Contre le capitalisme racialisé, organiser des luttes globales

Proches des mouvements antiracistes, panafricains, et décoloniaux, nous avons réfléchi aux pistes politiques et pratiques ouvertes par deux livres récemment parus: Afrofem, de Mwasi, et Un féminisme décolonial de Françoise Vergès.


Fatou Photography

Premier constat: tous deux insistent sur leur ancrage dans une histoire de luttes, et montrent que cette manière de penser l’émancipation n’est en rien inédite. La postface du livre Afrofem en est un bon exemple: cet entretien avec Gerty Damburi, une militante guadeloupéenne qui a participé à l’affirmation d’un féminisme noir en France en 1976, signale la continuité avec la vision politique de Mwasi. Ce collectif afroféministe français en mixité choisie a été créé face au constat d’un «manque politique […] d’un féminisme par et pour des femmes noires afrodescendantes d’ici et d’ailleurs». Afrofem se situe à mi-chemin entre un manifeste politique et un journal intime articulant la théorie à la pratique.

Dans Un féminisme décolonial, Françoise Vergès propose une réflexion sur la place des femmes* non blanches et du Sud global dans la résistance au capitalisme racialisé. Ce livre est moins ancré dans une pratique politique concrète que le premier, et propose plutôt une analyse de ce que l’autrice nomme le féminisme décolonial.

Mwasi: une position révolutionnaire

Partant de leur condition de femmes* noires vivant en Europe, elles* proposent une théorie globale de l’émancipation. Certains textes sont d’ailleurs des analyses publiées dans le cadre de luttes, notamment contre le pink-washing, le franc CFA, les violences policières ou la Loi Travail.

Affectées par la négrophobie et le sexisme comme femmes* noires vivant en Occident, elles voient dans le capitalisme et l’impérialisme les racines de leurs oppressions. Internationalistes, elles affirment leur place dans les mouvements panafricains, et lient leur libération à celle de tou·te·s les Africain·e·s et Afro–descendant·e·s. Les analyses développées sur le monde du travail apportent également des outils intéressants pour mieux comprendre le caractère racialisé du capitalisme.

En effet, on ne peut analyser la forme contemporaine du prolétariat – notamment la précarisation du salariat et l’émergence de la société de services – sans y intégrer la notion de race et comment celle-ci influence la position des individus dans le système capitaliste. Ainsi, les segments les plus précaires de la classe ouvrière sont féminisés et issus du Sud global, et ne correspondent pas entièrement à la vision «typique» du mouvement ouvrier composé uniquement de travailleurs blancs hétérosexuels en bleu de travail.

Françoise Vergès: le féminisme décolonial contre le féminisme civilisationnel

Proche de cette analyse, Françoise Vergès critique la manière dont le féminisme a été neutralisé pour servir un projet néolibéral, modernisateur et colonial. Elle utilise le terme de féminisme civilisationnel, car celui-ci «impose au nom d’une idéologie des droits des femmes une pensée unique qui contribue à la perpétuation d’une domination de classe, de genre et de race» (p. 12), et neutralise les résistances (notamment de femmes) aux processus (néo)coloniaux.

Or, si l’ennemi est bien identifié, on peine à comprendre précisément ce que l’autrice entend par féminisme décolonial. Celui-ci vise tantôt à «[détruire le] racisme, [le] capitalisme et l’impérialisme» (p. 12), tantôt à «dépatriarcaliser les luttes révolutionnaires» (p. 19). Vergès le réinscrit dans l’histoire des luttes d’émancipation venant du Sud global, et voit dans ce féminisme décolonial «une nouvelle étape dans le processus de décolonisation» (p. 21), et non «une nouvelle vague du féminisme» (p. 39). En bref, il s’agit de penser la libération des femmes* en partant des rapports de domination coloniale, et des rapports de production et reproduction qui (re)produisent la déshumanisation d’une grande partie de l’humanité.

Mais si l’enjeu premier est lié à la lutte contre les processus (néo)coloniaux et racistes, pourquoi faire du décolonial un courant parmi d’autres qui réduit ces luttes à une sorte particulière de féminisme? Qu’il faille considérer l’aspect genré de la domination raciale est évident, mais l’on peut se questionner sur la subordination des luttes anticoloniales aux luttes féministes.

Une pensée globale à partir du Sud?

Dans notre contexte, où la migration du Sud de l’Europe a façonné l’histoire du mouvement ouvrier, il s’agit d’intégrer la place de la Suisse dans le système (néo)colonial. Malgré tout, la Suisse n’est pas épargnée par le racisme colonial, comme le montrent les offensives islamophobes, les violences policières visant les hommes non blancs, ou encore notre système d’asile inhumain. À nous de prendre exemple sur les femmes* issues du Sud global qui, en luttant pour leur émancipation dans leur contexte, ont également lutté pour tout·e·s les opprimé·e·s!

Maïmouna Mayoraz Anouk Essyad

Afrofem, Editions Syllepse, 2018.

Un féminisme décolonial La Fabrique Editions, 2019.