Initiative SSR
Une mise hors-antenne programmée?
Entre attaques de la droite, perte de crédibilité politique et contraintes économiques structurelles, l’audiovisuel public suisse apparaît plus fragilisé que jamais. Dans un tel contexte, toute défense sérieuse d’un service public des médias doit reposer sur une critique de la marchandisation de l’information et de ses effets politiques.

Le 8 mars 2026, la population suisse sera appelée à voter, parmi plusieurs objets, sur l’initiative «200 francs, ça suffit! (initiative SSR)». Cette dernière, lancée par l’UDC en mai 2022 avait abouti en juillet 2023, avant d’être rejetée par le Conseil fédéral en juin 2024 puis par le parlement en septembre 2025.
L’initiative a néanmoins servi de prétexte à Albert Rösti, Conseiller fédéral UDC en charge de la communication, pour abonder dans le sens de l’initiative et ordonner une baisse massive de la redevance, qui parait, en comparaison de l’initiative, beaucoup plus raisonnable. Cette manœuvre politique est passée par un contre-projet au niveau de l’ordonnance sur la radio et la télévision qui baisse, progressivement, la redevance de 335 à 300 francs tout en exonérant de cette taxe les entreprises dont le chiffre d’affaires est égal ou inférieur à 1,2 million de francs. Fin novembre 2025, la SSR traduisait cette baisse en coupes budgétaires: 270 millions de francs à économiser d’ici 2029 qui se traduisent par la suppression de 900 postes d’ici-là.
La redevance
Mais quelle est cette «redevance » et son rôle? La redevance audiovisuelle est la contribution financière demandée à chaque ménage suisse pour financer l’audiovisuel public – elle s’élève actuellement à 335 francs par année. En 2024, les fonds perçus via la redevance représentaient 83% du budget total de la SSR. Son financement annexe aux impôts est justifié, selon la RTS elle-même, par un besoin d’indépendance: «Si la redevance était perçue par le biais des impôts, l’indépendance de la SSR serait menacée. Des influences politiques pourraient alors peser chaque année sur les programmes lors de débats parlementaires portant sur le budget de la Confédération et les attributions annuelles» (RTS, «FAQ sur la redevance»).
Si ce système permet effectivement d’éviter la remise en cause systématique de la SSR lors de l’établissement des budgets fédéraux, il pose, comme la TVA, un problème fondamental: il est inéquitable. En effet, un ménage composé d’une mère célibataire payée au salaire minimum avec trois enfants à charge payera exactement le même montant qu’un ménage composé d’un couple d’avocats fiscalistes. Contrairement à l’impôt sur les personnes, la redevance n’est pas progressive et constitue un poids financier conséquent pour les ménages à faibles revenus. En ce qui concerne la «garantie» d’indépendance, on peine à voir en quoi le système de la redevance l’a protégé face à une simple manœuvre de l’UDC…
Peu d’alliés, beaucoup d’ennemis
La votation tombe on ne peut plus mal pour la RTS. L’initiative a abouti en juillet 2023, peu avant le début du génocide à Gaza, et arrivera en votation après deux années et demi de génocide, dont la couverture par la RTS, bien que moins pire qu’ailleurs en Europe, a repris, en très large partie, le narratif sioniste. Cette partialité n’est pas le premier «faux pas» de la RTS. En mars 2023, l’émission Temps présent titrée «Détransition, ils ont changé de sexe et ils regrettent» était diffusée malgré les critiques répétées de l’ensemble des acteur·ices de terrain sur le caractère mensonger et biaisé du reportage. Face aux réalités statistiques, la RTS a préféré favoriser les voix réactionnaires transphobes. De même, le maintien, à grand frais, de la diffusion de courses de Formule 1 en pleine crise climatique ne laisse d’étonner.
Le 4 décembre dernier, après un vote effectué à Genève, Israël est autorisée à participer à l’Eurovision 2026. Les diffuseurs espagnol, irlandais, néerlandais et slovène annoncent alors leur boycott de cette édition. La SSR au contraire a voté en faveur du maintien de la présence du pays colonial dans ce concours «apolitique» (dont la Russie avait été exclue à la suite de son invasion de l’Ukraine).
Cette poignée d’exemples s’additionne à la mauvaise qualité de nombreuses émissions et à une approche particulière de la «pluralité» des voix du débat public. En effet, pour les acteur·ices non institutionnels, le droit à la parole se résume souvent à quelques secondes sur-découpées et souvent vidées, voire détournées, de leur sens initial pour ensuite laisser libre champ durant plusieurs minutes à un·e invité officiel·le, généralement un·e parlementaire, pour dérouler son argumentaire… étrange conception du débat public.
La votation tombe ainsi à pic! L’UDC, et la droite bourgeoise plus généralement, se frotte les mains à l’idée de dynamiter un service public. Une partie de la gauche, dégoutée par le travail, en partie honteux, de la RTS n’a aucune envie de la défendre. Pour enfoncer le clou, la direction de la RTS a transmis à ses employé·es ses directives concernant la période de campagne à venir: interdiction stricte de prendre publiquement la parole sur la question!
Neutralité Potemkine
Pour bon nombre de travailleur·ses de la RTS, et particulièrement les journalistes, ce muselage politique est d’ores et déjà intégré et ne nécessiterait même pas de menaces pour être effectif. Accolée à la mission d’éducation des médias publics, la plus pauvre version possible de la «neutralité» journalistique infuse dans les pratiques courantes de la production médiatique.
On retrouve cette position dans de nombreuses prises de parole des employé·es. Dans une courte vidéo de septembre 2025 titrée «On te répond: La RTS est-elle trop à gauche ou à droite?», une journaliste explique que cette question n’est pas pertinente car le travail journalistique servirait précisément à créer une «information» apolitique, sur la base de laquelle le citoyen-public pourrait se construire un avis politique éclairé. Le travail journalistique, pensé ainsi, est un processus de dépolitisation. On part de faits, inscrits dans le «débat public», on les neutralise puis on les présente au public. Le lieu de la fabrication partisane serait celui du «débat politique». Pour achever de convaincre, une étude de l’Université de Zurich est citée tout comme le monitoring du temps de parole en période d’élections ou de votations et les règles déontologiques.
Une telle vision fait fi de l’inscription matérielle des individus dans la société – et donc de leur positionnement au sein des dominations qui traversent cette dernière – et des innombrables paramètres, tant individuels que structurels, qui façonnent chaque individu et son rapport au monde social. Pour les médias publics, l’idée de neutralité et celle de l’individu libre ayant simplement besoin de «savoirs» se co-construisent et sont co-dépendantes. C’est parce que l’individu serait libre dans ses choix qu’il aurait besoin de savoirs «neutres» pour prendre des décisions éclairées. Inversement, l’idée d’un savoir neutre se fonde dans la liberté individuelle et dans la capacité de s’affranchir des tutelles.
Dans cette logique tautologique, les journalistes, par l’adoption de règles déontologiques et par leur revendication, et en tant qu’individus libres et capables de s’affranchir des tutelles, créent de «l’information» neutralisée, qui servira à d’autres individus libres comme base de décisions éclairées. En plus d’être fausse (la sociologie devrait peut-être figurer au programme des écoles de journalisme?), cette conception permet ainsi à la RTS de nier sa propre inscription dans la société et dans les rapports de domination qui la traversent, et ce, tant au niveau global de l’institution qu’au niveau de l’employé·e-journaliste.
Ce réflexe pavlovien (du médecin russe Ivan Pavlov qui a découvert la possibilité d’acquérir, par conditionnement, une réponse automatique, ou plus communément: un réflexe) du recours à l’idéal de neutralité pour défendre leur rôle est allé croissant chez les journalistes de la RTS ces dernières années.
La droite et l’extrême droite attaquent de plus en plus fréquemment la RTS pour ses positions «woke». Bloquée dans son idéal de neutralité, la RTS cherche par tous les moyens à se débarrasser de cette étiquette gênante. Pour résoudre le problème, elle invite progressivement des invité·es toujours plus réactionnaires.
Le principe de «l’équilibre des points de vue», qui consiste à donner la parole à chaque partie prenante, est un autre témoignage de l’absurdité journalistique et de la nécessité de toujours se situer au «juste milieu». Lorsque les propos et positions de l’extrême droite déplacent toujours plus loin la fenêtre d’Overton (le champ du discible) et que les propos déshumanisants et négationnistes concernant la situation en Palestine continuent d’infuser le débat public, quel sens y-a-t-il à chercher un «juste milieu»?
Persuadée d’évoluer et de faire son travail au-dessus de la mêlée, la RTS est incapable de comprendre que son contenu est ancré politiquement et que, selon ses principes creux, il va glisser toujours plus à droite, sans que cela ne modifie les attaques à son encontre. Quelle que soit la ligne éditoriale de la RTS, l’UDC voudra toujours la détruire puisqu’elle est un service public.
Économie politique des médias
À gauche, l’audiovisuel public apparaît généralement comme une fin en soi: une forme médiatique idéale, qui serait menacée de détournement par des intérêts privés avides de profit. Cette spécificité des médias publics est considérée comme entérinée par leur statut – en Suisse, la SSR est une association de droit privé sans but lucratif. Ce serait là une garantie de la fonction démocratique essentielle dont ils sont investis: informer l’ensemble des citoyen·nes du pays, sur une base neutre. Cette raison d’être reste toujours au cœur du débat, puisque seul l’audiovisuel public serait capable de remplir ce rôle. La différence avec les médias privés résiderait donc dans un attachement public à l’information véritable, tandis que ceux-ci seraient essentiellement conditionnés par la recherche du profit.
Ce récit reste trompeur sur le rapport actuel du secteur privé à la production médiatique. Il se focalise sur des seules questions de contenu, au détriment d’une analyse plus large de la marchandisation de l’information. Celle-ci ne repose pourtant pas seulement sur le statut – lucratif ou non – de chaque média, mais plus fondamentalement sur l’intégration capitaliste du champ de la production médiatique dans son ensemble. En effet, la marchandisation de l’information n’est pas qu’une affaire sectorielle.
Pour les acteurs privés, la propriété médiatique n’est pas un investissement rentable: chaînes de télévision et titres de presse sont aujourd’hui structurellement déficitaires, en Suisse comme ailleurs. Pourtant, les fonds privés continuent de les alimenter, révélant ainsi qu’une autre fonction est accordée à la sphère médiatique – une fonction idéologique de marchandisation généralisée du monde social. Celle-ci prend deux formes: transmission d’une vision politique, aliénation de l’individu par une vie quotidienne routinisée, dans laquelle toute activité hors-travail est tournée vers la consommation.
Les profits générés par l’activité médiatique sont ainsi indirects, et se reflètent ailleurs que dans les comptes déficitaires des entreprises médiatiques. L’information n’est donc pas une marchandise parce qu’elle est rentable en elle-même, mais bien parce qu’elle fait partie de la reproduction élargie du capital.
Sous sa forme actuelle, la fraction publique du secteur médiatique n’échappe pas à la marchandisation de l’information. Bien que la fraction privée ne soit pas fondée sur la recherche directe du profit, elle tire vers le bas le coût de production de l’information. Sur le «marché de l’attention» médiatique, l’audiovisuel public est forcé de s’aligner sur ces standards pour ne pas couler. En d’autres termes, les pratiques du secteur privé rentrent petit à petit dans le secteur public, de plusieurs manières – circulation des travailleur·ses entre le privé et le public, formation des journalistes dans les mêmes cursus, adoption directe de pratiques faisant croître la productivité médiatique, etc. L’adaptation des médias publics aux nouveaux standards de production de l’information reste toutefois structurellement insuffisante: de nombreux pays d’Europe étant déjà passés par là, les ambitions de privatisation de la RTS n’ont, de toute façon, toujours été qu’une question de temps.
Quelle défense du service public des médias?
Sans reconnaissance de l’intégration capitaliste de la production de l’information, toute défense «traditionnelle» du service public des médias semble vouée à l’échec. Ce principe de réalité vaut aussi bien pour les travailleur·ses de la RTS que pour la gauche. Les premier·ères doivent comprendre que leur activité est dominée par le capital et qu’iels sont partie prenante de la lutte des classes. Leur entêtement à revendiquer une «neutralité», en réalité creuse, ne pèse rien face aux évolutions, sur le long terme, du capitalisme. Elle empêche même aux employé·es de prendre conscience de leur position et d’engager une réflexion politique de fond sur leur activité.
Le sacro-saint principe de la «neutralité» n’est qu’un mirage qui empêche de percevoir le mur dans lequel l’audiovisuel public fonce à toute vitesse. Pourtant, la seule manière de défendre durablement le secteur public des médias nécessite de le dé-particulariser, en arrêtant de penser qu’il peut exister en-dehors du capitalisme parce qu’il serait financé par l’État.
La seule voie de démarchandisation de l’information réside en effet dans une offensive générale contre le capital. Le rejet de l’initiative comme du contre-projet ne règlera pas le problème de fond, mais pourra au moins nous faire gagner du temps.
Clément Bindschaedler Antoine Dubiau