Cinéma

Cinéma : «The Spirit Of '45»

Arrivé au soir de sa vie, le réalisateur anglais Ken Loach, né en 1936, après un parcours cinématographique exceptionnel, a rembobiné le film de l’histoire britannique pour nous offrir un documentaire fort et émouvant qui ne manquera pas de nous questionner, même en Suisse.

 

Si, en 1971, Ken Loach offre un tableau très noir de la société anglaise avec Family life, cette fois-ci, bien que le film soit en noir et blanc, il présente une Grande-Bretagne, pleine de vitalité et d’optimisme, à la fin de la Seconde guerre mondiale.

Dans une série d’interviews d’anciennes travailleuses et travailleurs, nés dans les années vingt, illustrées par des archives cinématographiques bouleversantes, Ken Loach dresse un portrait désolant de la condition prolétarienne de l’entre-deux-guerres, à tel point que l’on se croit dans un roman de Dickens, ou plongé dans la lecture de la biographie de Charles Chaplin ! On atteint là le cœur du documentaire, ces récits dévoilent ce qu’une série de statistiques ne saurait dire. Ils dégagent une très grande émotion.

 

Souffle nouveau, élan d’espoir

Coup de théâtre électoral à la fin de la guerre, les travaillistes parviennent à battre largement le vieux lion Winston Churchill et son parti conservateur. Clement Attlee devient Premier ministre et engage des réformes structurelles de l’économie britannique. Des témoins de l’époque évoquent combien la vie a changé en Grande Bretagne après ce tournant électoral : un ouvrier parle de la première maison qu’il a pu habiter suite à un plan de constructions d’immeubles pour les tra­vail­leurs·euses.

Un médecin se souvient aussi combien la situation sanitaire a changé avec la mise en place de mesures sanitaires à l’échelle nationale, les malades ne devaient plus réunir quelques shillings pour avoir droit à des soins médicaux.

Un mineur se souvient d’un de ses collègues de travail écrasé sous une masse de charbon : désormais la sécurité allait passer avant le rendement ! La dignité et la force de ces individus, conscients d’avoir été les acteurs d’une expérience collective majeure, sont saisissantes !

Un économiste est convoqué pour expliquer que l’économie britannique est sortie intacte de la seconde guerre, et que la possibilité d’engager de très grandes réformes économiques et sociales est le fruit des nationalisations qui ont rendu possible une utilisation rationnelle des ressources : que ce soit dans les transports ferroviaires, l’énergie, la santé, etc.

 

…et conquêtes sociales méthodiquement démantelées

Coup de tonnerre en 1979, Margaret Thatcher accède au poste de Premier ministre, elle va s’acharner à démanteler méthodiquement ce que les travaillistes avaient entrepris à la fin de la guerre, voir à ce propos un autre file de Ken Loach The Navigators ayant pour thème la privatisation des chemins de fer britanniques.

Ken Loach ne s’étend pas sur les conditions qui ont permis ce formidable retour en arrière ! En pointillé, il faut interpréter les paroles d’un mineur qui explique qu’à sa grande surprise les travaillistes avaient nommé un conservateur détesté à un poste important dans le secteur minier. Un autre observe que les travailleurs eux-mêmes n’ont pas participé à la gestion des institutions socialisées, des bureaucrates ont fait ce travail, et que dès lors, la privatisation a été beaucoup plus facile, malgré quelques heurts majeurs comme dans les mines où les grèves ont été très dures, voir à ce sujet le documentaire de Ken Loach The flickering flame – Les dockers de Liverpool.

En conclusion, un intervenant note que les syndicats ont capitulé, sans se battre sérieusement, contre la vague néolibérale qui a déferlé sur le pays. Un autre note que le Labour, qui avait entrepris les réformes évoquées ci-dessus est devenu un parti ayant perdu ses liens avec la classe ouvrière au profit de la classe moyenne.

Ce qui est certain, et on le voit comme en clin d’œil dans ce film, la structure sociale et de classe de la société britannique n›a pas été changée… La famille royale, et leur milieu de Lords, d’aristocrates et de grands bourgeois ont toujours poursuivi leurs parties de chasse. Quel que soit le gouvernement au pouvoir !

 

Daniel Künzi 

 

A voir au cinéma Bio à Carouge et dimanche 15 septembre au Bellevaux à Lausanne