Palestine

L’oppression coloniale des femmes palestiniennes

Depuis les années 1990, les conditions des femmes palestiniennes ont été objectivées par un certain agenda libéral et humanitaire porté par les « droits des femmes ». Celui-ci masque les principales causes des oppressions vécues par les femmes palestiniennes.

Banderole "Pas de révolution féministe sans libération de la Palestine”
Grève féministe, Lausanne, 14 juin 2024

Dans un ouvrage paru en 2023, The Cunning of Gender Violence, Lila Abu-Lughod, Rema Hammami, et Nadera Shalhoub-Kevorkian retracent plus de trente ans d’insertion de la lutte contre les violences faites aux femmes dans un agenda de gouvernance globale. 

Détournant des revendications féministes légitimes, la campagne contre les «GBVAW» (Gender-­Based Violence Against Women) s’est révélée un puissant outil pour imposer un ordre global sécuritaire dans les Suds. Un exemple emblématique de ce phénomène est le discours de Laura Bush en 2001 qui présentait l’agression militaire étasunienne en Afghanistan et en Iraq comme un «combat pour les droits et la dignité des femmes»

En Palestine, la vague de financements qui a suivi les Accords d’Oslo (1993) pour des programmes humanitaires adoptant ce code s’est largement substituée à un activisme féministe local, basé sur les préoccupations des Palestiniennes. La focale a dès lors été déplacée vers les violences domestiques intrafamiliales et communautaires, et a amplifié l’image des femmes palestiniennes comme victimes d’un «ordre religieux rétrograde» et de «l’homme arabo-musulman», qui seraient par essence violents. Un discours islamophobe tenace se déploie ainsi en toile de fond de ces politiques. 

Reproduction de l’oppression coloniale

Ce faisant, ce nouveau cadrage sur les violences faites aux femmes évacue purement et simplement la problématique de l’occupation sioniste, sa violence quotidienne dans la destruction méthodique de toute forme de dignité et de stabilité dans la vie des habitant·es. La Cisjordanie, et Gaza en particulier, ont été ainsi traités comme des territoires «en développement» comme les autres, selon les échelles à multiples indicateurs employées par les grandes institutions supranationales (OMC, OMS, PNUD, etc). 

Par des ateliers de «sensibilisation» et d’«empowerment», les citoyennes palestiniennes sont censées apprendre à exercer leurs droits et briser avec les cercles de violence dont elles souffrent par leur environnement proche. Or, de nombreuses études – dans différents contextes coloniaux – ont montré la corrélation entre la violence structurelle du cadre colonial et les violences répercutées contre les femmes. 

En effet, lorsqu’un pouvoir externe empêche l’autodétermination d’une population et place les hommes dans une situation continuelle d’humiliation et soumission, la sphère domestique devient le dernier espace, où – dans un contexte patriarcal – s’exerce l’autorité masculine. Pour le dire de manière schématique, les formes de contrôle accrues ou de violences à l’encontre des femmes sont le symptôme d’une forme de repli des communautés sur des espaces et comportements qu’elles peuvent maîtriser à défaut du reste ; à savoir les corps féminins et les réputations familiales. 

Triple oppression

Le contexte palestinien confronte ainsi la plupart des femmes à une triple violence. En premier lieu, celle de l’oppression patriarcale – universelle, bien que spécifique à chaque contexte – mais qui se renforce à mesure que le régime d’apartheid sioniste supprime les ressources de la société palestinienne, renforçant la pauvreté et l’insécurité. 

Deuxièmement, elles subissent la violence même de cet État d’apartheid, menée à son paroxysme dans le génocide de Gaza, détruisant leurs lieux de vie, de soins, d’études, de divertissement. Les raids, expulsions, check-points et couvre-feux sont autant d’éléments quotidiens en Cisjordanie qui rendent impossible la vie des femmes. 

Enfin, la troisième forme est l’utilisation des femmes comme armes de guerre, en particulier dans le contexte carcéral. Les viols et violences sexuelles commises par les geôliers israéliens sont reportées depuis plusieurs décennies (voir le documentaire Woman in Struggle de Buthina Canaan Khoury).

Depuis le 7-Octobre, les témoignages qui nous parviennent font état d’une systématisation des viols et des violences corporelles extrêmes sur les détenues palestiniennes. Environ 650 arrestations de femmes ont été reportées depuis 2023.

Les deux dernières formes de violence évoquées suscitent bien moins l’émoi des sphères libérales et du féminisme mainstream européen, qui se proclament pourtant les premières défenseuses du respect des corps féminins et de leur «liberté» (en particulier lorsqu’ils sont afghans ou iraniens). 

Une alternative claire au narratif des «femmes à sauver», basée sur une critique de l’ordre colonial et impérialiste, qui maintient l’État d’apartheid sioniste, est nécessaire. La lutte contre les politiques d’annexions en Cisjordanie, pour l’entrée de l’aide humanitaire illimitée à Gaza et contre l’ingérence étasunio-sioniste dans le devenir de la Bande devrait figurer au premier plan de tout agenda féministe sérieux

Notre tâche est de construire localement le rapport de force contre les institutions et entreprises qui soutiennent les politiques coloniales et se rendent directement coupables des violences endurées quotidiennement par les femmes palestiniennes.

BDS Neuchâtel