Une extrême droite violente sous-estimée

Les expert·e·s de l’extrême droite s’inquiètent du développement de réseaux transnationaux en ligne et de la montée des attaques, qu’elles soient réussies ou demeurent au stade de tentatives. Les autorités suisses, elles, persistent à considérer cette menace comme peu probable, contrairement à celle que poseraient les milieux de gauche radicale.

Le groupe néofasciste Junge Tat a déployé une banderole reprenant un visuel de l’UDC contre l’immigration, Bâle, novembre 2022.
Le groupe néofasciste Junge Tat a déployé une banderole reprenant un visuel de l’UDC contre l’immigration, Bâle, novembre 2022.

 Début décembre 2022, les autorités policières allemandes ont mené une vaste opération dans tout le pays ainsi qu’en Autriche et en Italie pour démanteler un groupuscule d’extrême droite projetant un coup d’État. Affiliées au mouvement complotiste et d’extrême droite des « Citoyens du Reich », 25 personnes ont été arrêtées et 52 sont visées par l’enquête en cours. 

Le groupuscule, qui aurait été fondé au plus tard fin 2021, était composé entre autres d’éléments appartenant aux troupes d’élite de l’armée allemande, d’une ancienne députée de l’Alternative für Deutschland (AfD), d’un aristocrate et d’un pilote de ligne. Leur objectif était de détruire l’ordre étatique existant en Allemagne en utilisant des moyens militaires et de la violence contre les représentant·e·s de l’État. 

Si iels étaient encore loin de réussir leur projet, la situation actuelle inquiète en Allemagne. « L’extrémisme de droite constitue le plus grand danger pour la démocratie allemande », rappelait Felix Neumann, spécialiste de la lutte contre le terrorisme, dans Le Temps du 27 décembre

Europol s’inquiète aussi

Dans un communiqué publié en décembre dernier, l’agence de police européenne Europol fait état d’une « prolifération inquiétante des activités violentes d’extrême droite et terroristes à l’échelle mondiale » et rappelle que les réseaux en ligne (trans)nationaux « restent un aspect important de la radicalisation et du recrutement de l’extrême droite violente ». Dans son rapport 2022 sur le terrorisme, Europol s’inquiète également de l’abaissement de l’âge des personnes exposées à cette propagande. Les recruteur·euse·s visent à radicaliser des jeunes, souvent des hommes mineurs en situation difficile. 

Contrairement aux traditionnels groupes néonazis très hiérarchisés, les réseaux en ligne transnationaux sont lâches et composés principalement de très jeunes hommes isolés adhérant aux idéologies accélérationnistes (c’est-à-dire visant à encourager les conflits raciaux, pour faire advenir une guerre raciale) et aux écrits du néonazi états-unien James Mason, promouvant le « terrorisme sans chef » structuré en cellules. 

Et la Suisse ? 

Dans ses derniers rapports, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) constate que la situation s’est dégradée depuis 2020 : « La volonté d’aller jusqu’à l’affrontement s’est renforcée (…). Un certain nombre d’extrémistes de droite violents craignent désormais moins de subir des conséquences personnelles, ce qui devrait les motiver davantage à mener des actions publiques et, par ce biais, attirer des recrues potentielles. » 

Comme ailleurs, l’attrait pour les armes, les sports de combat et le survivalisme est très ancré parmi l’extrême droite. Selon le rapport du Conseil fédéral du 13 janvier 2021, « de grandes quantités d’armes à feu fonctionnelles existent au sein de ces milieux ainsi que des connaissances tactiques et techniques », ce qui n’est pas le cas dans les milieux de gauche radicale. Le rapport partage les conclusions d’Europol concernant la menace venant de personnes indépendantes faisant partie d’un réseau en ligne et qui « pourraient développer la capacité et l’intention d’agir rapidement »

À ajouter à ces constats officiels, différentes investigations médiatiques et politiques ces dernières années (en Suisse et ailleurs en Europe) ont également mis à jour la présence de néonazis dans l’armée et la police. Le fait que des actions commencent à être revendiquées à visage découvert témoigne d’un extrémisme qui cherche à se décomplexer, voire se banaliser. C’est le cas récemment en Suisse de militants de la Junge Tat, qui ont justifié dans une vidéo leur attaque queerphobe d’un événement organisé par des drag queens et kings.

Menace sous-estimée

Malgré ces constats, le SRC considère la menace posée par l’extrémisme de droite comme n’étant pas prioritaire, contrairement à celle de gauche. Pourtant, d’après le rapport d’Europol, les pays limitrophes de la Suisse sont ceux qui ont été le plus touchés par des cas entre 2019 et 2021. Selon Damir Skenderovic, professeur d’histoire à l’Université de Fribourg, les autorités suisses sous-estimeraient la présence de l’ultradroite sur son territoire et seraient dans un déni de l’histoire de l’extrémisme de droite. 

Les liens entre l’UDC – le parti le plus représenté au parlement – et des groupes violents d’extrême droite sont documentés. Cette porosité expliquerait-elle la sous-­évaluation constante de la menace d’extrême droite en Suisse ? 

Aurea Luna