Palestine
Israël
Le mirage d’un État palestinien
Objet d’intenses déclarations diplomatiques ces derniers temps, la notion d’État palestinien est analysée par Gilbert Achcar dans sa perspective historique, mais aussi dans sa réalité présente et ses différentes interprétations politiques.

La reconnaissance par un nombre croissant de pays d’une entité hypothétique appelée «État de Palestine» est positive en termes d’impact symbolique quant à la reconnaissance du droit du peuple palestinien à un État, un droit que nient la plupart des composantes de l’establishment sioniste, en particulier la gamme des partis sionistes d’extrême droite qui gouverne actuellement Israël. Cependant, les significations et les implications de cette reconnaissance varient considérablement avec le temps.
Les pays qui ont reconnu l’État de Palestine à la suite de sa proclamation par le Conseil national palestinien, réuni à Alger en 1988, dans la foulée de la grande Intifada populaire dans les territoires occupés en 1967, ont soutenu ce qui était considéré à l’époque comme un épisode majeur dans l’histoire de la lutte palestinienne. C’est ainsi que cela fut perçu, en effet, même si la proclamation était en fait une déviation de l’Intifada de son cours initial.
Yasser Arafat et ses collaborateurs à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) cherchaient à poursuivre l’illusion d’un «État palestinien indépendant» en mettant la pression populaire au service d’un processus de négociation diplomatique parrainé par les États-Unis. C’est ainsi que la proclamation de 1988 fut immédiatement suivie par l’acquiescement honteux d’Arafat à la condition que Washington lui avait imposée pour négocier avec lui.
La proclamation d’un État à l’époque avait néanmoins le caractère d’un geste de défi et fut appuyée par les pays qui soutenaient effectivement le droit du peuple palestinien dans les territoires de 1967 à se libérer de l’occupation sioniste.
Une reconnaissance qui dissimule une complicité
Les reconnaissances se poursuivirent après 1988, englobant progressivement les autres pays d’Asie et d’Afrique – à quelques exceptions près (Cameroun et Érythrée, pour des raisons opposées) – et d’Amérique latine. Les premiers États membres de l’OTAN à reconnaître l’État de Palestine – en plus de la Turquie et des pays d’Europe de l’Est qui se trouvaient auparavant dans l’orbite de l’Union soviétique et l’avaient donc reconnu avant de rejoindre l’alliance – ont été l’Islande en 2011 et la Suède en 2014.
D’autres États membres de l’OTAN ne les suivirent dans cette voie que lorsque l’ampleur de la guerre génocidaire d’Israël dans la bande de Gaza devint évidente. La Norvège, l’Espagne et la Slovénie ont reconnu l’État de Palestine en 2024, suivis par le reste des pays d’Amérique latine (le plus récent étant le Mexique cette année).
Jusqu’à ce que le président français annonce son intention de reconnaître officiellement l’État de Palestine en septembre prochain, lorsque l’Assemblée générale de l’ONU se réunira, toutes les puissances de l’Occident géopolitique – en particulier les États-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne [Keir Starmer a annoncé le 29 juillet qu’il envisageait cette reconnaissance, sous conditions – ndlr], l’Italie, le Japon et l’Australie – avaient refusé de le faire et le refusent encore aujourd’hui, invoquant divers prétextes.
En réalité, ceux qui ont attendu qu’Israël commette les atrocités en cours au vu et au su du monde entier avant de reconnaître l’État de Palestine tentent principalement de dissimuler leur complicité tacite avec l’occupation sioniste de la Cisjordanie et de la bande de Gaza durant près de soixante ans.
De quel type d’État parle-t-on?
Cependant, ce qui semblait être un État hypothétique mais réalisable en 1988, et même en 1993 (bien que le processus d’Oslo eût été voué à l’échec), est aujourd’hui moins réaliste qu’un mirage dans le désert. Il est probable qu’un dixième ou plus de la population de la bande de Gaza a été tué, et au moins 70% des bâtiments de l’enclave ont été détruits, dont 84% des bâtiments de la partie nord et 89% des bâtiments de Rafah. Alors, de quel type d’État palestinien parlent-ils?
Les conditions définies par le consensus national palestinien en 2006 (le «document des prisonniers») comme exigences minimales pour l’établissement d’un État palestinien indépendant – à savoir, le retrait de l’armée et des colons israéliens de tous les territoires palestiniens occupés en 1967, y compris Jérusalem-Est ; la libération de tou·tes les prisonnier·es palestinien·nes détenu·es par Israël ; et la reconnaissance du droit au retour et à des réparations pour les réfugié·es palestinien·nes – ont été reléguées aux oubliettes en tant que revendications «extrémistes», alors qu’elles étaient à l’origine conçues comme des conditions minimales, exprimant une volonté de compromis.
En vérité, toute entité palestinienne qui ignore ces conditions de base ne sera rien de plus qu’une version renouvelée de la vaste prison à ciel ouvert dans laquelle l’État sioniste confine le peuple palestinien dans les territoires de 1967, sur une étendue géographique de plus en plus réduite et une population qui continue de diminuer par suite du génocide et du nettoyage ethnique.
Gilbert Achcar
Version raccourcie d’une tribune parue dans le quotidien Al-Quds al-Arabi, traduite par l’auteur et publiée par À l’encontre, 29 juillet 2025