Portugal

La grève générale peut ouvrir des voies à la gauche

Jorge Costa, journaliste et membre du Bureau national du Bloco d’Esquerda, revient sur la grève générale du 11 décembre 2025 au Portugal en la mettant en perspective des discussions menées quelques jours plus tôt au sein de la convention nationale du Bloco. La grève a frappé de plein fouet l’alliance parlementaire PSD-Chega, rendant plus difficile l’adoption du pacte législatif contesté.

Des manifestantes lors de la grève générale de décembre 2025 au Portugal
«Le travail digne, ce n’est pas un souvenir, mais une exigence», manifestation lors de la grève générale, Lisbonne, 11 décembre 2025

Tenue les 29 et 30 novembre, la XIVe Convention du Bloc de gauche (Bloco) s’est déroulée à un moment critique: quelques jours avant la grève générale du 11 décembre contre la nouvelle loi sur le travail, après des élections législatives et municipales aux résultats décevants pour les partis de gauche et à moins de deux mois d’élections présidentielles qui pourraient confirmer l’hégémonie actuelle de la droite.

La grève générale de décembre, la première depuis l’époque de la Troïka (intervention du FMI, BCE, Commission européenne en 2011), a été convoquée conjointement par les deux centrales syndicales, la CGTP et l’UGT, ce qui n’est arrivé que dans la moitié des dix grèves générales organisées depuis la fin de la dictature. Malgré l’isolement actuel de la gauche, la simple affirmation de l’initiative du mouvement syndical a permis de changer les termes du débat public. Elle a mis en évidence le processus de régression sociale mené par la droite, longtemps camouflé sous le vacarme assourdissant des campagnes de haine et de mensonges qui monopolisent l’espace public.

La brutalité du paquet de mesures sur la législation du travail révèle d’un gouvernement minoritaire et instable, dont la stratégie consiste à faire tout le mal d’un seul coup et le plus rapidement possible pour fragiliser de manière permanente le monde du travail dans le rapport de force social. Dans ce contexte, la grève générale a été un succès en termes de participation dans le secteur public, mais pas que: services minimums dans le transport aérien, grève chez Volks­wagen ou Mitsubishi Fuso et aussi dans les secteurs du commerce et de l’industrie. Selon la CGTP, plus de trois millions de travailleur·ses se sont joint·es à la lutte. La manifestation à Lisbonne a rassemblé plusieurs milliers de personnes, en grande majorité des travailleurs et travailleuses jeunes et non syndiqué·es, mais qui ont affirmé leur présence.

La grève générale est un succès politique. Son appel unitaire, après 12 ans de divisions, a créé une prise de conscience collective sur la gravité de l’offensive et a rendu difficile la formation d’une majorité parlementaire PSD-­Chega pour l’adoption du paquet législatif. 

Seul·es les entrepreneurs·es se montrent enthousiastes à l’égard des nouvelles lois. Dans les sondages, deux tiers des personnes interrogées déclarent être d’accord avec les motifs de la grève. Aucun des candidats présidentiels de droite n’ose soutenir ouvertement la contre-réforme. Et des syndicalistes proches du parti au pouvoir ont participé à la grève générale. Le jour même, la tentative du gouvernement de qualifier la grève d’«insignifiante» a été ridiculisé. 

Le leader des néofascistes André Ventura, qui pendant des semaines a attaqué les syndicats et défendu les nouvelles lois, déclare désormais comprendre les raisons des grévistes et parle de retirer certains «éléments absurdes» de la proposition du gouvernement. Nous verrons quel prix politique le président de Chega est prêt à payer pour satisfaire la bourgeoisie avec son vote parlementaire (le parti dispose de 60 parlementaires sur 230 ; la coalition gouvernementale PSD/CDS 89+2 député·es ; le PS 58 ; le Bloco 1 ; le PCP 3 ; Livre [Verts] 9).

L’annus horribilis 2025

Avec la gauche au plus bas de son histoire et le PS dépassé par les néofascistes, la nouvelle direction socialiste a clairement indiqué, dès le résutat des élections législatives de mai dernier tombé, qu’elle était prête à garantir l’adoption du budget de l’État du gouvernement de Luis Montenegro. Ceci, alors que les contre-réformes de la droite sont adoptées en accord avec Chega. 

Lors des élections municipales d’octobre, le virage à droite s’est accentué, la droite remportant les plus grandes villes. Le PCP, qui jouit d’une importante tradition municipale, a perdu un tiers de ses élu·es et les deux capitales de district qu’il gouvernait encore. Le Bloco et Livre, alliés dans une vingtaine de villes importantes, ont obtenu des résultats médiocres. Pires encore où se sont présentés séparément.

En ce qui concerne les élections présidentielles de janvier 2026, les sondages donnent l’avantage à deux candidats de droite (Marques Mendes et Gouveia e Melo) et au leader d’extrême droite André Ventura, tous trois autour de 20%. Le candidat soutenu par le PS, António José Seguro – une figure très à droite du parti – semble loin de la course au second tour et figure au même niveau que le candidat ultralibéral à 10%. 

Les intentions de vote pour l’ancienne coordinatrice du Bloco, Catarina Martins, oscille autour de 5%, suivie de celles du PCP et de Livre. Ainsi, la droite portugaise pourrait consolider son hégémonie en 2026, en contrôlant le gouvernement, la présidence et, pour la première fois dans l’histoire, une majorité parlementaire supérieure aux deux tiers. Elle serait ainsi capable d’approuver des réformes constitutionnelles sans le Parti socialiste ni aucun autre parti de gauche.

Le Bloco: un parti qui se repense dans ce nouveau contexte

Malgré une participation militante moindre qui reflète ce cycle de reculs, la Convention du Bloc de gauche a été un moment de répit et de retrouvailles dans son pluralisme. Les différentes motions votées défendent que le Bloco «doit être un moteur de convergences, tout en revendiquant l’espace politique qu’il est le seul à occuper, et à partir duquel il peut se développer: par la fidélité aux classes exploitées et une stratégie pour étendre ses mouvements, un engagement en faveur du pluralisme et de la convergence comme fondement de la construction d’un parti socialiste, l’internationalisme contre tous les empires et oligarques».

Outre le diagnostic politique, le congrès a procédé à un vaste renouvellement et rajeunissement des organes de direction – Bureau national et Commission politique – dont la composition comprend 50% de nouveaux·elles membres. Le débat de la Convention a également été marqué par les questions de l’organisation du parti et la nécessité d’intensifier la présence assidue, l’autonomie et la participation à la vie démocratique du Bloc de gauche. Ce qui détermine la vie politique, c’est la création d’organismes de base et de collectifs de travail militants de réflexion et d’action.

Cinq points sur la situation au Portugal

1 Le gouvernement du PSD et la majorité parlementaire PSD/Iniciativa Liberal/Chega mènent une offensive sociale en matière de droit du travail, d’immigration et de logement. Le Premier ministre Luís Montenegro a réussi l’exploit de faire normaliser le processus par le PS, transformant le budget de l’État en un produit du bloc centriste. Le phénomène est étrange: Montenegro articule ainsi une base parlementaire de 95% des député·es. Nous assistons à la décomposition de la politique traditionnelle, ce qui ne serait pas une mauvaise nouvelle si cette décomposition n’était pas menée par l’oligarchie. Le centre est entraîné vers la droite et les deux suivent la trace de Chega.

2 La faiblesse de la gauche est le résultat de la geringonça (le «machin»), c’est-à-dire les accords entre le PS, le Bloco et le PCP signés en 2015 et qui ont été en vigueur jusqu’en 2019. Ce qui est resté gravé dans la conscience populaire de cette période, ce ne sont pas les progrès réels accomplis, ni les motivations du Bloco après 2019 par le vote contre les budgets du PS, ni la crise orchestrée par le premier ministre et le président pour fabriquer une majorité absolue. Ce qui est resté gravé dans les mémoires, c’est le type de gouvernement du PS à partir de 2019, une période post-­Covid menée par des dirigeants médiocres, qui ont laissé dans les caisses de l’État l’argent qui manquait dans les domaines de la santé, de la politique du logement ou des conditions de travail. 

L’image de la gauche, même après la geringonça, est restée associée à la mauvaise gouvernance de 2019-2022. Et cela n’aurait pas changé, ni ne changera, avec de simples mots. Cela changera lorsque nous parviendrons à interpréter la contestation sociale, à prendre des initiatives et à jouer un nouveau rôle dans la lutte. Sans cela, rien ne sera facile à l’avenir pour aucun parti de gauche.

3 Les difficultés des partis ne signifient pas qu’il est impossible de mener des luttes. La gauche italienne est en lambeaux depuis deux décennies, mais elle a organisé une grève générale de millions de personnes pour la Palestine. Nous sommes ici à la veille (après le 11 décembre) d’une autre grève générale, un moment critique pour changer le climat politique. Et même dans une année aussi difficile que 2025, il y a eu des signaux très importants: la plus grande manifestation de travailleur·ses immigré·es de la dernière décennie, l’entrée en scène de la jeunesse noire des banlieues de Lisbonne, l’élargissement de la solidarité avec la Palestine pendant les jours de la flottille (septembre-­octobre). 

Dans ces luttes, la gauche grandit et brise son isolement, elle s’empare des thèmes du débat public à travers une mobilisation concrète. C’est là aussi que le Bloco prend tout son sens.

4 Ce ne sont pas les difficultés des partis qui dictent la nécessité d’une convergence. Ce qui impose aujourd’hui la convergence, c’est la nécessité de faire face à l’impasse. Nous avons un gouvernement allié aux néofascistes et soutenu par le PS. Dans les luttes pour les services publics et le logement, pour le travail et contre la fascisation de la vie sociale, il est nécessaire d’identifier les lignes sur lesquelles s’opposer. Pensons donc à la politique des mouvements, encourageons la présence des militant·es, ouvrons tous les canaux de dialogue.

5 Faisons les calculs que tout le monde sait déjà faire: la gauche offre des conseiller·es municipaux·ales et des député·es à Chega et contribue à faire déborder le marécage en élevant les néo­fascistes au rang de première force politique – comme c’est déjà le cas dans plusieurs pays d’Europe. 

Le Bloco a sa place dans la société, qui découle des spécificités de sa politique et de son programme, de sa vision du monde et de sa culture partisane. Tout cela, comme nous le savons bien, nous distingue radicalement de partis comme Livre ou le PCP. Ces différences sont aussi importantes que la nécessité réelle de converger dans les luttes et d’offrir au peuple une alternative électorale autour de ce que la gauche a en commun. Un pôle qui empêche la réduction de la démocratie à des jeux de pouvoir entre Luís Montenegro et ses deux partenaires, Chega et le PS.

Jorge Costa
Publié sur Viento Sur, le 13 décembre 2025. Traduction de À l’Encontre adaptée par la rédaction