Colombie en feu

La chute du néolibéralisme sera violente

Le 28 avril, le peuple colombien descendait dans la rue contre l’annonce d’une réforme fiscale massive profitant aux plus riches, déjà largement avantagés dans le système existant. Il s’est heurté à une répression meurtrière.

Une manifestante tient une pancarte “Imagine U get shot by the police for protesting" lors de la manifesation de soutien au peuple colombien, Genève, 8 mai 2021
Rassemblement de solidarité avec le peuple colombien, Genève, 8 mai 2021

Selon les données de la Banque mondiale, la Colombie est l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine. Sa politique fiscale très régressive en est une des raisons. En générant une forte concentration des revenus et des richesses entre les mains des plus riches, elle entraîne un moindre développement. La réforme promue par le gouvernement colombien viendrait aggraver cette situation.

Le 28 avril, le peuple a commencé sa mobilisation contre la réforme fiscale et le gouvernement indolent. La répression des forces de police est brutale. Les organisations de défense des droits humains ont enregistré, entre le 28 avril et le 5 mai, un total de 2382 cas de violences policières, 31 décès, 1180 détentions arbitraires, 31 blessures oculaires, 110 cas de tirs d’armes à feu par la police et 10 victimes de violences sexuelles par les forces de police. De même, 87 plaintes ont été enregistrées pour des disparitions lors des manifestations de la grève nationale du 28 avril.

Nous pourrions dire que depuis 2016, les travailleur·euse·x·s ont inondé les rues et les places de Colombie en exigeant la défense de la paix et le respect des accords, la protection des dirigeant·e·x·s sociaux et la solidarité avec celleux qui ont été assassiné·e·x·s, ainsi que le rejet des propositions de modification des régimes de retraite, de travail et d’imposition. Ainsi, au cours des 5 dernières années, la Colombie a vu ses rues parcourues par des jeunes, des femmes, des indigènes, des afro-colombien·ne·x·s, des enseignant·e·x·s, des retraité·e·x·s et des étudiant·e·x·s qui ont généré des événements inhabituels comme le fait d’assister à l’une des plus grandes manifestations du pays depuis les années 1970 le 21 novembre 2019 (21 N). 

Grâce à cette prise de pouvoir populaire, et malgré la pandémie de covid-19, la Colombie a de nouveau défilé du 9 au 21 septembre 2020 pour protester contre les abus policiers et la mauvaise gestion par le gouvernement de la crise économique et sociale causée par la pandémie. Et pour exiger la fin des massacres dans le pays, qui n’ont connu aucune trêve malgré les mesures de confinement.

Ce qui a commencé comme une forte opposition à une réforme impopulaire et à un ministre des finances qui ne connaissait pas la valeur d’une brique de lait a permis non seulement d’obtenir le retrait de la réforme, mais aussi la démission du ministre. Toutefois, si le président Iván Duque Márquez a proposé d’ouvrir le dialogue, celui-ci semble se faire uniquement entre les élites du pays, et jamais à partir d’en bas. 

Le mouvement citoyen a payé cher sa première victoire dans la rue. Depuis le 1er mai, les réseaux sociaux et les rues colombiennes ont vu l’horreur d’un déploiement militaire typique d’un État d’exception dictatorial, avec des policiers tirant sur des manifestant·e·x·s pacifiques et sans armes. Il s’agit peut-être de la réponse la plus violente et répressive au cours de cette pandémie mondiale.

Où va la Colombie ?

Au-delà de la Colombie, il me semble voir dans ces événements récents l’embryon de ce qui se passera sur le continent et dans le monde au cours des prochaines décennies. Les conséquences de la pandémie ne peuvent être neutralisées comme par magie par l’idéologie des gouvernements conservateurs. La crise sociale et économique à venir sera extrêmement grave, notamment parce qu’elle se cumule avec les crises qui ont préexisté à la pandémie. 

Les politiques d’aide d’urgence entraîneront un endettement énorme de l’État et l’aggravation de la dette sera une raison supplémentaire d’implémenter des mesures d’austérité. Les gouvernements conservateurs ne connaissent pas d’autre moyen que la violence pour faire face aux protestations pacifiques des travailleur·se·x·s contre l’injustice sociale. C’est ainsi qu’ils répondront et le message inclura la militarisation croissante de la vie quotidienne. La dégradation de la démocratie, déjà évidente, va encore s’accentuer. Dans quelle mesure le minimum démocratique qui existe encore va-t-il s’effondrer, donnant naissance à de nouveaux régimes dictatoriaux ?

Le peuple colombien a besoin de toute la solidarité internationale. Les colombien·ne·x·s peuvent compter sur la solidarité de tou·te·x·s les démocrates du monde. Dans leur courage et dans notre solidarité réside l’espoir. Le néolibéralisme ne meurt pas sans tuer, mais plus il tue, plus il meurt. Ce qui se passe en Colombie n’est pas un problème colombien, c’est notre problème.

Boaventura de Sousa Santos, Aporea.org
Adapté et traduit par Clara Almeida Lozar