Quels services publics pour prévenir les violences sexistes envers les personnes en situation de handicap?

Les violences sexistes et sexuelles à l’encontre des personnes en situation de handicap sont peu documentées. Celles-ci sont victimes à la fois de la société patriarcale et de leur exclusion de la société valide, et sont prises en charge par des structures qui subissent en plus les coupes des politiques austéritaires…

Un dessin humoristique sur le tabou de la sexualité des personnes handicapées

«On passe tellement de temps à défendre les services publics, qu’on n’en a pas pour les critiquer. » Cette phrase, entendue lors d’une formation récemment organisée par solidaritéS Vaud, illustre bien la difficulté de pointer les défaillances du service public. 

Les attaques directes permanentes contre les communs, qui «coûtent trop cher» pour la droite, qui rêve d’une contractualisation généralisée, placent les forces et mouvements de gauche devant une nécessité: défendre les prestations essentielles à la population. 

Celles-ci permettent le vivre-­ensemble et la réduction des inégalités tout en empêchant la pauvreté d’exploser. Pourtant, en cet automne 2025, les attaques sont particulièrement brutales dans différents cantons. Les coupes prévues vont péjorer les conditions de travail et par là, la qualité de prise en charge des usagers et usagères. L’urgence permanente dans laquelle se trouvent déjà les équipes, le «faire mieux avec moins», le sous-effectif chronique sont des choix politiques sciemment orchestrés. 

Suivi lacunaire

Comment faire quand les conditions de travail précaires entravent le respect de la déontologie du métier? Comment défendre une vision émancipatrice du travail de soin? Premièrement, il est essentiel d’être lucides sur les manquements actuels du dispositif de protection sociale ou de soins. Le manque de prestations adaptées place les patient·es et leurs proches devant des choix intenables: comment l’un des pays les plus riches du monde peut laisser sa population en errance, avec un suivi lacunaire en raison notamment du turn-over massif, des postes manquants ou non pourvus? 

À l’impératif d’une prise en charge collective et professionnelle du soin, ajoutons celui de la politisation. À l’image du discours d’une déléguée syndicale appelant à ce que les hautes écoles de travail social définissent le militantisme comme une compétence professionnelle requise! 

Les problèmes sont particulièrement aigus dans les secteurs qui prennent en charge les questions de handicap. Précisions d’emblée que nous considérons le handicap non comme un problème individuel d’un corps qui ne serait pas valide, mais comme des situations toujours concrètes d’empêchement différentes d’une personne à l’autre, en fonction du contexte social. C’est bien la société qui créé le handicap en refusant des mesures d’accessibilité. Le capitalisme définit quels corps sont valides et donc dignes, selon l’exploitation possible de leur force de travail.

La mise à distance de la société des personnes considérées comme handicapées dans des institutions souvent reléguées aux périphéries des villes, sans leur laisser de choix, est en soi une violence. 

À l’inverse, la politique de fermeture des classes spécialisées au bénéfice d’une politique qui vise, sans en donner les moyens, l’intégration de tou·tes les enfants dans les classes ordinaires ne fait pas disparaître les besoins spécifiques d’accompagnement. Il crée de nouvelles situations de handicap et fait reposer la réussite ou l’échec principalement sur les élèves. 

Là où il faudrait un accompagnement collectif qui peut s’ajuster à chacun·xe pour agir sur la cohésion des groupes-classes, l’expérience du handicap est individualisée et les différences sont pointées du doigt.

Violence administrative

Dans le canton de Vaud, les enfants sourd·es ou malentendant·es se voient dispenser que quelques périodes d’interprétariat en «langue parlée complétée» (LPC). Le reste du temps, le contenu des cours leur est refusé. La langue des signes est refusée aux enfants. C’est pourtant la langue naturellement la plus accessible quand l’audition est touchée. 

Des enseignant·es spécialisé·es, qui ne disposent que de trois périodes par semaine pour développer un projet pédagogique adapté à des enfants touchés par un trouble du spectre de l’autisme perdent le sens de leur travail. Le manque de temps à disposition endommage, voir empêche la relation, pourtant essentielle à l’accompagnement ajusté. 

Et ce ne sont que quelques exemples… Il faut voir en face que la violence de certaines assurances sociales, la mise au travail «forcée», l’absence d’alternative occupationnelle ou de libre choix quant au lieu de résidence, le jargon administratif, le manque de temps des curateurs et curatrices professionnel·les sont autant de violences institutionnelles dont sont victimes les personnes en situation de handicap. Celles-ci s’ajoutent à l’infantilisation voire à la déshumanisation dont parlent les penseur·ses antivalidistes, notamment No Anger, qui y répond en mobilisant les théories politiques lesbiennes émancipatrices. 

Violences sexuelles

La lutte pour la défense du service public implique une prise en considération des expériences vécues dans le secteur du handicap. 

Mais il est absolument nécessaire de se rendre compte que les institutions de prise en charge des personnes en situation de handicap sont trop souvent le terrain de violences psychologiques, physiques, de harcèlement et de violences sexuelles.

En Suisse, nous ne disposons pas de statistiques ou d’études institutionnelles sur le sujet… Même le décompte funeste des féminicides de la plateforme «Stop Feminizid» est opéré par des militantexs! Au niveau international, on sait que les personnes en situation de handicap sous surexposées à la violence. 

Dans un rapport de 2023 au sujet des violences subies par les personnes handicapées, le Conseil fédéral cite différentes études réalisées dans les pays limitrophes. 25 à 50% des filles en situation de handicap sont victimes d’agressions sexuelles pendant leur enfance, dévoile une recherche allemande. Adultes, elles sont deux à trois fois plus exposées à la violence psychique, physique et sexuelle que les femmes sans handicap, y compris la violence intrafamiliale. 

Les personnes les plus touchées sont les personnes sourdes, malvoyantes ou atteinte d’une maladie psychique. Les femmes dont le lieu de vie est une institution sont encore davantage affectées. En Autriche, une étude menée en 2019 documente l’impact de facteurs structurels qui soutiennent la violence au sein des établissements: absence de sphère privée, manque de lien avec l’extérieur, participation sociale peu favorisée, absence du libre choix du personnel encadrant – et qui est souvent en nombre insuffisant pour prodiguer dignement soin et accompagnement – relation de dépendance à l’aide d’autrui, manque d’éducation sexuelle et vécu d’expériences de violence préalables.

Autant de pistes d’action sur lesquelles il faudrait agir afin de diminuer les risques de violence! Pourtant, la diffusion extrêmement préoccupante des violences sexistes et sexuelles envers des personnes en situation de handicap n’a produit, depuis la parution du rapport par le Conseil fédéral, que des politiques épisodiques et non spécifiques de lutte.

Continuum des violences

Si les violences de genre ont largement occupé les mouvements féministes de tout temps, la vague Metoo dès 2017, qui a vite débordé du milieu du cinéma, a permis de rendre visible l’ampleur de celles-là. En Suisse romande, cela a été le cas pour des écoles et certaines institutions qui accueillent des personnes en situation de handicap.

Par exemple, le reportage «Enfance v(i)olée» (2019) montre l’engagement de femmes sourdes dans la Grève féministe. Cet épisode de l’émission en langue des signes de la RTS relate des agressions vécues entre les murs d’écoles spécialisées à Lausanne et à Genève. Ces témoignages mettent en lumière les conséquences du repli des institutions spécialisée. Le manque d’éducation sexuelle et l’absence de contact avec l’extérieur amplifient le mécanisme des violences. C’est ce que dénonce, en France, le Collectif Lutte et handicaps pour l’égalité et l’émancipation (CLHEE) qui décrit les institutions spécialisées comme des lieux de mise en danger et non de protection. Le collectif appelle à la fermeture des établissements et à leur remplacement par des services externalisés de proximité. Il est possible d’aider la prise de décision concernant la vie des personnes handicapées, sans le faire à leur place.

Comme le reconnaissent les penseur·ses féministes, les violences de genre sont à concevoir en tant que continuum. Les violences sont structurelles et se développent dans une société profondément patriarcale. Leur objectif est de rappeler ce qu’encourent les femmes et les minorités de genre quand elles ne se comportent pas comme ce qu’on attend d’elles. 

Les violences sexistes et sexu­elles sont des actes qui visent à réduire l’autre, s’approprier son corps ou le mettre à mal, y compris quand elles sont commises à l’encontre d’enfants ou de personnes en situation de handicap.

Plaintes inaccessibles

Une étude d’Amnesty Suisse a montré que seul 8% des victimes de violences sexuelles déposent plainte. L’une des raisons invoquées dans ce faible taux est le manque de confiance en la justice. Et à raison. Une enquête menée à Genève sur le traitement pénal des violences sexuelles montre que la justice tend encore à décrédibiliser la parole des femmes, d’autant plus si elles souffrent d’un problème de santé ou d’un handicap. 

La modification de la définition du viol dans le code pénal de 2024 a été une avancée nécessaire. Cependant, affirmer son consentement n’est pas aisé personnes dont la capacité de discernement fluctue d’une situation à l’autre, notamment celles atteintes d’un trouble psychique. 

Les personnes en situation de handicap sont moins crues et leur sexualité est impensée. Par ailleurs, les services de conseil en matière de violence ne sont pas toujours accessibles. Il n’existe pas de lieux spécifiques d’accueil, d’écoute ou de protection face à des situations de violences qui s’adresseraient aux personnes handicapées particulièrement. 

Les lieux non spécifiques, par exemple de conseil en santé sexuelle, les hébergements d’urgence, les services d’urgence médicale et les lieux d’accompagnement social sont très rarement accessibles selon des critères pourtant connus (formation des profesionnel·les, locaux, communication, modes de prise de contact). Les centres d’aide aux victimes ne s’adressent que rarement aux personnes en situation de handicap qui manquent de ressources pour rendre leurs prestations accessibles. Les dispositifs devraient être pensés avec le regard précieux des personnes concernées.

Pour un féminisme antivalidiste!

Dans le contexte suisse actuel dramatique, avec l’augmentation des féminicides, il est temps de développer des services publics et de soutien dont les professionnel·lexs prennent conscience qu’iels agissent dans une société patriarcale et validiste et qu’en ce sens, leur institution est aussi patriarcale et validiste. 

Dans un article récent, Noémie Rentsch appelle à articuler une compréhension des différentes formes de violences de genre entre elles alors que tout vise à les séparer. C’est le cas pour les violences subies par les personnes en situation de handicap. 

Créer des ponts entre professionnel·lexs et bénéficiaires esquisserait une prise en charge adéquate afin de répondre aux besoins des victimes, quels que soient leurs profils. Pour ce faire, il est nécessaire de défendre un travail social engagé, tout en développant un cadre d’analyse qui s’enrichit des théories féministes et antivalidistes et qui lutte pour le respect dont nous dépouille le capitalisme. 

Manon Zecca