SECO: juste un «Bug»?

Présenté comme la conséquence d’un bug informatique, une erreur mineure, le blocage et les retards de dizaine de milliers de versements d’indemnités de l’assurance-chômage depuis le début de l’année constituent l’aboutissement chaotique d’un projet mené par le Secrétariat d’État à l’économie. Plusieurs audits internes réalisés par le Contrôle fédéral des finances fournissaient pourtant des signaux d’alerte sur un projet foireux.

Jérôme Cosandey, responsable au SECO
Jérôme Cosandey, responsable au SECO (après 13 ans au think tank ultralibéral Avenir Suisse), va-t-il se retrouver au chômage à cause du fiasco SIPAC 2.0?

Jugé obsolète, le système informatique servant à verser les indemnités de l’Assurance-­chômage (SIPAC) doit être modifié, juge le Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Un premier projet, estimé à 35 millions de francs, sera abandonné en 2015.

Un nouveau projet est mis en route, budgété initialement à 76 millions et devant être opérationnel en 2020. Son introduction a été reportée à plusieurs reprises. Ces retards s’accompagnent d’une explosion des coûts, portés à 118 millions en 2021, puis estimés à 201 millions de francs en août 2024.

Visiblement, les tests préliminaires n’ont pas été suffisants et sérieux. L’introduction partielle du système SIPAC 2.0, pour verser les indemnités pour RHT ou les indemnités intempéries, ne suffisait pas à établir la pérennité de la nouvelle version. Car la montée en charge n’était absolument pas comparable. Les RHT concernent 150 entreprises, alors qu’il y a plus de 108000 personnes affiliées à l’Assurance-chômage – donc 700 fois plus. Réduire les tests pour faire des économies? L’hypothèse peut être avancée.

Nombreuses alertes

Tout long de sa période prénatale, le projet SIPAC a connu des errements sérieux, décrits dans six rapports d’audit du Contrôle fédéral des finances. Celui publié en mars 2024 était édifiant, il «montre des manquements dans le pilotage et la gestion du projet», pointe un «sens des responsabilités insuffisant de la part de l’organe de compensation» créant des «risques de nouveaux retards et d’augmentation des coûts» et «des manquements répétés dans la conduite et le pilotage du projet»

De manière péremptoire, le SECO assurait dans un rapport interne, le 23 juillet 2025, que les difficultés étaient surmontées et ne voyait «aucun risque pertinent susceptible d’empêcher la mise en service en janvier 2026». Or l’audit publié en mai 2025 indiquait que le déploiement «reste un défi pour le SECO».

Dans une newsletter de juin 2025, le SECO n’a que des éloges pour SIPAC 2.0, surtout en termes de performances: réduction de 20 secondes du traitement d’une indemnisation. Ce résultat époustouflant s’accompagne d’un grand bémol: le temps de gestion du droit à l’indemnité augmente de… 50 secondes «seulement» précise la lettre! Et le chef de projet Fabian Ruhlé de conclure «le système a gagné en performance». On connaît la suite.

Irresponsabilité politique

Le dépassement budgétaire du projet a peu été évoqué durant la crise de janvier 2026. Pourtant, en ces temps où les responsables politiques bourgeois insistent pour faire des coupes budgétaires, une analyse aurait été bienvenue. L’UDC, qui s’indigne que l’argent public soit jeté par les fenêtres du Palais fédéral, est restée étrangement silencieuse, comme les ténors des partis bourgeois. Non seulement des comptes précis doivent être rendus, mais des responsabilités clairement établies.

Tout comme pour la conduite erratique du projet, le SECO et ses responsables n’ont pas été à la hauteur des conséquences. 

Après trois semaines de gabegie, le SECO reconnaît le 30 janvier que les dysfonctionnements les plus graves ont été corrigés, précisant que dix «incidents majeurs» sont survenus depuis l’introduction du nouveau système le 6 janvier. Jérôme Cosandey, responsable au SECO, désignait «des risques de transition mal évalués, voire non identifiés»

Persister à parler de «bug» relève bien de l’abus de langage. L’expression «fiasco informatique» semble plus adapté. Car ce sont des perturbations majeures, touchant des dizaines de milliers de personnes, qui ont été observées après le déploiement de la nouvelle version. 

Dans ce haut lieu du libéralisme économique et politique, l’empathie pour les victimes ne semble pas très élevée. La minimisation des problèmes de versement, voire leur déni, a marqué la communication du SECO depuis le début de l’année.

Tout aussi étrange, le silence de la cheffe du SECO et de son ministre de tutelle, l’UDC Guy Parmelin. Cette attitude ressemble à un manque de considération pour les dommages et pour les personnes lésées. Les autorités sont bien plus réactives lorsqu’il s’agit d’infliger des pénalités aux personnes ayant des retards dans les documents à présenter. 

Les reports dans le versement des indemnités de l’AC sont présentés comme un risque acceptable, ne donnant lieu à aucune forme de compensation ou d’indemnité, par exemple sous forme d’une somme forfaitaire. 

Or les conséquences de ce «bug», qu’elles soient financières ou morales (loyers impayés, endettement, précarisation, stress) sur les bénéficiaires de l’AC doivent être prises en compte. Ce n’est plus un problème technique mais politique. Les personnes au chômage ne sont pas des citoyen·nes de seconde zone.

José Sanchez