Représenter le handicap sur grand écran

Longtemps invisibilisé ou instrumentalisé, le handicap reste pris au piège de récits qui rassurent le public valide mais qui ne décrivent pas la réalité sociale qu’il recouvre vraiment. Les productions culturelles continuent de privilégier dépassement de soi, résilience et humour édulcoré, au détriment de représentations plurielles. Entretien avec Elsa Bouyeron, de la chaîne youtube «On se laisse la nuit», qui a dédié une vidéo à cette question.

Image de Daniel Day Lewis dans le film My Left Foot
Le film My Left Foot (1989) est un exemple typique du cripping up – le fait, pour un·e acteur·ice valide, de jouer un personnage handicapé. Le film raconte l’histoire de Christy Brown, atteint de paralysie spasmodique, qui arrive cependant à contrôler son pied gauche, qu’il utilise pour peindre. Le film joue pleinement la carte de l’inspiration porn, récit d’un « dépassement du handicap » à destination d’un public valide. L’acteur valide Daniel Day Lewis gagnera justement un Oscar pour ce rôle.

Le handicap est le parent pauvre de la culture. Ce sont souvent des rôles qui servent un propos tout autre que celui du handicap. En règle générale, quand tout un film ou une série tourne autour du handicap le ton est soit résolument positif, soit misérabiliste. L’entre-deux est quasiment inexistant. Il y a une invisibilisation des personnages handicapés puisqu’ils ne sont pas traités comme des personnages à part entière, mais uniquement en rapport avec leur handicap. Si un personnage est handicapé à l’écran alors on doit parler de son handicap. 

En termes de chiffres, on constate qu’il y a extrêmement peu de personnes handicapées qui sont comédiennes et qui font partie du pool de comédien·nes classiques qui apparaissent régulièrement dans des films.

Là où les personnages handicapés sont souvent joués par des comédien·nes valides sans que cela ne suscite de questionnements, les personnes handicapées ne sont jamais pensées dans des rôles de valides. D’ailleurs, cette réflexion-là déclenche souvent de fortes réactions! On ne voit pas pourquoi un·e comédien·ne handi jouerait le rôle d’un·e valide, cela va de soi, mais l’inverse ne choque pas. Un·e comédien·ne valide peut «s’abaisser» et jouer un personnage handicapé, une personne handicapée ne peut pas «dépasser» son handicap pour jouer un·e valide.

Les rares œuvres qui traitent du handicap l’exceptionnalisent, montrent des personnages exceptionnellement résilients, exceptionnellement résistants, exceptionnellement forts, exceptionnellement positifs. La façon dont on traite et considère cette question est particularisante et essentialisante. En abordant la question de la diversité et de l’inclusion par une réflexion en «quotas», on ajoute une personne handi à l’écran pour faire bonne figure, cela empêche une vraie réflexion sur le handicap. Cela ne permet pas de montrer que le handicap est situationnel, qu’il s’applique dans certaines situations mais pas dans plein d’autres. On détourne le regard du cadre, du contexte qui peut créer ou renforcer le handicap pour se focaliser uniquement sur l’individu et sa «perte» de fonctions. On se dédouane de notre tort collectif de non-inclusion des personnes handicapées en individualisant le problème. 

Cette volonté de diversité et de représentation du handicap part d’une bonne intention, mais est forcément bâtie sur une catégorie essentialisée de population qui manque forcément sa cible puisque la communauté handi est particulièrement protéiforme, diversifiée.

Un «même» handicap se présentera de manière différente entre deux individus, en fonction des corps, en fonction des origines sociales. Représenter une culture handi «fidèle» à l’écran est très compliqué puisqu’il n’en existe pas forcément une «propre» à cette grande diversité. 

Si on revient à la question de base, l’ensemble suivant de paramètres: personnes concernées non impliquées ; «le» handicap pensé comme une catégorie commune traité sans toute sa diversité ; l’invisibilisation du rapport social expérimenté par la communauté handi (le validisme) ; le valid gaze des œuvres produites par des personnes non concernées, tout cela explique d’une part le peu d’œuvres sur le sujet et d’autre part la mauvaise qualité de la représentation du handicap au grand écran.

Il y a, selon moi, quelque chose de très important dans le «droit» à la fiction. Quand on est une personne handi et qu’on regarde ce que la culture nous «propose de faire», on voit que le mieux auquel on peut prétendre, c’est l’auto­fiction, c’est-à-dire re-raconter notre histoire, raconter une histoire qui soit similaire à la nôtre, raconter l’histoire du déroulement d’une maladie quelconque, du quotidien quand on est en fauteuil roulant, du quotidien quand on a tel, ou tel truc. Ce format, c’est la représentation numéro un du handicap. 

Dans la construction de soi, cette forme «d’essai documentaire» ou d’autofiction ne nous apporte rien en tant que personne handi, puisque la seule perspective abordée est celle de son handicap à soi. Ce sont des notions un peu philosophiques et abstraites mais qui ont, je pense, des conséquences très concrètes dans la vie. 

En tant que jeune personne, si la seule chose qu’on te donne à voir et qu’on te fait entrevoir comme possibilité de raconter le handicap, et donc de te raconter, c’est uniquement ton parcours de vie, alors on se dit que le seul but qu’on a dans la vie en tant qu’handi consiste à essayer de survivre à son handicap, de vivre sans handicap, de le surpasser. C’est souvent ça qu’on dit: «surpasser», aller au-delà, c’est un autre mot pour guérir, sauf que plein de handicaps ne peuvent pas être «guéris» et donc, dans ces cas-là, il faut le surpasser. 

Mon propos n’est pas de dire qu’il faudrait faire disparaitre ces rôles et œuvres, il est important de pouvoir raconter sa propre histoire, mais quelque part on sait d’instinct dans la communauté handi que ça signifie le raconter pour les valides. Parce que nous, on sait déjà par notre propre vécu que c’est dur. La fiction autorise la réflexion sur le handicap sous une autre forme, une forme plus «fantastique», avec plein de guillemets, qui permet de sortir le handicap des carcans du réalisme et de la réalité. Ça contribuerait à faire du bien aux gens d’avoir une «réelle» représentation du handicap et de soi à l’écran.

Pour toute personne, valide ou pas d’ailleurs, les représentations qui comptent dans la construction/projection de soi sont les gentil·les et les méchant·es de la fiction. Je ne pense pas que beaucoup de personnes se soient construites sur la base d’un·e «héro·ine » de documentaire. On calque notre propre histoire sur les œuvres culturelles grâce à l’espace fictionnel laissé ouvert dans ce type d’œuvre. 

Chaque personne, sur la base de la narration partielle des personnages et donc des zones laissées dans l’ombre, peut intégrer sa propre histoire à celle des protagonistes. 

Des personnages handi qui permettent cette projection, il y en a globalement peu. Personnellement, les grandes figures de la pop culture auxquelles je m’étais complètement identifiée en étant plus jeune par rapport à mon handicap étaient les X-Men. Leur vécu commun d’avoir subi des mutations et d’être devenus des êtres différents, d’avoir un rapport particulier à la société «normale», combiné à l’aspect fantastique de leurs pouvoirs, ça rendait l’identification aux personnages possibles, mais ça laissait aussi de la place pour se construire au-delà du handicap, dans le bon comme le mauvais. 

Ce sont des choses importantes pour un esprit d’enfant: le droit à la zone d’ombre, le droit aux personnages, aux anti-héros, le droit aux méchants. Ces récits fictionnels me donnaient des exemples sur ma perception, différente, par la société. Ça permet de poser dès l’enfance les jalons d’une réflexion et d’un rapport de soi à la société. J’insiste sur ce point parce que c’est très important d’avoir des représentations positives, mais aussi des représentations plus sombres de ce que ce regard sociétal validiste peut entraîner.

La société valide adore les histoires de handicaps et de personnages handicapés: ce sont une sorte de films d’horreur pour les valides qui, que ce soit assumé ou non, ressentent une angoisse réelle de perdre l’usage de leur corps. Notre société est tellement violente envers les personnes handicapées qu’une personne valide a peur de devenir handicapée, de ne plus être capable de produire, de devenir «une charge pour la société», d’être mis au banc, de se retrouver à survivre plus qu’à vivre… 

La perspective du handicap est effrayante pour la société valide et c’est ce côté «frisson» qui attire les valides. Surtout que ces histoires narrent toujours le dépassement du handicap et possèdent donc un côté rassurant: «ah mais oui, mais on peut s’en sortir aussi». Il y a le terme anglophone d’inspiration porn pour décrire ce type d’œuvres où des personnages handicapés servent à inspirer un public résolument valide. C’est quelque chose de très prisé. Si ce n’est pas trop mal écrit et pas trop mal filmé, ce sont des œuvres qui font donc pleuvoir les récompenses. 

En plus de ça, pour un·e comédien·ne valide, ce genre de rôle constitue une sorte de consécration ultime. La société a l’impression qu’iel s’est complètement dépassé dans le fait de jouer en fauteuil par exemple. Alors que des comédien·nes qui sont en fauteuil et qui jouent tout le temps en fauteuil, ça existe et ça n’a rien d’incroyable. Cela découle de la vision que le handicap diminue forcément le corps valide, et donc, un·e comédien·ne qui porte un costume de handicap va être «entravé·e» dans son jeu. S’ajoute à cela le fait concomitant qu’il y aurait un certain courage à avoir pour un·e comédien·ne valide à jouer un personnage handicapé, à s’abaisser, s’enlaidir, alors même que les comédien·nes représentent souvent les canons de beauté. Je pense qu’il y a une forme de récompense à cet accord d’enlaidissement. 

La seule exception notable à tout ce système de représentation sont les Jeux Paralympiques. Là, les corps handicapés correspondent complètement à une vision ultra­capitaliste du dépassement de soi. Les personnes handicapées transcendent leur condition pour la gloire de leur pays. Les caractéristiques mises en avant sont l’abnégation et la résilience. Or la résilience est vraiment la première qualité qu’on te demande en tant que personne handicapée, car son principe est d’accepter de souffrir et d’aller au-delà de la souffrance. 

Globalement, les athlètes handis correspondent complètement à ce type de récit. Les Jeux paralympiques constituent d’ailleurs un moment de surproduction de récits positifs autour du handicap, de récits de dépassement. Le principe de prendre un corps handicapé et de le faire concourir dans des disciplines pensées pour des corps valides sert à voir jusqu’où peuvent aller ces corps, jusqu’à quel point ils peuvent rattraper les corps valides. On réancre les corps dans la performance valide, c’est le but à atteindre. Ce faisant les corps handicapés sont glorifiés. 

L’autre type de récits où des personnes handicapées sont autorisées à apparaitre elles-mêmes, c’est l’humour. Quelques productions récentes concernent effectivement le handicap. La série Vestiaires par exemple est composée de mini-­épisodes de trois minutes avec des personnes concernées qui font des scénettes humoristiques. Cela relève aussi d’une forme d’inspiration porn, mais dans le registre de l’humour. On retrouve ce principe du corps diminué, triste, et qui est dépassé, cette fois par l’humour. 

Propos recueillis par Clément Bindschaedler

La «chaîne humoristique de vulgarisation» d’Elsa Bouyeron sur YouTube On se laisse la nuit ↗︎