Où va le bloc de gauche au portugal? Entretien avec Francisco Louça
Où va le bloc de gauche au portugal?
Entretien avec Francisco Louça
Les 2 et 3 juin derniers se tenait
à Lisbonne la 5e Convention nationale du Bloc de Gauche. Depuis
sa création en 1999, cette organisation unitaire de la gauche
anticapitaliste au Portugal s’est fortement consolidée et
implantée dans le pays, devenant aujourd’hui une force
significative qui compte 4200 membres, une présence active dans
les luttes et les mouvements sociaux, ainsi que 350 élu-e-s
locaux et 8 parlementaires nationaux. Le 7 juillet dernier, nous nous
sommes entretenus avec Francisco Louça, candidat du Bloc aux
élections présidentielles de janvier 2005 (5,3% des
suffrages) et porte-parole de cette organisation.
Le Bloc de gauche est un parti pluraliste de la gauche socialiste.
Comment se définit-il par rapport au noyau dur du programme
socialiste, au sens fort du terme, c’est-à-dire à
la socialisation des grands moyens de production, de distribution, de
crédit, etc.? Comment abordez-vous la question clé de la
propriété dans votre programme? Est-il possible de
refonder une gauche anticapitaliste sans prendre clairement position
sur cette question?
Lorsque le Bloc s’est formé, il y a huit ans, nous avons
fait un choix politique que je crois toujours valable: créer
notre parti sur la base des confrontations politiques qui
définissent notre intervention et non d’une
cohésion idéologique a priori. Nous avons ainsi
rassemblé des traditions très différentes, issues
du Parti communiste, des courantsmaoïstes ou
marxiste-révolutionnaires (trotskystes), ainsi que des
mouvements sociaux indépendants. La possibilité de
construire ce regroupement, dans une situation très
défensive, impliquait que nous soyions capables de formuler des
propositions politiques et d’avoir un impact sur la
société. Nous n’avons donc pas commencé par
discuter d’un programme de référence historique,
mais d’un programme d’intervention politique.
Nous nous sommes définis comme socialistes un peu après
notre fondation, ceci dans un double sens: d’abord, en rejetant
le «socialisme réel» (le stalinisme, les
expériences de l’URSS, des pays de l’Est ou de la
Chine), ensuite en nous revendiquant de la lutte anticapitaliste,
contre l’expérience sociale-démocrate et sa version
sociale-libérale actuelle. Dans ce sens, nous défendons
l’idée de la propriété collective. Mais ce
qui est vraiment important, en particulier pour les organisations qui
ont suivi la voie de petits groupes minoritaires, c’est de
trouver le moyen d’exprimer des idées politiques qui
disputent l’influence sur les masses. Nous avons donc traduit nos
idées socialistes en propositions concrètes, très
liées aux modalités de la vie politique au Portugal. Par
exemple, nous avons récemment proposé la socialisation
des services de l’eau, de l’énergie, etc., et
l’une de nos principales campagnes de cette année tourne
autour de la défense, de la modernisation et de la
transformation du service national de santé. Cela nous permet de
concrétiser notre perspective de socialisation sur la base de
besoins sociaux et de luttes concrètes.
A la lecture de la résolution majoritaire de votre
congrès de juin, on note une différence assez nette entre
la façon dont vous abordez les questions sociales et les
questions environnementales. Sur les premières, vous avancez des
revendications défensives — refus des privatisations,
défense d’une sécurité sociale
répondant aux besoins de toutes et tous, etc. —, donc un
programme antilibéral, compatible avec une perspective
keynésienne de gauche. Sur les secondes, vous indiquez
qu’on ne peut pas répondre à un problème
aussi grave que le dérèglement climatique sans mettre en
cause la logique même du capitalisme. Il me semble que votre
approche devient ici plus radicale, y compris dans les formulations
choisies. N’y a-t-il pas là une tension entre un programme
social minimal, qui correspond à la défense
d’objectifs «possibles» — le terme est
d’ailleurs repris à plusieurs reprises — et la
nécessité d’une rupture forte avec le capitalisme,
notamment sur les questions écologiques?
Sur toutes les questions, la seule stratégie cohérente,
c’est la rupture avec le capitalisme. Nous ne partageons pas une
perspective keynésienne de gauche, parce que c’est une
perspective demarché, qui a eu une base matérielle dans
les systèmes capitalistes de l’après-Seconde guerre
mondiale, mais qui n’est plus possible aujourd’hui. Nous
défendons par contre que la gauche, notre gauche au moins, est
tenue de disputer la conscience et la capacité d’action
des gens sans se limiter à faire de la propagande pour le
socialisme. En réalité, l’idée selon
laquelle la seule alternative pratique serait le socialisme, qui ne
peut pas être un objectif immédiat, produit une
perturbation dans la pensée de gauche. Pour lutter, il faut
revendiquer tout, et pourtant… tout n’est pas possible. Il
faut briser ce miroir fou!
Si l’objectif central des bourgeoisies européennes, au
moins de la bourgeoisie portugaise, c’est de supprimer une partie
du salaire indirect des travailleurseuses et de s’approprier une
rente sur la masse fiscale, sur la partie socialisée de
l’Etat, cela nous impose de défendre les services publics
comme enjeu démocratique de notre responsabilité
collective, et de gagner la majorité de la population à
un tel objectif. Ce combat n’est pas défensif! C’est
le plus offensif qu’on puisse envisager, puisqu’en
présentant des propositions concrètes, et donc possibles,
les gens peuvent voir qu’elles sont applicables. C’est ce
que nous faisons dans le domaine de la santé ou de la
sécurité sociale. Par exemple, face à la plus
grande initiative de ce gouvernement à majorité
socialiste, soit la réforme de la sécurité
sociale, nous avons été le seul parti à
présenter une alternative concrète en termes de modes de
financement, de rôle de la fiscalité ou de
répartition entre les générations. Cela nous a
donné un impact très important, parce que tout le monde
pouvait comprendre que le seul argument des partisans d’une
libéralisation de la sécurité sociale — que
c’est la seule alternative viable — était
erroné. Il faut disputer clairement ces terrains-là.
Ceci dit, notre congrès a développé une position
de fond plus programmatique sur la question de l’environnement,
centrée sur les perturbations climatiques, sans doute parce que
c’était la première fois que nous le faisions. Il
nous fallait expliquer pourquoi les solutions de marché,
«à la Al Gore», conduisent à une impasse du
point de vue de la transformation des habitudes de consommation, des
formes de production, de la répartition des richesses, des
relations Nord-Sud, etc., c’est pourquoi nous avons choisi une
tonalité plus éducative.
Durant ces 20 à 25 dernières années, les
résultats cumulatifs des politiques néolibérales,
celles du capitalisme réellement existant, ont produit une
régression sociale dont les effets ont été
profonds sur la conscience de classe. On peut ainsi constater un reflux
général des solidarités au profit du
sauve-qui-peut individuel, qui traduit une emprise croissante de
l’idéologie bourgeoise… De larges secteurs de la
société sont plus éclatés que jamais et
subissent de plein fouet l’offensive matérielle et
idéologique du capital. Cette situation favorise la
multiplication de divisions en cascades, entre actifs et
chômeurs, détenteurs d’un contrat de travail de
durée indéterminée et précaires, nationaux
et immigrés, vieux et jeunes, hommes et femmes, etc… Cet
affaiblissement général des capacités de
résistance marque une dégradation qualitative des
rapports de force. Dans un tel contexte, résister durablement
implique non seulement de rassembler le mouvement social autour
d’objectifs antilibéraux, mais aussi de le reconstruire,
ce qui suppose la redéfinition d’un horizon de
transformation sociale radicale — ce que pouvait signifier le
socialisme pour le mouvement ouvrier d’avant la Seconde guerre
mondiale… Qu’en penses-tu?
Il me semble que la gauche n’a pas une réponse très
complète à cette question, parce que la seule
réponse possible devra se baser sur l’expérience
sociale, sur la création de nouvelles traditions de lutte. Mais
je crois qu’il y a deux éléments de réponse.
D’abord, la capacité d’initiative politique;
ensuite, l’organisation de nouveaux réseaux sociaux, de
nouvelles formes d’intervention sociale. Je crois que la
clé de la stratégie de la gauche socialiste, c’est
de reprendre l’initiative et l’offensive, là
où c’est possible, et de garder toujours cette
orientation. Je respecte beaucoup les noyaux militants et la tradition
de la gauche radicale européenne, mais je crois que si un parti
n’est pas capable de se poser comme référence dans
les débats politiques nationaux, notamment par sa
capacité d’initiative, il va à la faillite. Il faut
absolument construire cette capacité d’action politique de
référence. Je te donne deux exemples dans notre histoire.
Le Bloc s’est formé en 1999, à un moment où,
malgré la marée montante du libéralisme, de
l’individualisme et de la privatisation de la conscience, le
Portugal a connu un mouvement assez unique de solidarité avec le
peuple de Timor, pas encore indépendant, sous la pression
militaire de l’Indonésie: une grève nationale,
desmanifestations de rue pendant des jours entiers, donc une
mobilisation qui ne répondait pas à des
intérêts matériels. Comment une telle
capacité d’engagement et d’initiative a-t-elle
été possible dans un climat globalement défensif?
La réponse est politique: certaines tensions peuvent permettre
des initiatives importantes sur des thèmes concrets. Par
ailleurs, tout récemment, nous avons gagné un
référendum sur l’avortement avec une
majorité de 60% en faveur de l’une des lois les plus
avancées d’Europe, et cela dans un pays très
catholique, où le poids de l’église sur
l’appareil politique est très fort. Cela s’explique
par la capacité d’initiative des partisans de la
dépénalisation. Nous avons pu diviser le centre et la
droite, attirer des député-e-s de droite dans le sillage
dumouvement, et cela sur un thème clé: comment peut-on
continuer à emprisonner des femmes pour avoir avorté?
Cela a changé complètement les données du
débat politique. Il faut donc se méfier des attitudes
apparemment très radicales, mais qui débouchent en
réalité sur l’attentisme, parce que rien ne semble
possible. Non, bien des choses sont possibles… à
condition de faire des choix et de créer un rapport de forces en
prenant l’initiative là où des avancées sont
praticables.
Sur le fond, je crois que tu as raison. Il faut envisager une
réorganisation profonde du mouvement social au 21e
siècle. En effet, les précaires seront difficilement
organisés par les syndicats. Il faut créer d’autres
types de réseaux et d’organisations sociales. Nous avons
quelques expériences en lamatière. Par exemple, nous
avons réuni une marche pour l’emploi, il y a une
année, qui a parcouru le pays. Il y avait deux à trois
meetings publics par jour avec beaucoup de travailleurs-euses. Parfois,
les salarié-e-s d’entreprises en instance de faillite ou
menacées de fermeture prenaient contact avec nous. Nous avons
pris ce problème à bras le corps, parce qu’il y a
plus oumoins 10% de chômeurseuses au Portugal. Et les
travailleurseuses ne voient pas d’alternative, parce que
c’est difficile. Pourtant, dans quelques cas, nous avons obtenu
des gains significatifs. Des militant-e-s du Bloc de gauche dirigent la
commission ouvrière de l’une des usines les plus
importantes du pays, la Volkswagen, au sud de Lisbonne, qui compte
quelques milliers d’emplois. Ici, les salarié-e-s ont
accepté de renoncer à des augmentations salariales pour
que quelques centaines de précaires parmi eux/elles soient
intégrés à l’effectif de l’entreprise.
Cela a renforcé la confiance dans des solutions solidaires, ceci
dans un contexte extrêmement défensif.
A la fin du 20e siècle, le mouvement altermondialiste a
représenté un élément de rupture sur le
plan des idées. On a vu ainsi apparaître une nouvelle
forme d’internationalisme. Ceci dit, la difficulté de ce
mouvement à embrayer sur des mobilisations sociales
d’envergure en montre aussi certaines limites. Votre document de
congrès relève deux exemples européens — les
mobilisations de la jeunesse contre le CPE en France ou des
étudiant-e-s grecs contre les réformes de Bologne —
qui n’auraient pas été concevables sans le
précédent du mouvement altermondialiste. Mais de tels
exemples sont encore limités. Sans mobilisations sociales
d’envergure, ne vois-tu pas le danger que
l’altermondialisme tourne en rond, ses manifestations et forums
se muant en rituels sans dégager les capacités
d’initiative sociale indispensables à une contre-offensive?
Ce danger existe. Mais l’altermondialisme a eu tout de même
un succès impressionnant en se montrant capable
d’organiser un mouvement international contre la guerre sur la
base de nouvelles formes d’organisation très attirantes et
très productives. Il a permis l’expression d’un
mouvement de masse demillions de personnes, un facteur décisif
pour commencer à affronter l’impérialisme et la
guerre. Ceci dit, tu as raison, il rencontre une véritable
difficulté à organiser de larges secteurs sociaux. Au
Portugal, l’altermondialisme a été beaucoup plus
important comme laboratoire d’idées que comme
capacité d’organisation et d’initiative. Il y a eu
deux forums sociaux portugais,mais très restreints: le premier
l’était certes un peu moins, grâce à
l’engagement de la centrale syndicale sur une ligne de
rassemblement unitaire, mais le second s’est limité
à quelques centaines de personnes, en raison de la
volonté de contrôle obsessionnelle du Parti communiste sur
l’ensemble du processus, qui a dissuadé de nombreuses
organisations sociales d’y prendre part.1 Cette
crispation a affecté les capacités d’intervention
autonome dumouvement altermondialiste au Portugal. Donc, les forums
sociaux, en tant que mouvements organisés, n’ont eu aucun
poids au Portugal.
Si le mouvement anti-guerre international a été une
conséquence spectaculaire du mouvement altermondialiste, il
s’est dirigé avant tout contre l’impérialisme
étatsunien et la politique de guerre sans fin de George W. Bush.
N’a-t-il pas nourri des illusions sur le caractère
pacifique des impérialismes européens? Votre dernier
congrès a critiqué tout appui à
l’intervention de troupes européennes — du Portugal
comme d’autres pays — en Afghanistan. Que penses-tu du
tournant de la majorité de Rifondazione en Italie en faveur de
la poursuite des interventions militaires de pays membres de
l’OTAN, pour autant qu’elles aient été
approuvées par l’ONU, notamment en Afghanistan ou, dans un
autre contexte, au Liban?
C’est vrai que le mouvement antiguerre s’est
développé contre l’impérialisme US et
britannique. Evidemment que les positions de Chirac et de Schroeder ont
nourri des illusions. Mais je crois que cette division du front
impérialiste a été aussi le produit de la
mobilisation des opinions publiques contre la guerre. C’est donc
aussi un succès d’avoir paralysé la capacité
d’unification des différents impérialismes autour
du superimpérialisme US. Ceci dit, il y a aujourd’hui
évidemment des débats politiques importants. En Italie,
je crois que Rifondazione tient un double langage: au gouvernement, il
accepte l’intervention impérialiste en Afghanistan, alors
que dans le Parti de la gauche européenne, il approuve des
résolutions en faveur du retrait de toutes les troupes
d’Afghanistan. Et ce double langage, on le retrouve en Italie: on
ne peut pas participer à une manifestation contre
l’extension d’une base américaine puis, quelques
jours après, voter en faveur du même projet. Les gens
comprennent qu’il y a une contradiction et cela a
créé un problème entre Rifondazione et le
mouvement anti-guerre. Et pourtant, le rôle de Rifondazione
était très important à la tête dumouvement
anti-guerre et c’était l’un de ses points forts en
2003-2004. Il y a là un déficit qui conduit à une
situation très dangereuse, parce qu’un parti politique
doit être très clair sur ses objectifs, en particulier sur
la guerre et la paix, qui sont des questions décisives dans la
vie des peuples. La meilleure tradition du mouvement socialiste est
claire à ce propos, de Jaurès à Rosa Luxemburg. Il
n’y a pas de politique de gauche qui ne soit pas nette dans son
opposition à la guerre, au militarisme et à
l’impérialisme.
Le Bloc de gauche est un rassemblement de la gauche socialiste
antilibérale, mais sans le Parti communiste portugais (PCP).
Pourtant, au niveau européen, le Bloc appartient au Parti de la
gauche européenne, dominé par des forces issues du
mouvement communiste. Comment expliques-tu que le PCP ait suivi un
chemin séparé de celui du Bloc, et que vos documents
fassent à peine mention de lui?
Le Bloc s’est construit en opposition à la politique
libérale, donc au Parti socialiste, mais aussi au PCP. Nous
représentons une troisième force, alternative par son
programme et ses capacités d’initiative. Notre but
stratégique est de reconstruire les rapports de force au sein de
la gauche et dans la société dans son ensemble. Au
Portugal, le Parti communiste, comme dans quelques autres pays,
représente une forme d’organisation de tradition
stalinienne, celle du parti qui dirige le syndicat, qui organise
unmouvement de femmes ou de jeunes. Cela ne permet pas au syndicat de
représenter unitairement les salarié-e-s et restreint
leur capacité d’organiser les travailleurs-euses
précaires, ainsi que d’autres couches sociales. La force
sociale du PCP dépend essentiellement de ce type de captation
partidaire du mouvement syndical. Il nous a fallu donc rompre avec
cette conception qui affaiblit le mouvement populaire. C’est pour
contribuer à reconstruire ses capacités
d’initiative, que le Bloc s’est organisé comme force
politique et sociale. Nous avons donc des relations de confrontation,
de débat, mais parfois aussi de convergence avec le Parti
communiste, même si nous défendons clairement une vision
alternative. Le PCP a été le parti de l’Union
soviétique durant toute son histoire; maintenant, c’est le
parti du Parti communiste chinois. Il n’est pas comparable
à la scission du Parti communiste italien qui a donné
naissance à Rifondazione comunista.
Pour ce qui est du Parti de la gauche européenne, auquel nous
appartenons, il faut dire que les partis communistes européens
sont divisés. Le Parti de la gauche européenne a une
conception non stalinienne, une conception d’ouverture, de
réseau, pas une conception de Komintern. Le PCP n’en fait
pas partie. Nous n’obéissons pas au Parti de la gauche
européenne. Aucune de ses décisions ne nous oblige.
C’est un réseau de collaboration tributaire de la
volonté des partis nationaux. L’Alliance rouge et verte du
Danemark et Respect d’Angleterre y sont associés…
Les partis communistes qui en font partie se sont transformés un
peu ou beaucoup, tandis que le PCP essaie de développer un
réseau parallèle, avec des partis de l’Est, les
partis communistes chinois, vietnamien, cubain, etc…
Le Bloc de gauche a obtenu un nombre croissant
d’élu-e-s au Parlement national comme dans les
municipalités. Avec 350 élu-e-s municipaux, il compte
près de 10% de ses membres dans les parlements. Ceci ne vous
pose-t-il pas un problème, dans la mesure où le poids de
ces élu-e-s peut tendre à adapter vos priorités et
agendas politiques à ceux de ces institutions au
détriment des besoins prioritaires du mouvement social. Sans
parler de l’impact que les mandats électifs peuvent avoir,
en termes de privilèges matériels et symboliques, certes
extrêmement réduits. Comment le Bloc s’organise-t-il
pour poser des garde-fous contre de tels dangers?
Comme tu le sais, puisque vous avez aussi des élu-e-s en Suisse,
si un parti se présente à un scrutin et que cela se
traduit par des mandats, il doit les remplir là où il a
obtenu ces voix. Dans la démocratie bourgeoise, tout parti de
masse aura des élu-e-s et la polarisation politique pourra se
traduire par des gains électoraux, même si des
défaites et des reculs sont inévitables. Au Portugal, nos
élu-e-s ne reçoivent pas de salaires et ne participent
à des réunions municipales qu’une fois par semaine
dans les grandes villes, et une fois par mois — voire deux fois
par an — dans les petites villes. Ils suivent aussi quelques
commissions. Les parlements locaux ont très peu de pouvoir: ce
sont des forums de discussion politique. Nous avons aussi des
élu-e-s dans les exécutifs des villes,
désignés à la proportionnelle. Ils ne sont
généralement pas majoritaires, sauf dans une petite ville
de quelque 30000 personnes, près de Lisbonne. C’est vrai
que le fait d’avoir ces élu-e-s suscite des demandes de
réponses politiques à des questions locales. Celles-ci
sont aussi importantes — logement, transports, services publics,
éducation, etc. Nombre d’entre elles sont directement en
rapport avec la politique financière et budgétaire,mais
aussi avec l’organisation de la société dans
l’ensemble du pays, ce qui permet de développer une
opposition mieux informée sur la vie locale.
Ceci nous oblige à concentrer beaucoup d’efforts et de
cadres sur les agendas municipaux. Il faut en effet bien faire ce
travail en tentant de sortir des quatremurs de ces assemblées
pour présenter à la population les enjeux des
confrontations en cours. A l’opposé, le PCP s’allie
souvent à la droite pour obtenir des postes à
l’exécutif, parce que le Parti socialiste et les partis au
pouvoir forment un bloc dominant. Ceci explique qu’il ait fait
partie des gouvernements de la droite et de l’extrême
droite dans plusieurs grandes villes comme Porto, Sintra ou Coimbra.
Mais le plus important, c’est de maintenir un profil politique
national autour de campagnes centrales. Par exemple, depuis une
année, nous avons concentré l’essentiel de nos
forces sur la marche pour l’emploi en nous confrontant
directement aux patrons et au gouvernement, ainsi que sur la bataille
pour l’avortement. Le Bloc est largement reconnu pour cela!
Le Bloc a permis de fusionner des courants politiques assez
différents. Non seulement des forces et des
générations nouvelles, mais aussi de plus vieilles
traditions — marxisteléninistes, trotskistes, issues de
minorités du PC, etc. Est-ce que des avancées ont
été rendues possibles par ces collaborations?
Je ne voudrais pas généraliser. Les conditions
portugaises ne sont sans doute pas généralisables
à d’autres pays européens. En France, par exemple,
la LCR discute d’un parti anticapitaliste large.
L’expérience de solidaritéS en Suisse est elle
aussi différente. Mais il y a en commun dans beaucoup de ces
expériences et débats de la gauche européenne, la
volonté de créer des cadres politiques plus larges, plus
offensifs, à même d’organiser des militant-e-s
sociaux, de représenter à la fois une gauche politique et
sociale. La voie que nous avons choisie repose fondamentalement sur la
confiance qui peut se nouer dans le processus de constitution
d’une direction collective sur la base de tâches politiques
communes. Cette confiance, il faut la tester dans l’intervention,
dans les succès et les revers, en faisant l’apprentissage
d’une volonté d’intégration des
différentes sensibilités, de la recherche du consensus et
de la cohésion. Si cela réussit, il devient possible de
faire de la politique.
Il y a en effet une grande différence entre faire de la
propagande, développer des idées, défendre un
programme, même d’une grande qualité, et être
capable de transformer cela en arme politique en intéressant des
secteurs sociaux plus larges à la lutte, en les mobilisant. De
nouvelles forces viennent à nous parce que nous avons des
convictions, que nous faisons des campagnes, que nous donnons des
exemples de combat à mener, que nous débattons de
nouvelles façons de s’organiser à gauche. Nous
touchons des milliers de personnes en posant centralement les questions
suivantes: comment transformer les rapports de force actuels? où
concentrer nos efforts pour faire reculer l’adversaire?
La génération de l’après-68 a
été formée dans des organisations politiques
très homogènes sur le plan idéologique, où
le travail de réappropriation de connaissances, de formation
théorique et d’élaboration a été
très important, souvent au détriment de la
capacité de faire de la politique dans des cadres plus larges.
Ceci dit, comment posezvous le problème de la formation de
nouveaux cadres, qui ne se développent pas seulement dans la
pratique des mouvements, mais acquièrent aussi des outils
d’analyse et une formation théorique sérieuse?
Le débat théorique et les connaissances historiques de
notre génération sont un acquis immense. Rien
n’aurait été possible sans ce regard critique sur
l’histoire du mouvement ouvrier, sans cet effort de créer
un marxisme vivant. Je crois qu’un parti de gauche socialiste
doit reprendre et approfondir ces réflexions. La chance que nous
avons, c’est peut-être de poursuivre cet effort dans le
cadre d’un capitalisme et d’une classe ouvrière
transformés, en utilisant le marxisme pour ce qu’il est,
c’est-à-dire comme un outil de travail. Notre dernier
congrès a décidé de créer un centre de
formation qui s’adresse surtout à des militant-e-s
sociaux. Ses premiers cours commencent maintenant et portent sur
l’histoire des révolutions du siècle passé
— Octobre, la Guerre civile d’Espagne, la Chine, Cuba, le
Vietnam, Mai 68, la révolution portugaise — afin de
réfléchir aux questions stratégiques
qu’elles ont soulevées. Nous commençons aussi
à publier une revue théorique. Nous faisons aussi un
effort pour développer de nouveaux moyens de communication, vu
que le rôle joué par les journaux, il y a encore quelques
dizaines d’années, est supplanté aujourd’hui
par desmoyens interactifs.
Ainsi, notre site internet s’est développé de
façon spectaculaire, avec des milliers d’accès
quotidiens. Nous y publions un dossier hebdomadaire sur des questions
politiques, historiques, etc., qui vise des audiences larges. Nous
diffusons des émissions de radio par streaming. Nous voulons
enfin développer une production audiovisuelle — du clip au
documentaire — qui devrait servir de base à la formation,
à la discussion, mais aussi aux campagnes du Bloc. En septembre,
nous tiendrons un week-end d’étude, «socialisme
2007», pour débattre de stratégie et
d’histoire, de lutte syndicale et écologiste, mais aussi
de questions culturelles.
1 Le Parti communiste portugais fait face à une nouvelle
donne, depuis que le Bloc dispose d’une force électorale
comparable à lui et d’une implantation sociale en
expansion. En réponse à cette situation, il
développe une attitude extrêmement sectaire: dans son
journal et dans ses meetings, il ne cesse d’attaquer le Bloc,
bien que nous ayons toujours fait le choix de réagir de
façon unitaire, sans sectarisme, pour éviter ce type de
confrontation.