Au travail, l’intelligence artificielle est au service du patronat
Présentée comme une révolution technologique inévitable, l’intelligence artificielle est avant tout un outil de contrôle et d’intensification du travail. Entretien avec le sociologue du travail Juan Sebastián Carbonell, auteur d’un livre récemment paru sur la question.

Depuis quelques années, le débat public est saturé de récits positifs sur l’IA et la nécessité de la développer: sur quelle réalité technologique repose cet emballement?
L’emballement autour de l’IA ne repose sur aucune réalité technologique. Cela peut sonner un peu choquant de le dire comme ça, mais il faut comprendre que l’intelligence artificielle est une technologie dont la définition est extrêmement floue. Elle traverse périodiquement des phases de développement et d’enthousiasme, mais aussi des périodes de crise et de déception. En réalité, la phase que l’on vit actuellement est une phase d’enthousiasme, à la suite à la fois à des changements technologiques qui datent en réalité du tout début des années 2010 (en particulier en ce qui concerne la «computer vision»), mais aussi – et surtout – à la suite de la présentation, par les acteurs de la tech, de ces technologies comme étant révolutionnaires.
Ce qui est paradoxal, c’est qu’il y a 20 ou 30 ans, l’IA telle qu’elle existe aujourd’hui n’était peut-être même pas considérée comme faisant partie de la famille de l’intelligence artificielle. Un ensemble d’acteur·ices a donc fait un effort pour présenter l’IA comme une technologie unifiée, avec des objectifs communs, à partir d’une méthode précise, intégrant du machine learning, des big data, etc.
Il faut avoir à l’esprit qu’à l’origine de ces discours enthousiastes et de la saturation actuelle du débat public, il y a donc les entreprises du numérique qui ont intérêt à faire croire que la technologie serait radicalement nouvelle et qu’elle impliquerait donc une rupture par rapport au passé.
Les médias contribuent aussi, d’une certaine façon, à cette hype autour de l’intelligence artificielle. Les entrepreneur·ses de la tech y sont souvent invité·es pour donner leur point de vue sur sur le sujet, pouvant ainsi promouvoir leurs intérêts directs dans l’espace médiatique.
Un dernier acteur mériterait qu’on s’y penche davantage, son rôle étant sous-estimé: l’État. Celui-ci est très investi dans le développement de ces technologies, d’autant plus avec la concurrence inter-impérialiste entre la Chine et les USA, afin de garantir les intérêts respectifs de leur patronat du numérique. En bref, sans nier les progrès réels dans le secteur, ce n’est pas pour des raisons purement technologiques qu’on parle autant d’intelligence artificielle aujourd’hui.
Sur le plan économique, l’idée d’une «bulle de l’IA » alimentée par les multinationales du secteur fait de plus en plus de bruit. Que penses-tu de cette hypothèse?
Le discours sur la «bulle de l’IA» est rassurant parce qu’il laisse penser que le secteur va s’effondrer tout seul, et donc que la question de la technologie n’a pas besoin d’être pensée. Au contraire, il faut penser la question pour elle-même.
Le dégonflement du secteur de l’intelligence artificielle aura des effets sociaux importants et très négatifs. De grosses entreprises connaîtront des restructurations et des milliers de personnes seront licenciées – comme actuellement chez Amazon ou chez Meta. On ne peut pas se contenter de parler de manière rassuriste de la «bulle de l’IA» en-dehors de cette réalité sociale.
Dans ton livre, ta réflexion se focalise sur les implications du développement de l’IA sur le travail. Peux-tu expliquer en quoi les deux grands récits actuels sur la question – l’IA va engendrer un chômage de masse ; l’IA va automatiser certaines tâches pénibles et alléger le travail – masquent la réalité?
Ce sont les deux arguments principaux du sens commun face aux changements technologiques. Le premier est celui du chômage technologique: les nouvelles technologies vont supprimer massivement des emplois. C’est un discours omniprésent, mais qui n’est pas du tout nouveau – il revient lors de chaque grand changement technologique supposé – et pourtant ça n’arrive pas. Je dirais que cet argument a une fonction disciplinaire potentielle: cela permet de montrer aux salarié·es (et aux syndicats), qu’en fait, s’iels n’acceptent pas telle concession, telle nouvelle technologie, telle restructuration, telle réorganisation, en fait, iels seront au chômage.
L’autre argument courant c’est celui de l’IA qualifiante: les nouvelles technologies sont forcément positives puisqu’elles permettraient d’automatiser les tâches les plus pénibles – «à faible valeur ajoutée», selon le vocabulaire patronal – en préservant et valorisant les tâches «à forte valeur ajoutée» – toujours selon le vocabulaire patronal. Je l’ai observé dans mes propres travaux sur l’industrie automobile. Un exemple de tâches à faible valeur ajoutée est celles de charge mentale, où les ouvrier·es sur la chaîne de montage ont à suivre un listing papier pour savoir quelle pièce monter sur quel véhicule. Il y a des formes d’automatisation de ce genre de tâches, avec l’approvisionnement directement des pièces sur le bon véhicule par des robots. Ainsi, les ouvrier·es n’ont pas besoin de se consacrer à ces tâches, iels n’ont plus besoin de se déplacer autour du poste de travail pour aller piocher les pièces. Mais d’après les ouvrier·es elleux-mêmes, cette tâche «à faible valeur ajoutée» est aussi une sorte de micro-pause qui leur permet aussi de souffler, voire même de se déplacer pour pouvoir discuter avec les collègues, etc. Dans la nouvelle configuration, avec les robots qui approvisionnent les pièces, iels se retrouvent coincé·es sur le poste avec une intensification du travail.
La thèse principale du livre est que l’on ne se trouve pas dans une situation d’augmentation du travail, c’est à dire de travailleur·ses qui auraient un travail plus intéressant car plus abstrait ou plus complexe, mais au contraire, on se trouverait dans une situation de dégradation de travail. Je m’inspire là du travail de Harry Braverman, un ouvrier militant trotskiste étasunien. Dans les années 1970, il a écrit Travail et capitalisme monopoliste, dont le sous-titre était justement La dégradation du travail au 20e siècle. Je m’en inspire pour dire que l’intelligence artificielle est une forme de taylorisme augmenté, c’est-à-dire qu’elle contribue à la dégradation du travail au 21e siècle par des moyens numériques. Je trace ainsi une continuité entre les premières formes de taylorisme (la décomposition d’un travail en un ensemble des tâches) augmenté, jusqu’à aujourd’hui avec l’intelligence artificielle.
En quoi l’intelligence artificielle participe-t-elle de cette extension du taylorisme?
Le propre de l’IA, c’est qu’elle n’est pas seulement une taylorisation du travail manuel, mais surtout du travail intellectuel. Un sociologue italien, Alessandro Delfanti, qui travaille sur Amazon, a observé une «dépossession machinique» des connaissances des travailleur·ses. Leur travail est déjà en soi très peu qualifié, mais il repose sur des formes de connaissances tacites ou peu explicitées de l’organisation du travail par les travailleur·ses. Par exemple, la connaissance de l’inventaire: aujourd’hui, celui-ci est si important qu’il est impossible de connaître toutes les références. Ainsi, ces connaissances pratiques sont expropriées par les algorithmes d’Amazon et l’inventaire numérisé. Ensuite, ces algorithmes vont servir à dicter le travail des préparateur·ices de commandes au quotidien ou piloter des robots.
C’est aussi ce que décrit David Gaboriau dans son travail sur la commande vocale. Il montre que celle-ci enlève aux travailleur·ses la possibilité d’organiser leur propre travail, elle leur retire une certaine autonomie.
Je montre dans le livre que cette «dépossession machinique» concerne également des professions dites créatives ou intellectuelles, qui auraient pu se penser à l’abri de toute taylorisation. Mais comme le dit Braverman, il n’y a aucune tâche ni métier suffisamment complexe, suffisamment intellectuelle pour qu’elle puisse être à l’abri d’une taylorisation. Lorsqu’on évoque le taylorisme, on pense directement à des métiers manuels, mais on peut évidemment faire ça avec des métiers intellectuels. On l’observe en effet de longue date dans certains métiers manuels qualifiés ou dans les services – par exemples dans les centres d’appel. Des sociologues britanniques parlaient même de «chaîne de montage dans la tête» pour caractériser l’organisation du travail dans les centres d’appel.
On peut voir la même chose aujourd’hui dans le cas de l’IA, à travers le cas des traductrices et des traducteurs que je développe un tout petit peu dans le livre. C’est une profession semi-artisanale, puisqu’iels utilisent déjà des outils numériques, mais sur lesquels iels avaient le contrôle: iels pouvaient choisir la manière d’utiliser ces outils, ainsi que leur degré d’utilisation. Cela change avec l’IA, qui les exproprie de la dimension créative de leur métier. La traduction est dégradée en un travail de post-édition. Il s’agit en effet de repasser sur un texte que les traducteur·ices n’ont pas traduit elleux-mêmes. Il y a tout un débat pour savoir s’il y a un gain de temps ou pas. Certaines associations professionnelles disent qu’en réalité, c’est plus chronophage parce qu’il y a toujours des erreurs qu’il faut corriger – hallucinations, absence de prise en compte du contexte, etc. Donc la traduction automatique est plus chronophage, mais elle est moins chère!
Tu parles de l’IA comme d’une nouvelle étape dans le commandement algorithmique du travail, peux-tu préciser cette idée?
Il existe de nombreux discours patronaux qui promeuvent le management algorithmique, en le décrivant simplement comme un outil plus efficace que les capacités humaines de planification. Cela permettrait de faire plus facilement l’appariement entre des clients, des fournisseurs, des marchés, etc. En replaçant le management algorithmique dans l’histoire sociale du commandement au travail, on constate qu’il s’agit très clairement d’un accroissement du contrôle du processus de travail par les directions d’entreprises – d’où l’idée de commandement algorithmique.
Une partie de la gauche voit dans l’IA un outil potentiellement émancipateur. Que penses-tu de cette perspective?
Il faut revenir un peu sur les débats au sein de la gauche à propos du changement technologique. J’ai aussi publié, en septembre, une postface à une réédition du Fragment sur les machines de Marx (1858), chez Payot. Les débats autour de ce texte reflètent assez bien l’illusion technophile d’une partie de la gauche pendant l’essentiel du 20e siècle, qui consistait à dire que le changement technologique sous le capitalisme est potentiellement mauvais, mais que sous le socialisme il sera forcément bon puisque les forces productives appartiendront à tout le monde.
Je suis farouchement en désaccord avec cette position-là, parce qu’elle laisse de côté la question de la conception même des technologies. Celles-ci sont prises dans des trajectoires technologiques qui déterminent jusqu’à un très haut point leur usage. C’est pour cela qu’Harry Braverman disait qu’il ne peut pas y avoir de chaîne de montage socialiste, parce que la chaîne de montage incarne l’idéal patronal de la dissociation entre conception et exécution. De façon analogue, j’essaye de dire que l’intelligence artificielle au travail aujourd’hui est un taylorisme augmenté, qu’elle constitue une forme de dépossession machinique des connaissances des travailleur·ses, et qu’il ne peut donc pas y avoir d’intelligence artificielle socialiste.
Dans le mouvement syndical, notamment en France, l’idée qui domine est celle qu’il faudrait armer les syndicats dans la négociation collective des retombées de l’intelligence artificielle, car celle-ci est inévitable. C’est toujours mieux qu’il y ait davantage de négociation que pas de négociation, mais cela ne résout pas la question de la technologie. Son contrôle reste entre les mains du patronat, qui en détermine les finalités, les usages et leurs modalités.
Par ailleurs, l’IA nécessite énormément de ressources naturelles – minérais, eau, énergie – et exploite des centaines de milliers de travailleur·ses précaires pour entraîner les outils numériques. Dans ces conditions, peut-on penser que cette technologie pourrait être utilisée à des fins émancipatrices?
Je suis pas du tout en accord avec cela. Il faut plutôt penser la question de l’expropriation des grandes entreprises de la tech, en considérant que ce sont des technologies beaucoup trop dangereuses et importantes pour être laissées entre les mains d’une poignée de «technofascistes».
Les travailleur·ses de la tech, qui sont bien souvent les premiers oublié·es de cette question-là, ont un rôle à jouer. Il y a déjà eu des grèves chez Google lors d’accords signés avec le Pentagone en 2018. La gauche – notamment syndicale – doit se poser la question de la finalité des technologies, au-delà de la seule question du «dialogue social» au sein des entreprises.
Propos recueillis par Antoine Dubiau
Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté Paris, Amsterdam, 2025