Des tours aux éco-quartiers
Des tours aux éco-quartiers
Les incursions critiques de la gauche
radicale dans les politiques urbaines existent, à travers les
mobilisations pour ou contre certains projets immobiliers ou
daménagement, mais elles sont rares. Quant à la
réflexion théorique sur cette question, depuis les
ouvrages fondateurs du philosophe marxiste Henri Lefebvre 1,
elle semblait marquer le pas. Ce qui peut paraître paradoxal,
sagissant dun besoin fondamental lhabitat
et de notre environnement quotidien. Récemment
toutefois, sous le titre Paradis infernaux. Les villes
hallucinées du néo-capitalisme, Mike Davis et Daniel B.
Monk ont publié une série détudes urbaines
aux Editions des Prairies ordinaires. Lentretien avec Thierry
Paquot 2 qui suit, paru initialement dans la revue Mouvements (www.mouvements.info), montre la richesse des enjeux liés à cette thématique.
Mouvements : La
crise économique et financière pousse à
labandon de plusieurs projets de tours (Tour Nakheel à
Dubaï de 1 000 mètres, tour de 300 m à
Santiago au Chili, Tour de 612 m à Moscou, Tour Spire
de 610 m à Chicago, etc.) Comment
lanalysez-vous ? Et pourquoi cette course à la
hauteur ?
Thierry Paquot :
Lappellation « tour » est
intéressante. Elle renvoie au donjon, un élément
défensif, voire militaire, souvent mobile, des campements
romains et des appareillages guerriers. Quand la tour se fixe, elle
devient massive, cest la tour du château fort. Elle est
toujours liée à limage de la puissance et de
linutilité. Cest ainsi quen Italie aux
XIIIe, XIVe et XVe siècles, on construit des tours uniquement
pour avoir la plus haute et montrer quon est les plus riches.
Aujourdhui, on ne peut pas les gravir, elles ne sont pas assez
larges pour accueillir des appartements, elles sont donc
fondamentalement symboliques.
La tour qui nous préoccupe dans notre
société capitaliste est dun autre genre.
Cest la tour « siège social ».
Elle naît de la puissance du renouveau à la fin du XIXe
siècle et de la rencontre de trois découvertes
essentielles : lossature métallique,
lélévateur et le téléphone. Au
départ, les tours ne sont pas des tours dhabitation, mais
des tours de sièges sociaux de groupes bancaires,
dassurance et de presse, dont le fameux Times. Dès le
départ, on est dans une logique de surenchère. Si une
firme devient plus puissante quune autre, il faut quelle
ait une tour plus massive, plus haute, et si possible surmontée
de néons lumineux qui marquent la puissance de
lentreprise même la nuit. Contrairement à ce
quespèrent beaucoup darchitectes, la tour porte le
nom de la société quelle accueille : tour
du Times, tour IBM, etc.
La crise financière pousse effectivement
à labandon de nouveaux projets, à Dubaï, en
Arabie Saoudite où elle devait dépasser les 1200 m,
en Chine, à Santiago du Chili, à Chicago ou à
Paris. Cest un aspect positif de la crise, mais cest un
arrêt provisoire seulement. Les promoteurs nont pas du
tout pris conscience de la dimension asociale, anti-urbaine et surtout
énergétivore de la tour.
Dans votre livre, vous démontez effectivement les arguments
des pro-tours. Selon eux, les tours permettent daméliorer
la densité, sont écologiques et favorisent la
mixité sociale. En plus de cette critique, vous dénoncez
labsence détude sur les maladies professionnelles
des employés de bureau (sick building syndrome).
Ces maladies professionnelles sont en effet un grand secret en France.
Jai téléphoné à plusieurs
médecins du travail qui travaillent dans le secteur des
assurances ou des banques. Je leur ai demandé sils
avaient observé une pathologie particulière. Ils ont
répondu « oui, mais je ne peux pas vous le
dire ». Nous nen savons pas plus. Jai pu
avoir accès à lanalyse du fameux syndrome qui se
traduit par des sentiments de vertige, une certaine claustrophobie, des
maladies de la circulation du sang
Ce ne sont pas des maladies
graves, mais il semble que le corps amortit mal les décollages
et atterrissages successifs induits par la tour : montées
par des ascenseurs rapides à 300 m de haut, séjour
dans un environnement entièrement artificiel avec air
conditionné et chauffage au sol, impossibilité
douvrir et daérer, etc.
Jen conclus que
« lêtre humain est un terrien »
ce qui fait rire beaucoup de gens. Je maintiens cette idée
partagée par beaucoup de penseurs de
lécologie : nous avons besoin de ce contact, non
seulement au sol, à la terre, mais aussi aux
éléments. A lexception de lEmpire State
Building, les derniers étages dune tour qui offrent des
vues panoramiques sont fermés. Viennent sy greffer la
protection antiterroriste et des dispositifs policiers qui confortent
le confinement de la tour, en en faisant un lieu où lon
ne peut rentrer que si lon est badgés.
Ainsi, la tour comme les gated communities 3 vont
contre une certaine conception de la ville : une ville du
partage, accessible à tous, qui ne discrimine pas selon des
critères de revenu ou socio-culturels comme la religion,
lâge ou la pratique sexuelle. Errer dans une ville comme
bon me semble dans la plus grande sécurité possible me
convient très bien. Quon me prive de pouvoir circuler,
via des tours ou des rues résidentielles privées
protégées par des vigiles, cest une
négation de lidéal que jai de la ville. Je
pense que la grande force de la ville que Baudelaire a si bien
poétisée, cest précisément cette
possibilité de sy sentir chez soi, de pouvoir entrer
dehors.
Vous plaidez pour une réflexion sereine et argumentée
sur le devenir urbain de la ville, qui implique de penser ensemble
architecture et urbanisme, dintégrer les débats
sur place de lautomobile, du piéton, des transports en
commun, des cyclistes
Vous distinguez plusieurs genres
durbanisme le downtown, le suburb, ledge city,
les gated communities et vous-même dites aspirer à
« un urbanisme sensoriel et de
laccueillance ». Sur quels points se distinguent
ces différents genres ?
Quon soit SDF ou milliardaire, on peut errer dans le XVIe, aller
sous la tour Eiffel, sans que personne ne nous en empêche. Il
faut lutter contre tous les lieux où on doit montrer patte
blanche, parce que cest un ilot réservé ou une
tour. De même avec les gated communities. Ces dernières
deviennent un produit immobilier bas de gamme. Non pas que je fasse
lapologie du haut de gamme réservé seulement
à des gens très riches, mais je minquiète
de voir les classes moyennes aisées se mettre à
lécart de la ville dans la plupart des pays du monde.
Aujourdhui, la tour ne sert plus à défendre la
ville : elle défend les habitants de la tour
elle-même. Les villes privées ne sont plus des villes
emmurées par rapport à un ennemi extérieur
comme au Moyen Age , mais elles sont fortifiées à
lintérieur.
On assiste ainsi à une offensive
anti-urbaine : le monde surbanise dun
côté, mais de lautre, on crée en ville des
lieux de rassemblement qui sont anti-urbains, producteurs dune
urbanité sélective et discriminante. Les habitants
dAlphaville 4 ont un badge sur leur voiture qui leur permet de
se repérer entre eux où quils soient. La
qualité de la ville est au contraire cet anonymat, cette
possibilité comme dirait Baudelaire de prendre « un
bain de ville, un bain de foule ». La ville permet une
multitude dattitudes que la gated community ne permet pas
à cause du règlement établi par le collectif de
propriétaires comme limpossibilité de
parler à quelquun plus de trois minutes sur un trottoir
de la ville privée.
La tour comme ces gated communities sont
profondément anti-urbaines. Les architectes mentent quand ils
disent quils vont faire une tour mixte. Cette promesse
nest pas nouvelle. Dès le début du XXe
siècle, les programmes architecturaux des grandes tours
américaines intégraient une multitude de fonctions
(hôtels de luxe au dernier étage, grands magasins qui ont
des comptoirs de vente au 1er étage
). Mais
laccès à chacune de ces fonctions est
encadré par les ascenseurs : il y a plusieurs fonctions,
mais vous ne croisez que des gens comme vous, car tout le monde ne
prend pas le même ascenseur. La mixité est donc
contrôlée par la circulation en hauteur. De toute
manière, dans le principe même de la tour il y a une
inégalité de positionnements qui provoque une lutte des
classes, ou de places : ceux qui sont dans les étages bas
sont toujours inférieurs aux autres. À linverse,
plus on monte et plus on est près du pouvoir.
À cet aspect anti-urbain sajoute la
non-efficacité énergétique des tours. Des
architectes préoccupés par la question environnementale
mettent en avant le côté écologique des tours,
lorsquils en inaugurent une, et vantent ses panneaux
photovoltaïques, son éolienne, sa capacité à
produire une grande partie de ce quelle consomme. Admettons.
Dans les faits, ce nest pas encore au point : cest
une intention quil faut continuer à concrétiser.
Mais le vrai problème nest pas là, il
précède linauguration : car cest
bien la construction de la tour qui est énergivore. Tous les
matériaux entrant dans la construction dune tour
surconsomment de lénergie à la fabrication par
rapport à des matériaux conventionnels pour des
bâtiments plus bas : vitrages hypersophistiqués,
alliages de métaux compétitifs et souvent
dérivés de la recherche aéronavale, etc.
La crise ne semble pas remettre en cause le projet du Conseil de
Paris de construire des tours sur six territoires. Dans lordre
des chantiers programmés : porte de Versailles (XIVe),
quartier Masséna-Bruneseau (XIIIe), Clichy-Batignolles (XVIIe),
porte de la Chapelle (XVIIIe), porte de Montreuil (XXe) et secteur
Bercy-Charenton-quai dIvry. Comment le Conseil de Paris a-t-il
réussi à faire sauter le tabou de la hauteur alors
même que 62 % des foyers étaient hostiles à
la construction de hauts immeubles ?
Il y a toute une dimension idéologique. Nicolas Sarkozy, alors
président du Conseil régional des Hauts-de-Seine,
évoque les tours comme nétant pas tabou. À
lépoque, les Hauts-de-Seine contrôlent
lÉtablissement Public de lAménagement de la
Défense (EPAD). À limage de Patrick Devedjian
placé à la tête de lEPAD, il est clair que
les proches de N. Sarkozy ont une mainmise sur cet ensemble.
Rapidement, des élus de droite qui navaient jamais
pensé à la question de la tour publient une tribune dans
le monde appelant à « faire des
tours ». Devenu président de la République,
N. Sarkozy inaugure la Cité de larchitecture et du
patrimoine en septembre 2007 et appelle à nouveau de ses
vux une architecture audacieuse. Pour lui, la tour est un signe
de modernité.
Bertrand Delanoë (maire PS de Paris,
réd.), qui ny était pas très favorable,
mais qui est entouré dun lobby pro-tour, finit par
sy rallier. Cest ainsi que le 8 juillet 2008, la Mairie
de Paris annonce la suppression de la limite des 37 m et la
possibilité de construire des tours dans la ville.
Largument est faible en général : on se
réfère à lexistant, à Londres,
à Barcelone
et lon sous-entend que la France a du
retard. Alors que nous pourrions marquer notre originalité en
créant par exemple des éco-quartiers,
loriginalité consiste ici à être suiviste.
Et lon ne sattelle pas non plus à réaliser
des enquêtes sur la manière dont les Barcelonais, par
exemple, apprécient la tour de Jean Nouvel, ce qui nest
pas du tout acquis compte tenu de son coût.
Paris dit vouloir faire des tours de logements
sociaux. Or, cet argument ne tient pas si lon sappuie sur
les informations dagents immobiliers des arrondissements
où il y a des tours à Paris. Premièrement, ils
peinent à vendre des appartements en tours : cest
un produit qui se vend moins bien quun appartement dans un
immeuble haussmannien. De plus, les charges sociales dun
appartement en tour sont beaucoup plus élevées :
un trois pièces aux Olympiades coûte en moyenne 1200 euros
plus 5 à 600 euros par mois de charges. Sachant que
lagent immobilier acceptera un locataire seulement sil a
un revenu mensuel quatre fois plus élevé
Transposer ces coûts dans lhabitat social et dans un lieu
scandaleusement inhospitalier près dune rocade
est impossible.
Si je fais lapologie de lurbanisme
sensoriel et de laccueillance, cest parce que ce qui
compte dans la vie de chacun, cest tout ce quil y a sur
le parcours de son quotidien : le commerce,
lécole, la crèche
Tant quil
ny aura pas tout le reste du programme urbain, ce projet de
tours ne pourra pas fonctionner. Le passage ultérieur dun
tramway ou la création à venir de parcs et jardins ne
suffisent pas et leurs coûts sont souvent portés par le
particulier. Quant aux commerçants, ils ne viennent que quand il
y a des zones de chalandise. Les villes nouvelles ont dabord
accueilli les habitants : les supermarchés sont
arrivés quand il y avait potentiellement assez de monde pour les
faire fonctionner. Les habitants de Marne la Vallée ont
longtemps espéré le RER 5, mais il nest
arrivé que lorsque Eurodisney sest
implanté : cette structure exigeait en contrepartie
linstallation par lEtat dun accès RER. Je
crains pour Paris que le public ne prenne encore en charge que ce qui
servira au privé. Et pour la qualité de vie de ces
quartiers, cest une mauvaise chose.
Il est possible de densifier en ayant un habitat
beaucoup plus bas que des tours. Mais je suis contre
lidée de densité et je préfère
parler d« intensité urbaine ».
Ce qui fait le plaisir dêtre en ville cest une
certaine intensité de commerces, de services, de parcs, de
transports en commun
Et ce nest pas le fait
dêtre obligatoirement très nombreux au km2. La
densité nest pas synonyme de qualité de vie
urbaine. Les modes de vie entre Hong Kong et Paris ne sont pas les
mêmes. Il faut donc faire attention, car le rapport à
autrui est différent dune culture à une autre. Le
sur-
entassement nest pas forcément synonyme de qualité
de vie. Quant à la proximité, elle se définit non
pas par ce qui est proche, mais par ce qui est dans votre parcours
quotidien. A « densité », je
préfère « intensité » et
à « proximité » je
préfère « itinéraire du
quotidien ». Les arguments de ceux défendant la
densité comme plus écologique ne sont pas
démontrés.
Je pense que la population parisienne est de plus en
plus nombreuse à être contre les tours. Un sondage a
été réalisé par la Chambre de commerce et
dindustrie de Paris selon lequel 72 % des patrons
nenvisageaient absolument pas de sinstaller dans une
tour. Il ny a pas dengouement pour les tours et les rares
consultations locales comme dans le XIVe montrent quil y a
toujours une forte opposition de la population. Pourtant, la Mairie de
Paris entend supprimer progressivement le plafond des immeubles de
grande hauteur sur son territoire. Avec la crise économique,
nous sommes pour le moment protégés, car ils ne peuvent
pas engager de grands travaux, mais si dans deux ou trois ans ça
va mieux, tout blocage juridique aura disparu.
Vous définissez lurbanisme comme « la
manière démocratique dagencer les activités
de citadins dans le temps et dans lespace. Il vise un art de
vivre qui doit composer avec les avancées technologiques et les
relations entre le monde vivant et les humains ». Comment
situez-vous le diagnostic prospectif, urbanistique et paysager sur le
Grand Paris commandé par Nicolas Sarkozy à dix grands
cabinets darchitectes qui ont remis leur copie le 9
février ?
Les équipes qui ont pris part au diagnostic sont
composées de gens intelligents, compétents, qui ont de
limagination. Mais leurs propositions risquent
dêtre assez faibles, car lorganisation du concours
nest pas bonne à mon avis. La question du Grand Paris en
2009 est avant tout une question de territoire de la
démocratie : quelle taille, quelle organisation
territoriale faut-il promouvoir pour favoriser une démocratie
municipale à léchelle de ce Grand Paris ?
Ce sont donc plutôt des juristes, des politologues, des partis
politiques, des citoyens quil fallait mobiliser et non pas des
architectes qui nont pas ces préoccupations, ni ces
compétences. La question est de savoir si on conserve en France
lempilement canton- municipalité- département-
Grand Paris
ou si lon sinterroge sur ce que
lon peut économiser comme détour
administrativo-juridique et ce que lon peut mettre en commun.
Le Grand Paris na de sens que si sont
pensés ensemble le transport, lurbanisme et la
gouvernance. Le transport doit être réorganisé et
gratuit, car cest la seule solution pour inciter les Grands
Parisiens à ne plus prendre leur automobile et parce que le
Grand Paris est assez riche pour pouvoir organiser la gratuité
des transports en commun. Par urbanisme, jentends la
localisation des activités. Lautre aspect enfin est la
gouvernance : on ne peut pas envisager un plus grand conseil
municipal qui déséquilibrerait encore plus le poids du
Grand Paris par rapport aux autres régions de France. Le
problème est fondamentalement politique. Le but de Nicolas
Sarkozy est très clair : casser lautorité
de la Région aux mains des socialistes et imposer le pouvoir du
Préfet de région toujours nommé par le
président de la République. Le Maire de Paris na
pas de pouvoir en matière de transports : la SNCF et la
RATP ont des dirigeants nommés par le président de la
République. Ce dernier est donc aux manettes de ce qui est
déterminant pour lavenir de cette région, à
savoir les transports en commun et lorganisation territoriale.
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Ce qui manque aujourdhui est
limaginaire sur le Grand Paris. Un territoire nacquiert
ses multiples dimensions que sil nourrit un imaginaire et pour
linstant, limaginaire du Grand Paris est
subordonné à limage de Paris. Rares sont les
artistes comme Annie Ernaux ou François Bon, qui
conçoivent un Grand Paris sétendant
jusquà Chartres, voire Lille
Sil y a une
culture de banlieue, cest parce quà un moment
donné il y a eu du verlan, du rap, du tag et du cinéma.
Un territoire prend sens lorsquil produit aussi son imaginaire.
Et cest la même chose pour la tour : je dis
à mes étudiants de ne jamais donner rendez-vous en bas de
la tour Montparnasse ou à la Bibliothèque Mitterrand. Ce
nest pas un bon choix, il y a des lieux qui sont plus
poétiques que dautres. La tour na pas produit un
imaginaire agréable ou poétique, mais toujours des films
dhorreur. Dailleurs, les films ou romans qui traitent des
gated communities ont toujours une dimension catastrophique et
cest mauvais signe. Si le Grand Paris na pas de sens,
alors il ne peut pas exister. Et je crains que les dix propositions qui
sont en concurrence doriginalité nimpliquent pas
faisabilité ou adhésion de la population. Je nai
en effet pas eu connaissance denquêtes menées par
ces dix équipes.
Les travaux de la commission Balladur 6 mont
intéressé beaucoup plus que le Grand Paris parce
quils tentent de répondre à une question
quil faut obligatoirement se poser : va-t-on ajouter un
étage de plus avec le Grand Paris avec un détour
bureaucratique de plus, ou donne-t-on un grand coup de pied
là-dedans pour fonder une nouvelle répartition
territoriale mieux ajustée à la pratique
démocratique ? Javais publié un papier au
moment des municipales qui reprenait lexpression de
« la démocratie du sommeil » en
expliquant quil était absurde de voter là
où lon dort et pas là où lon
travaille. Cest cela que jattends de cette commission,
que lon puisse être des citoyens multidimensionnels et pas
simplement élire un maire, que lon puisse solliciter et
participer très régulièrement à des
votations comme disent les Suisses, pour les affaires qui nous
concernent tous.
Vers la fin de louvrage, vous mentionnez
léco-quartier comme alternative à la tour. La
généralisation déco-quartiers est-elle
possible ? Et comment proposer un modèle urbain
écologique alors même que 80 % des Français
souhaitent loger dans une maison individuelle ?
Tout cela est compatible. A lépoque de la crise du
pétrole en 1973, une panique a envahi les pays riches qui ont
craint de perdre du confort, ce qui a généré des
plans antigaspillages assez exemplaires. Mais ils ont
immédiatement été arrêtés lorsque le
prix du baril du pétrole a commencé à baisser.
Nous sommes aujourdhui loin de ces politiques thermiques. Mais
ce qui était faisable en 1974 est toujours praticable
aujourdhui.
On pourrait commencer par améliorer la ville
ancienne au moyen de mesures, adaptées au cas par cas, de
soutien aux protections thermiques plus sûres et économes.
On commencerait donc par faire des diagnostics puis on trouverait des
solutions. Mais cest très compliqué parce que
si vous possédez un appartement de 20 m² au Marais et
quon vous dit de mettre une enveloppe dans lappartement,
vous perdez 2 m². Avec un m² à 10 000 euros,
vous ne le ferez pas. Lurbanisme de laccueillance est
donc un urbanisme au cas par cas. Ce nest pas un urbanisme
procédurier, administratif, où tous les immeubles du jour
au lendemain auraient les mêmes protections thermiques. Il faut
avoir en tête quil y aura des bâtiments que
lon ne pourra pas améliorer, ou alors avec de telles
contraintes et un tel surcoût que ça deviendrait
totalement absurde. Par contre, pour tous les travaux qui peuvent
être engagés maintenant, il faut avoir des contraintes
environnementales excessivement strictes dès le début.
Les éco-quartiers sont encore
aujourdhui à léchelle de
lexpérimentation, ce sont presque des quartiers vitrines
quil faudrait mettre en avant. Au lieu de dire à des
équipes quil faudrait rivaliser de fantaisies pour le
Grand Paris, il faudrait quils rivalisent dintelligence
technique et esthétique pour faire des éco-quartiers avec
des maisons individuelles. Car ce nest pas antinomique. Je donne
dans mon ouvrage quelques exemples comme les quartiers
réalisés par Lucien Kroll ou Giancarlo de Carlo qui
combinent des pâtés de maisons individuelles
imbriquées les unes dans les autres où chacun a son
entrée et son jardin suspendu. Trente ans après, les
enfants ayant vécu dans ces éco-quartiers ne veulent pas
les quitter. Cet idéal de la maison est un idéal de
qualité de vie et nourrit plus que limaginaire :
la maison est le cosmos, et notre accord avec le monde passe par ce
type dhabitat.
La demande de maison individuelle nest pas
honteuse, il ne faut pas culpabiliser les Français de vouloir
cela, ça me semble légitime. Maintenant au lieu de
construire cette maison au milieu dune parcelle, il est temps
dinventer un urbanisme de la maison individuelle.
Létalement urbain si décrié
aujourdhui a été cautionné par le pouvoir
public. Est-ce que ne sont pas les DDE qui contrôlaient les
permis de construire et faisaient aussi les routes ? Plus les
routes sont sûres et bien entretenues, plus vous pouvez aller
loin. Les statistiques sont très claires : en moyenne, le
temps de transport du Français moyen est resté le
même en 20 ans : 20 minutes par jour, mais la distance
parcourue a doublé. Cela signifie quau lieu
dhabiter à 20 km vous pouvez habiter à
40 : le temps de parcours ne change pas en dehors du prix de
lessence. Cest ainsi que les gens qui rêvaient
davoir une grande parcelle ont pu le faire. Il faut sortir ici
du cadre parisien et transformer létalement urbain dans
les campagnes est plus compliqué. Il faut faire une
pédagogie de la maison individuelle écologique. Cela
signifie que celui qui bricole sa maison doit pouvoir trouver à
prix compétitifs dans tous les commerces des produits
écologiques. Or ces derniers ne sont pas en vente. Toute la
filière du BTP (Bâtiment et travaux publics, réd),
du magasin qui fournit le matériel à la formation de
lartisan et de louvrier, doit être repensée.
Tout au long de louvrage, vous ne cessez de vouloir
créer des passerelles : entre étudiants en
urbanisme et architecture, entre services et intervenants
privés, entre urbanisme et écologie. Quel rôle la
société civile peut-elle jouer dans ces liens à
créer ? Comment la société civile peut-elle
aider les architectes à inventer et expérimenter diverses
manières écologiques pour rendre la planète
habitable ?
La société civile est aujourdhui en France
très éloignée de la préoccupation urbaine,
malgré les agissements de nombreux maires de droite comme de
gauche qui font des budgets participatifs, des réunions
publiques
Il y a là un besoin de mettre sur la place
publique la question de la ville. Il faut pour ce faire responsabiliser
les gens et peut-être commencer par les classes de ville pour des
enfants. Quils habitent pendant quinze jours dans un Formule 1
à lentrée de la ville, quils voient
dautres quartiers, quils circulent, quils prennent
des photos, quils fassent des enquêtes
quils découvrent leur ville. Et quil y ait ensuite
au niveau des enseignements des arts plastiques, de lhistoire ou
de la littérature une découverte physique,
matérielle et sensuelle de la ville par lanalyse des
matériaux, des métiers dans une rue, des
façades
Cela peut être un prétexte
extraordinaire pour faire de lhistoire et de la
géographie doù viennent la chaux, la
brique
Il faudrait donc faire dun côté de
la pédagogie à destination des enfants et de
lautre, une grande information auprès des habitants avec
des concours didées, une fête de la ville.
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