Jeunes trans au cœur d’une bataille légale

C’est une véritable offensive anti-trans* qui est en train de s’organiser à Genève ces derniers mois. Suite à la prescription de thérapies hormonales pour deux jeunes personnes trans*, des parents mécontents et une association nouvellement fondée ont lancé une enquête contre les médecins qui ont suivi ces jeunes.

Photo du livre Trans
L’association Epicène a édité en 2020 le livre Trans*, 46 portraits illustrés de personnes transgenres provenant de toute la Suisse (ici Ellilot). À commander sur leur site.

Le parcours semé d’embûches pour la reconnaissance institutionnelle des personnes trans* est bien connu : que ce soit au niveau des remboursements par l’assurance obligatoire des soins, le gatekeeping médical (qui impose une adéquation extrêmement forte à la binarité de genre) ou encore les ennuis avec les changements d’état civil. Il est difficile de parler de facilité lors d’un parcours d’affirmation de genre. Certains changements légaux sont néanmoins très appréciables : on pense notamment à l’acceptation par les chambres en décembre dernier du changement d’état civil par autodétermination et non plus après une décision d’un tribunal pour les personnes âgées de 16 ans et plus. Comparé à l’obligation de stérilisation d’il y a encore quelques années, ce sont des nouvelles réjouissantes !

Une offensive réactionnaire

Comme rapporté par le journal 24 Heures le 31 juillet, deux médecins ont été mis sous enquête à Genève pour avoir prescrit des traitements hormonaux à des adolescents trans. L’article, par ailleurs ordurier, indique ainsi le contact d’une nouvelle association genevoise nommée AMQG (Association pour une approche mesurée des questionnements de genre chez les jeunes) qui, sous un étayage respectable et soi-disant scientifique, se rapproche dangereusement de la panique morale. Le combat de cette association et des proches concerné·e·x·s des jeunes pourrait avoir des implications dramatiques pour les personnes trans en Suisse.

En dehors de la situation horrible des jeunes qui ont dû arrêter leur traitement, des deux médecins qui risquent amendes et retraits de droit de pratique (surtout quand on connaît le nombre ridicule de médecins qualifié·e·x·s dans le domaine), c’est principalement l’utilisation même des médicaments qui est remise en question. Les traitements hormonaux sont bien connus de la médecine et même assez facilement prescrits aux personnes cisgenres dans diverses situations (andropause et ménopause notamment).

Or, la remise en question de leur utilisation en dehors des cadres de prescription par SwissMedic pourrait tout simplement empêcher qu’ils soient utilisés par des personnes trans. Comme le soulève l’association Épicène dans son communiqué de presse : « Si la situation devait perdurer, la médecine reculerait de 40 ans et nous nous retrouverions au temps des achats d’hormones sans prescription à l’étranger, avec aujourd’hui, en plus dangereux, l’immense bazar d’internet.»

Mais ne nous méprenons pas : l’argumentaire de l’AMQG est foncièrement réactionnaire. Il parle de l’augmentation du nombre de transitions chez les jeunes comme d’un phénomène inquiétant qui serait l’apanage des médias non-­critiques et d’un lobby trans. Bien que le principe de précaution soit normal en médecine, il est utilisé ici de manière erronée. Nous savons que les jeunes suivis correctement et qui ont accès à une transition et au soutien de leur famille se portent beaucoup mieux. Nous savons que le nombre de « détransitions » est infiniment minime et souvent lié à des situations dans lesquelles il est trop difficile de vivre en tant que personne trans* (ou pourrait même être lié au gatekeeping médical). Nous savons également en tant que personnes queer que nous sommes les plus à même de nous définir nous-même.

Panique morale

Ces arguments ne sont pas nouveaux: ils sont tout droit sortis de l’argumentaire des TERFS (voir l’article “Un transféminisme pour les 99%“) et ont des formes similaires aux arguments anti-gay d’il y a quelques décennies. En visant particulièrement les jeunes et les enfants, on a affaire à une panique morale telle que celle qui a poussé beaucoup de pays à avoir un âge de consentement différent pour les relations de même genre pendant de nombreuses années.

Cette panique s’étend aux femmes trans, qui sont dépeintes commes des hommes déguisés qui seraient en réalité des prédateurs. Le risque est de voir arriver la même situation qu’au Royaume-Uni, pays où même les journaux et personnalités progressistes déversent un venin constant sur les personnes trans. Il ne fait aucun doute que la majorité de ces arguments sont sexistes et essentialistes – les garçons trans* seraient des jeunes filles perdues et confuses et les femmes trans* seraient des prédateurs acharnés – et nous devons dès à présent faire barrage contre, afin de protéger du mieux possible nos adelphes et nos avancées féministes et queer.

Dysphorie et traitement

Le milieu médical et les autorités doivent adopter des postures « trans-affirmatives ». Celles-ci s’opposent à l’emphase totale mise sur la dysphorie de genre (le sentiment d’incongruence d’une personne avec son genre assigné à la naissance) en tant que maladie psychique, donnant l’impression que les personnes trans sont des personnes victimes d’être nées dans le « mauvais corps » qu’il conviendrait donc de « corriger ». Il n’empêche néanmoins que le milieu médical et les autorités doivent se nourrir du mieux qu’ils peuvent des postures dites « trans-affirmatives ». Ces postures placent l’individu au centre de sa transition et souhaitent donner les outils nécessaires afin que celui-ci puisse faire les meilleurs choix, sans le remettre constamment en doute. Ainsi c’est dans une perspective d’exploration positive de son corps et de la perception de celui-ci que l’on peut avancer dans sa transition. Bien sûr, ce ne sont pas encore des postures classiques dans le milieu médical notamment: l’emphase totale autour de la dysphorie de genre (le sentiment d’incongruence d’une personne avec son genre assigné à la naissance) en tant que maladie psychique donne – selon mon opinion – l’impression que les personnes trans sont des personnes qui sont victimes d’être nées dans le « mauvais corps » qu’il conviendrait donc de « corriger ». Bien que la dysphorie de genre soit en effet réelle pour de nombreuses personnes, aborder la transidentité au travers de l’exploration et la découverte de son genre permet également de replacer les personnes trans au centre de leur narration.

Si l’on regarde plus loin, on se rend compte également que la gestion de la transidentité dans nos sociétés, même quand les personnes trans sont tolérées, souhaite systématiquement mitiger la réalisation qu’une vision essentialiste et biologique du genre n’est qu’une fiction. Dans ce cadre-là, il fait sens que l’on considère que les personnes trans sont une « erreur » à « réassigner ». Une perspective queer face à ses questions doit par exemple demander l’abolition du genre dans les papiers d’identité et non s’arrêter au changement simplifié d’état civil.

Sébastien Zürcher