États-Unis
Face au trumpisme, le socialisme étasunien sort de l’ombre
La victoire de Zohran Mamdani à la primaire démocrate pour la mairie de New York est le signe d’un souffle nouveau au sein de la gauche étasunienne. Celui-ci repose notamment sur le développement de Democratic Socialists of America, une organisation politique se revendiquant explicitement du socialisme. Entretien avec le chercheur Mathieu Bonzom, spécialiste de la gauche étasunienne.

Quelles sont les spécificités du champ politique étasunien? Quelle place la gauche y tient-elle?
Les États-Unis ont de nombreuses spécificités politiques par rapport aux autres pays du centre capitaliste, mais deux d’entre elles me semblent particulièrement importantes pour comprendre à la fois le trumpisme et le nouveau socialisme qui se consolide dans le pays. La première réside dans le caractère colonial de cet État qui n’a jamais été décolonisé, avec un caractère historiquement génocidaire, aussi bien par rapport aux populations indigènes qu’avec l’esclavage et les formes de ségrégation qui l’ont suivi. Ce ne sont pas seulement des réalités du passé, elles sont encore très actuelles. Cette dimension est éclairante pour comprendre les formes particulières de l’ultra-autoritarisme contemporain, je pense qu’on peut parler de néofascisme aux Etats-Unis mais la violence d’État y reprend des formes qui ont déjà existé plus souvent à l’intérieur de ce pays que dans l’histoire des autres grandes puissances capitalistes.
L’autre particularité étasunienne, c’est celle de la défaite historique de la gauche de masse, qui a des conséquences pour la gauche elle-même, mais qui permet aussi de comprendre l’ensemble de la dynamique du système politique et la divergence avec les autres États du centre capitaliste. Cette défaite est claire à partir de la Première Guerre mondiale: aucun parti de masse ne s’installe à ce moment-là, contrairement à la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, etc. Le mouvement syndical se développe certes à une grande échelle, mais il prend des formes apolitiques, corporatistes, et surtout muselées par les défaites des batailles de masse préalables qui auraient ouvert un espace pour la lutte syndicale.
La défaite historique de la gauche a des conséquences sur l’ensemble du système politique: la forme que prennent les partis est très particulière, très décentralisée. Ce sont des partis bourgeois qui coalisent de manière assez lâche des élu·es, qui sont des baron·nes politiques regroupant des ressources financières énormes, ce qui leur donne du pouvoir dans le parti par ce biais-là – le Parti démocrate n’est absolument pas contrôlé par ses membres. Beaucoup de contradictions idéologiques en ressortent, et se répercutent dans la forme de la polarisation politique droite/gauche qui n’est pas une réalité claire aux États-Unis.
Quel est le rapport d’une organisation comme Democratic Socialists of America avec le Parti démocrate?
Tout au long du 20e siècle, la gauche n’est pas arrivée à briser l’étau pour s’installer politiquement. Désormais, nous sommes dans une période de crise généralisée pour l’ensemble des gauches du centre impérialiste comme du reste du monde. Après la crise de 2008 et ses contrecoups sociaux depuis le mouvement Occupy en 2011, le véritable contrecoup politique est déclenché par la première campagne aux primaires présidentielles démocrates de Bernie Sanders en 2015 – 2016. C’est un moment décisif, qui déclenche une série de poussées de croissance de l’organisation Democratic Socialists of America (DSA). On observe dès lors un enthousiasme nouveau pour les idées socialistes, porté par cette campagne de masse.
Sanders incarne vraiment une rupture avec les partis bourgeois, tout en participant aux primaires démocrates parce que le système les rend presque indispensables pour exister électoralement. Cet engouement se mesure aussi dans les sondages à l’époque, notamment parmi les plus jeunes. C’est difficile d’expliquer pourquoi, mais c’est DSA qui profite le plus de la dynamique des campagnes de Sanders – qui ne fait pas partie lui-même de l’organisation. Quand Trump remporte ensuite sa première élection présidentielle, DSA a connu une nouvelle vague d’adhésions, de même qu’avec l’élection d’Alexandria Ocasio-Cortez à la Chambre des représentant·es en 2018, soutenue par DSA au niveau national.
Cette dynamique déclenche vraiment un redémarrage complet de l’organisation qui change de ligne politique en même temps que de composition et de taille. Une série de ruptures stratégiques sont décidées dans les congrès de l’organisation. Jusque-là, DSA était convaincu que la seule chose à faire dans le contexte très particulier du pays, c’était de travailler patiemment à l’intérieur du Parti démocrate dans l’espoir d’un jour le «réaligner» [terme spécifique du contexte américain – ndlr] et le transformer en parti de gauche. Désormais, le parti a rompu avec l’Internationale socialiste dont il était membre jusqu’alors, il adopte des positions telles que le soutien à la campagne BDS sur la Palestine ainsi qu’à une stratégie syndicale radicale par la base. Il y a donc une série de choses qui marque vraiment un renouveau, pas seulement en termes d’afflux de membres, mais aussi en termes de profil politique. DSA commence à théoriser sa stratégie, en s’appuyant sur ses campagnes électorales via les primaires démocrates afin de continuer à grandir comme un petit parti de gauche autonome.
Dans quelle mesure des figures comme Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont-elles joué un rôle dans la croissance spectaculaire de DSA dans la dernière décennie?
Sanders joue un rôle assez unique dans le champ politique étasunien, que peu d’autres figures auraient pu jouer. Il fait partie de la génération de la «nouvelle gauche» des années 1960–1970. Lors du reflux de celle-ci et de l’avènement du néolibéralisme, il n’a pas renoncé à ses idées en se réfugiant dans le Vermont, devenant notamment maire de Burlington. Ainsi, il a trouvé une voie pour à la fois rester socialiste et en même temps rester dans la politique et entrer même en réalité dans la politique électorale. Il y a peu d’élu·es dans le paysage politique, voire aucun·e, qui ont ces 2 caractéristiques.
Sa campagne est l’une des conditions de possibilité pour ce qui se passe ensuite dans DSA. Il joue encore un rôle important depuis la victoire de Trump, avec une tournée de meetings importants. D’un côté, il fait un peu le travail des démocrates à leur place pour essayer de faire battre des républicains élus de justesse dans certaines circonscriptions aux prochaines élections. Mais il est clairement en train de mettre en avant une perspective où la seule alternative au trumpisme est une forme ou une autre de socialisme, à distance des figures démocrates. Cela apporte du grain à moudre à une résistance politique introuvable en dehors du camp socialiste.
Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) est plutôt de la génération du renouveau de DSA, elle fait partie des gens qui entrent en politique dans les 10 dernières années. Elle a peu d’expérience politique lorsqu’elle est élue au Congrès sous une étiquette socialiste. Elle se retrouve ainsi propulsée dans un milieu et dans un espace politique difficile, lequel est construit pour détruire en fait nos idées. Elle n’arrive pas toujours à s’en sortir comme DSA le voudrait, ce qui amène toute une série de questionnements sur les liens avec les élu·es: comment éviter de se retrouver avec des élu·es qui ne défendent plus vraiment les idées pour lesquelles iels ont été soutenu·es par le parti?
AOC n’a pas renié ses idées non plus, mais sur des décisions précises, DSA a été amené à faire des communiqués pour dénoncer le vote de la candidate que l’organisation avait soutenue. Elle essaie par ailleurs de développer sa propre stratégie à l’intérieur du Parti démocrate, ce qui éclaire peut-être un peu certaines de ses intentions.

En quoi la campagne de Zohran Mamdani reflète-t-elle la bonne dynamique générale du parti?
New York est l’une des pointes avancées du parti, parce que c’est l’une des plus grandes sections dans le pays – avec celle de Chicago – et qu’elle a mené de nombreuses campagnes électorales importantes, victorieuses ou non, faisant ainsi grandir l’organisation bien avant 2025. Celle pour la candidature de Mamdani fut vraiment exemplaire à mes yeux, notamment par son caractère particulièrement massif: la campagne a rassemblé plus de 50000 bénévoles dans toutes les rues de New York, pour frapper à plus d’un million de portes afin de convaincre les gens de voter à la primaire.
C’est un vrai tour de force d’arriver à donner une chance à un candidat socialiste dans une ville particulièrement importante pour le capitalisme, aussi bien étasunien que mondial. Dans la population, les idées socialistes bénéficient d’un soutien réel. Certains quartiers de New York sont aujourd’hui représentés par des socialistes à pratiquement tous les échelons – depuis les conseillers municipaux jusqu’au Congrès, en passant par celui des États.
La campagne arrive à trouver une brèche, avec un caractère de masse, en convainquant plein de gens de voter aux primaires. La participation primaire a beaucoup augmenté dans les classes populaires, rendant la victoire sans appel contre les autres candidats démocrates officiels. Cette campagne est aussi exemplaire en termes de ligne politique, dans la combativité sur la vie chère ou sur la Palestine. Habituellement, gagner la primaire démocrate pour la mairie de New York assure pratiquement la victoire finale. Cette fois-ci, Mamdani aura contre lui les classes dirigeantes qui n’ont pas dit leur dernier mot et qui vont essayer de le faire battre, celles-ci bénéficiant notamment du soutien de Trump. On retrouve là l’opposition entre trumpisme et socialisme dans cette élection qui a pris un caractère national.
Peut-on dire que DSA représente une toute nouvelle gauche de masse aux États-Unis?
Parler de «mouvement de masse» concernant DSA renvoie selon moi à deux choses. D’une part, cela consiste à se démarquer des petites organisations de gauche radicale existantes qui ne pourraient jamais acquérir un caractère de masse par les tactiques actuelles qu’elles emploient. D’autre part, nous devons prendre en compte la période dans laquelle nous sommes: l’idée même d’une gauche a disparu dans les masses. Construire une gauche de masse est synonyme de reconstruction d’un horizon comme celui du socialisme en tant qu’un des avenirs possibles de l’humanité.
DSA est une organisation contrôlée par ses membres, comme d’autres dans la gauche radicale, mais sa croissance, ses succès électoraux et ses débats et expérimentations pour une meilleure implantation populaire lui donnent les meilleures chances d’élargir sa base. Ce socialisme renaissant n’est pas encore implanté dans les classes populaires, même là où il obtient leurs suffrages. Pour l’heure, sa composition sociologique reste celle de la classe moyenne, de jeunes étudiant·es, de personnes essentiellement blanches, etc. L’objectif de massification n’est donc pas atteint, mais DSA s’en donne les moyens!
Quels liens le parti entretient-il avec les mobilisations massives des dernières années?
Ces dernières années, les manifestations de masse en particulier sont redevenues un mode d’action fréquemment utilisé aux États-Unis. Ce sont parfois des émeutes ou des situations un peu hybrides. Les récents mouvements sociaux du pays – comme Black Lives Matter – ont eu beaucoup de mal à se traduire en retombées organisationnelles sur le plus long terme. Plus précisément, il existe des traditions organisationnelles qui ne sont pas portées par le mouvement de masse, ainsi que des mouvements de masse qui ne sont pas très portés vers l’organisationnel.
Les organisations syndicales, notamment, ne sont pas construites sur un tel modèle. Leur transformation en ce sens est très difficile, même si on retrouve certaines volontés pour repartir sur un modèle de masse. De leur côté, les nouveaux mouvements sont souvent très réticents à l’idée de la participation aux partis. Celles et ceux qui y participent ont de plus en plus conscience que le système électoral du pays n’est absolument pas démocratique.
Tout cela ne veut toutefois pas dire qu’il n’y a pas de retombées additionnelles par défaut. Les démocrates étaient habitués à rafler la mise, mais ça marche de moins en moins. Puisque ce n’est pas vraiment une organisation où on peut entrer pour militer, le Parti démocrate n’est pas investi par les militant·es des mouvements sociaux – sauf pendant les campagnes électorales. Quelques organisations ont émergé de ces mobilisations, mais ce ne sont pas des structures tournées vers une politique de masse et confrontationnelle. Elles ne sont pas capables à elles-seules de mettre du monde dans la rue contre Trump.
Cependant, celles et ceux qui veulent arrêter Trump – et cela fait quand même des millions de gens – et qui voient que les structures existantes jouent un rôle très limité vont devoir tenter d’inventer de nouvelles voies de lutte pour renouveler et étendre le mouvement syndical, organiser d’autres secteurs de lutte dans la durée, etc. Iels pourront, je pense, compter sur la nouvelle gauche politique pour participer à ce combat. Le camp de l’égalité et de la justice sociale n’a pas dit son dernier mot.
Propos recueillis par Antoine Dubiau et Guillaume Matthey