The Funambulist

Un magazine pour penser nos solidarités

La revue The Funambulist relaie et décortique depuis 2015 les luttes des peuples du monde entier sous l’angle de leur spatialité. À l’occasion de sa publication francophone, solidaritéS s’est entretenu avec son rédacteur en chef Léopold Lambert.

Vitrine du magazine The Funambulist à l'espace Forde, Usine, Genève
Vitrine dédiée au magazine dans l’espace d‘art genevois Forde à l’occasion d’une soirée de discussion entre Léopold Lambert et Maïa Tellit Hawad autour du magazine. 17 février 2024

Je suis architecte de formation, j’habite Paris et suis le fondateur de The Funambulist, un magazine papier et en ligne qui paraît tous les deux mois. Dans chacun de ses numéros, le magazine s’attache à lire les luttes (en particulier anti­coloniales, antiracistes, queers et féministes) par le prisme de l’espace. L’autre particularité de la ligne éditoriale est de mettre un accent très fort sur l’internationalisme et les solidarités qui peuvent naître de tels dialogues.

Lire les luttes par le prisme de l’espace est l’une des nombreuses manières dont on peut les aborder ; il s’agit simplement de mon propre rapport au monde, acquis durant ces vingt dernières années passées à réfléchir à l’architecture. Je définis cette dernière comme la discipline qui organise les corps dans l’espace. Il s’agit donc d’une interprétation éminemment politique, mais aussi une manière de percevoir l’environnement bâti comme ayant forcément une tendance à matérialiser plus volontiers des régimes d’oppression (coloniale, raciste, hétéro-patriarcale, validiste, capitaliste…) que des luttes révolutionnaires. Dans mes propres livres et articles, ce sont des questions que je pose plus particulièrement dans les contextes de la Palestine, de l’Algérie colonisée, de Kanaky, des banlieues françaises.

Cette lecture de l’espace et de l’architecture n’est néanmoins pas toujours aussi explicite que cela dans le magazine: nous travaillons avec de très nombreuses personnes dont les travaux ne s’inscrivent pas forcément dans cette lecture et le rapport à l’espace (à la géographie, aux territoires, à la ville, à l’architecture, aux objets…) est alors plus à comprendre entre les lignes. Je crois que c’est ce qui fait la richesse de notre ligne éditoriale.

J’y vois une réussite de la stratégie mortifère (en particulier pour les Juifs·ves dans le monde) consistant à combattre l’antisionisme en créant explicitement une équivalence avec l’antisémitisme. Néanmoins, c’est une victoire à l’encontre de l’université. Nous avons, nous aussi, transformé cette situation en victoire politique: la lettre ouverte que j’ai écrite à l’ETH a été signée par presque 2000 personnes, et la conférence que j’ai donnée à la place de celle censurée a été suivi par près de 500 personnes et visionnée par la suite par plus de 700 autres. 

Traduire le magazine en français n’est que la première étape d’un projet plurilinguiste qui inclurait également une version hispanophone (celle-ci est en préparation), arabophone, lusophone… Commencer par la version francophone était néanmoins une évidence, étant basé·es en France, et tentant d’être utiles là où nous sommes. Nous avions déjà lancé il y a quatre ans deux podcasts francophones, dont un qui me tient particulièrement à cœur qui s’intitule «Diasporas et imaginaires des luttes». 

Cette notion d’imaginaire, chère au grand Edouard Glissant [poète, romancier et philosophe martiniquais, 1928–2011, ndlr], est centrale dans ce que tente de faire le magazine. Notre lectorat forme un grand «Nous» à l’échelle mondiale, et nous avons tou·tes un imaginaire politique individuel et collectif qui influence fondamentalement la manière dont nous réfléchissons politiquement. 

De quelle manière est-ce que l’imaginaire des luttes kanak ou papoues peuvent influencer la manière dont on réfléchit à la Blackness? Comment peut-on se sortir d’un modèle où les manières de penser les rapports de pouvoir sont exclusivement influencées par les penseurs·euses situé·es aux États-Unis? Comment penser à des nuances de blanchité lorsqu’on réfléchit à l’Europe de l’Est, au Caucase ou dans un certain nombre d’autres géographies au sein desquelles une blanchité absolue (telle que celle émanant d’Europe de l’Ouest et, en conséquence, des colonies de peuplement nord-américaines ou australiennes, par exemple) semble être un paradigme bancal? Les pratiques de solidarités ont-elles toujours besoin d’être réciproques et symétriques? 

Voilà quelques questions parmi bien d’autres que nous posons. Je constate que ce sont des questions qui peuvent être utiles aux luttes en France ; j’imagine que c’est aussi le cas en Suisse.

Propos recueillis par Anouk Essyad

thefunambulist.net