait plus d’un million d’ouvriers agricoles et de métayers. 60% de ses membres étaient des paysans, sur les 150 députés socialistes au Parlement, 110 étaient des élus des campagnes. Sur les 2500 municipalités détenues par le PSI, 200 étaient exclusivement paysannes. Enfin les quatre cinquièmes des coopératives administrées par les socialistes étaient des coopératives agricoles» (Correspondance internationale, 20 novembre 1922)

Toutes ces forces et ces organisations vont être détruites très rapidement. Ainsi naît le fascisme.

José Sanchez