30 km/h: la droite accélère

Ces derniers mois, les attaques contre les axes routiers limités à 30 km/h se sont multipliées en Suisse. En réaction à l’évolution des pratiques de mobilité et des aspirations des villes, la droite fait de la défense du statu quo automobile un enjeu idéologique.

Dépôt d’une pétition contre l’interdiction de principe du 30 km/h sur les routes principales
Dépôt d’une pétition contre l’interdiction de principe du 30 km/h sur les routes principales, Berne, 4 décembre 2025.

Le 30 novembre 2025, c’est la consternation dans le canton de Zurich: la «Mobilitäts-­Initiative» de l’UDC est acceptée à 56,8%. Avec ce texte, les villes de Zurich et Winterthour se verront désormais bridées dans leurs possibilités d’instaurer des limitations à 30 km/h sur leurs routes jugées principales.

Batailles locales…

Un peu partout – Fribourg, Lucerne, Schaffhouse, St-Gall – alors que les villes tentent de protéger leur population du bruit routier et des dangers du trafic, la droite cantonale veut verrouiller le 50 km/h minimum sur des axes dits «structurants», quitte à s’asseoir sur l’autonomie communale. 

À Genève, un référendum sera déposé tout début avril pour contrer une offensive du même type. Lueur d’espoir: Bâle-­Campagne vient de refuser une initiative qui voulait soumettre au référendum obligatoire toute limitation à 30km/h sur un grand axe.

…et attaque nationale

Au niveau fédéral, c’est une motion du PLR lucernois Peter Schilliger, acceptée il y a quelques mois par le Parlement, qui a donné un blanc-seing au ministre des transports Albert Rösti – ancien président d’AutoSuisse – pour changer les règles. D’ici peu, les villes qui voudront limiter à 30km/h les routes «à orientation trafic» devront non seulement fournir des expertises pour chacun des tronçons concernés – une règle contraignante déjà en vigueur – mais seront en plus contraintes de démontrer par des études que le 30km/h ne provoquera aucun trafic d’évitement dans les quartiers. L’objectif: freiner tout développement du 30km/h. Plus sournois encore: en passant par une ordonnance plutôt que par la loi, Albert Rösti veut éviter tout référendum.

Des bienfaits pourtant reconnus

Mais la résistance s’organise, notamment grâce aux milieux associatifs. Car les bienfaits d’une baisse de 50 à 30 km/h sont évidents: division par deux du bruit, division par six du risque de décès en cas de collision pour les personnes à pied ou à vélo, encouragement aux mobilités actives, etc. 

Or, le bruit est un enjeu majeur de santé publique et les tendances en matière de sécurité routière en Suisse inquiètent: +34% de tué·es ces cinq dernières années sur nos routes, contre −12% dans l’UE. L’expérience du 30km/h démontre partout que les inconvénients pour les automobilistes sont minimes, voire inexistants. Les temps de parcours restent souvent les mêmes et la fluidité est améliorée. 

En réalité, en sanctuarisant le 50 km/h et ses nuisances sur les axes structurants, la droite pénalise les classes populaires qui sont nombreuses à vivre à proximité des grands axes routiers. Et les statistiques sont claires: plus on est riche, plus on est motorisé·e et plus on roule en voiture.

Glorification des valeurs réactionnaires

Au-delà de ces considérations socio-­géographiques, on peut s’interroger: pourquoi la droite et l’extrême-droite font-elles du 30km/h un tel enjeu? Tout d’abord, car en réactivant une forme de «populisme automobile» – on se rappelle du Parti des Automobilistes suisse des années 1985–95, elles caressent dans le sens du poil un vaste vivier électoral: les dizaines de milliers personnes aux prises avec la dépendance automobile résultant de décennies de mitage du territoire et d’investissements routiers au détriment des transports publics… et s’épargne toute remise en question de ces erreurs de développement. 

La droite en profite pour mobiliser autour de ses valeurs: contestation des régulations étatiques et environnementales, défense de la sacro-sainte «liberté individuelle», conception de l’espace public comme un terrain à conquérir et dominer, quand elle ne se fait pas carrément l’écho d’une célébration masculiniste de la vitesse et de la puissance.

Le 30 km/h, uniquement devant chez moi 

Enfin, bien sûr, la droite tient surtout là un angle politique pour cibler la gauche et les écologistes, qui voudraient prétendument «imposer» depuis leurs centres urbains leur «diktats» aux habitant·es des périphéries. C’est oublier que les premières limitations à 30 km/h sont apparues dans des villages. Et que ce sont souvent les mêmes qui refusent la baisse des vitesses dans les centres urbains qui la défendent ardemment dans leur commune rurale, sur le chemin de l’école de leurs enfants. La sécurité des un·es vaudrait-elle plus que celle des autres?

À nous de le marteler: faire des pointes à 50 km/h entre deux feux rouges n’est pas un droit humain fondamental. Nous avons toutes et tous droit au silence à la sécurité, y compris le long des grands axes urbains. Car nos rues sont avant tout des espaces de vie, pas des zones à traverser le plus vite possible.

Thibault Schneeberger