Iran
Les protestations assiégées par des ennemis intérieurs et extérieurs
Le régime théocratique iranien a choisi une nouvelle fois de réprimer par la force et dans le sang le vaste mouvement de protestation qui s’est déroulé aux quatre coins du pays. Nous reprenons partiellement un article du collectif Roja, qui tente de tirer les premières leçons et qui dessine quelques perspectives pour le futur.

L’ Iran traverse un moment décisif. La République islamique se trouve à l’un d’un points les plus faibles de son histoire, en raison à la fois des soulèvements répétés à l’intérieur du pays et des pressions internationales, notamment après le 7-Octobre, par l’affaiblissement du soi-disant «axe de résistance».
L’avenir du soulèvement actuel reste incertain, mais l’ampleur du mécontentement laisse présager que de nouvelles vagues de protestation peuvent surgir à tout moment. Dans ce contexte, toute intervention militaire ou impérialiste affaiblirait les luttes actuelles et donnerait plus de latitude à la République islamique pour accentuer sa brutalité contre les mouvements populaires.
Une multiplication des soulèvements populaires depuis 2017
Au cours de la dernière décennie, la société iranienne a reconstruit l’action collective politique par le «bas». Du Baloutchistan et du Kurdistan lors du soulèvement Jina, aux petites villes du Lorestan et d’Ispahan dans la vague actuelle, des grèves générales des enseignant·es et des travailleur·ses aux manifestations des infirmières et des retraité·es, l’action politique, en l’absence de représentation officielle, s’est déplacée dans la rue, vers les comités de grève et les réseaux locaux informels.
Ces actions, bien que réprimées avec violence, restent vivantes dans la société et peuvent à tout moment contribuer à créer une force politique. Ce qui déterminera la durée et l’orientation de ce mouvement, ce n’est pas seulement l’accumulation de colère, mais la possibilité de construire un horizon politique indépendant et alternatif.
Menaces extérieures et intérieures
Cependant, les luttes pour l’émancipation en Iran sont confrontées à deux menaces parallèles: d’un côté, le risque d’appropriation ou de marginalisation par des forces de droite exilées, utilisant la souffrance du peuple pour justifier les sanctions, la guerre ou l’intervention militaire. D’un autre côté, par certains segments de l’oligarchie au pouvoir (militaro-sécuritaire ou réformiste) qui, en coulisses, cherchent à se présenter comme l’option «la plus rationnelle, la moins coûteuse et la plus fiable» à l’Occident. Une alternative issue du régime pour le réarranger sans rompre avec le système de domination, à l’image de ce que Trump tente au Venezuela. Contraindre une partie du pouvoir à céder, sans transformation structurelle.
Cette stratégie froide vise à maîtriser la colère sociale, apaiser les tensions avec les puissances mondiales et garantir la continuité d’un ordre qui prive les peuples de leur droit à l’autodétermination.
Internationalisme et droit à l’autodétermination
Face à ces deux courants, la renaissance d’une politique internationaliste de libération est plus nécessaire que jamais. Cette perspective politique n’est pas simplement une «troisième voie» abstraite, mais un effort pour placer les luttes populaires au centre de l’analyse et de l’action: une organisation par la base plutôt que des scénarios écrits par des dirigeants autoproclamés et de fausses oppositions fabriquées de l’extérieur.
Aujourd’hui, l’internationalisme signifie reconnaître le droit à l’autodétermination des peuples tout en combattant toutes les formes de domination, intérieures comme extérieures. Un tel bloc, pour prendre corps, doit s’appuyer sur les expériences vécues, une solidarité concrète et des ressources indépendantes.
Cela implique la participation active des forces de gauche, féministes, anticoloniales et démocratiques pour une organisation de classe large au sein de la vague de protestations, afin de reconquérir la vie et créer des horizons alternatifs de reproduction sociale. Cette organisation doit également se situer dans la continuité des luttes précédentes, notamment le mouvement «Jin, Jiyan, Azadî» (Femme, Vie, Liberté), qui a traversé l’Iran en 2022 et qui conserve un potentiel libérateur pour neutraliser simultanément le discours de la République islamique, des monarchistes et des Gardiens de la Révolution, ainsi que des réformistes rêvant d’une transition contrôlée et à une intégration dans les circuits d’accumulation dans la région.
La diaspora iranienne se trouve également à un moment particulièrement crucial: elle peut jouer un rôle dans la redéfinition d’une politique libératrice, ou, au contraire, contribuer à reproduire le dualisme épuisé de la «tyrannie interne» contre «l’intervention extérieure», perpétuant ainsi le statu quo politique.
Cette position lie l’opposition à l’intervention impérialiste à une rupture explicite avec la République islamique et refuse toute justification de la répression au nom de la lutte contre un ennemi extérieur.
Article complet paru sur le site Lundi Matin
Roja est un collectif indépendant, de gauche et féministe, basé à Paris et composé de militante·s issue·s de différentes peuple du territoire iranien: kurdes, hazaras, perses…