La Chute, un regard empathique sur la fin d'Hitler?

La Chute, un regard empathique sur la fin d’Hitler?

Nous reproduisons ici de larges extraits de la critique du cinéaste allemand Wim Wenders sur le film «La Chute», de Hirschbiegel, actuellement projeté en Suisse Romande, et qui traite de la fin d’Hitler à Berlin, dans son Bunker, en avril 1945. (réd)

(…) Un professeur d’histoire intelligent, Joachim C. Fest, a écrit un livre sur les douze derniers jours du IIIe Reich, livre qui a inspiré le film. Autre source d’inspiration de la Chute, comme on ne le sait que trop: les notes de Traudl Junge, la dernière secrétaire d’Hitler. La compétence du professeur, conjuguée à l’authenticité d’un témoin direct des événements, voilà qui ne permet pas de douter de la véracité du propos! C’est d’ailleurs dans cet esprit que le film a été lancé: «Nous savons de quoi nous parlons». Mais, quand on raconte quelque chose, il ne suffit pas de savoir de quoi on parle, il faut aussi savoir de quel point de vue on se place et comment on se positionne par rapport à ce qu’on dit. Et ces deux derniers points, dans la réalisation de ce film, ont été scandaleusement négligés, voire, ce qui est pire, volontairement écartés. (…)

Dans la Chute beaucoup de choses sont montrées du point de vue de Traudl Junge [la secrétaire d’Hitler]. Le point de vue d’une jeune personne innocente, d’ailleurs acquittée à Nuremberg pour cette raison même. Et il n’y a rien à redire à cela. Mais dans la dernière phrase, prononcée par la véritable Mme Junge devenue adulte, le film prend quelque distance par rapport à cette vision naïve car «être jeune n’excuse pas de ne pas avoir compris certaines choses». Mme Junge va même jusqu’à dire: «J’ai beaucoup de mal à me le pardonner». Le film partage-t-il cette prise de conscience, et communique-t-il ce changement d’état d’esprit? Une chose est sûre, le récit n’est que celui de la jeune et naïve Traudl, les réflexions de la vieille Mme Junge sont reléguées à la fin, dans toute leur brièveté. Et, même là, il n’y aurait rien à redire, si la Chute était le film de « son histoire». Mais justement, il ne l’est pas.

Un cinéaste qui se cache…

C’est aussi le film de notre professeur d’histoire; c’est de son point de vue que d’autres scènes nous sont montrées, auxquelles Traudl n’a pas le droit de participer. Dans ces scènes, on voit défiler tous les hauts dignitaires du régime nazi, en nombre si important que la tête vous en tourne (heureusement, le «Who’s Who du bunker du Führer» figure sur la page Web du film), on dévoile des plans de bataille, on fait des rapports. Ces scènes veulent se faire l’écho de l’«Histoire», elles ont un goût amer de «c’était-comme-ça-et-pas-autrement», celui, justement, de la vision de M. Fest. (…) Il porte la griffe de l’historien. Mais celle-ci ne se transpose pas si aisément des pages d’un livre aux images d’un film. Les images ont besoin d’un point of view clair, d’une position que la Chute ne fait que simuler.

Parallèlement à ce saucissonnage des scènes avec Traudl, et du double point de vue hybride qui en résulte, d’autres perspectives de narration apparaissent encore. Par exemple, les aventures de ce petit membre des Jeunesses hitlériennes, décoré de la croix de fer par le Führer en personne, parce qu’il a arrêté deux chars russes. «Donc, tu t’appelles Peter. J’aimerais que mes généraux aient autant de courage que toi.» On suit le garçon à travers l’horreur de la ville assiégée, sur laquelle s’abat une pluie de bombes, lesquelles déchiquettent les gens sous nos yeux. On voit des commandos punitifs de SS arpenter les rues, pendre le père de Peter et massacrer sa mère. Et c’est justement cette jeune tête blonde allemande qui sauve Traudl à la fin. Oui, on a du mal à y croire, mais il surgit du néant, prend la main de la secrétaire et la conduit vers la liberté, à travers les lignes russes, puisqu’on sait bien que les soldats russes ne font rien à une mère accompagnée de son enfant. Mais qui conduit le récit, à cet endroit? Ma mère l’Oye? En tout cas, ni Mme Junge ni M. Fest. Le «cinéma», peut-être?

Hitler et Goebbels épargnés

Comment mieux prouver le manque de point de vue de ce film qu’en relevant la pire bévue qu’il commet. Alors qu’on passe son temps à voir des bras et des jambes arrachées, des soldats se faire massacrer, l’état-major allemand se tirer une balle dans la tête, les corps tomber avec un gros plan sur le point d’impact, un milicien de la Volkssturm abattre sa copine avant de se suicider, alors que tout cela est montré in extenso, le film fait preuve, à deux endroits, d’une sollicitude touchante. Hitler demande à son adjudant de lui procurer de l’essence, «pour que les Russes ne puissent pas exposer mon cadavre». «Un ordre terrible, mais je vais l’exécuter», répond le subordonné. Et que fait le film? Eh bien, il exauce le souhait du Führer! On voit tout dans la Chute, tout, sauf la mort de Hitler! C’est derrière une porte close que l’homme se donne la mort (à lui, et à son Éva), avec une balle et du poison. Et comme Hitler détourne le regard quand meurt son berger allemand Blondie, la caméra détourne le sien quand il meurt à son tour.

Traudl est en train de préparer des tartines aux enfants Goebbels quand retentit le coup de feu. «Touché!», s’écrie l’aîné, réjoui. Puis tous ouvrent la porte pour jeter un coup d’œil. À nous, gens d’aujourd’hui, il ne nous est pas permis de voir ce qu’ils voient. Ils détournent la tête, l’air effrayé et endeuillé. «M. le Reichsleiter, il l’a fait!», dit l’homme, comme s’il s’agissait de quelque chose d’inconcevable. «Je déclare que le Führer est mort.» Dans ce film, cela n’aurait pas dû être une déclaration. Pourquoi, tout à coup tant de décence, tant de discrétion, pourquoi cette pudeur soudaine? Pourquoi, bordel de merde?! Pourquoi ne pas montrer que ce salopard est enfin mort? Pourquoi lui faire cet honneur, que le film ne fait à aucun de tous ceux qui doivent y mourir à la chaîne? Aucun? Mais si! L’exception vaut aussi pour un autre. Quand Goebbels est face à sa femme et qu’il lève son pistolet, comme dans un duel de western, la caméra, une nouvelle fois, se détourne avec élégance. Mais, à part cela, elle filme toujours tout! Trente secondes plus tard, elle n’hésite pas à nous montrer comment un certain Schädle se fait si bien sauter la cervelle qu’elle gicle contre le mur. On voit des milliers de cadavres, il n’y a que celui du Führer qui reste invisible. Il est traîné dans une couverture et jeté dans une fosse. Et quand on a fini de verser de l’essence sur son cadavre, il y a ce cut qui me fait mal encore aujourd’hui. Après qu’on a vu l’essence se déverser, avec un gros plan sur le jerrycan et des glouglous bien sonores, il y a un cut suivi d’un plan serré sur la bouteille de liqueur qu’est en train de vider Traudl, elle boit pour se donner le courage de foutre enfin le camp. «Non, c’est pas possible», me suis-je dit. Et pourtant, il était tout ce qu’il y a de plus vrai, ce cut d’une bêtise incroyable. Quel narrateur se cache derrière cela? Quelle vision ce film livre-t-il? Pourquoi ne devons-nous pas voir mourir Hitler et Goebbels? N’est-ce pas ce procédé d’escamotage qui en fait, justement, des figures immortelles, mythiques? Pourquoi ces monstres ont-ils gagné le droit de se retirer dignement, alors que tous les autres Allemands, bons et mauvais, sont purement et simplement canardés? (…)

Compréhension à l’égard des coupables

Avant tout, ce film ne prend pas position, ni sur le fascisme ni sur Hitler. Il laisse au spectateur le soin de se forger sa propre opinion, puisqu’il n’en a pas ou feint de ne pas en avoir. (…) La Chute nous laisse sur une image de soleil, de liberté. Alors que les deux héros allemands survivants pédalent vers la liberté, une lumière de soleil artificielle éclaire en effet Traudl et le petit Peter des Jeunesses hitlériennes. Et ce qui suit dans le générique tient de la caricature. Cela commence par la date de la capitulation, pour évoquer ensuite les 6 millions de Juifs dont le film n’a pas parlé, pas voulu ou pas pu parler, et passer enfin, sur une musique qui met tout au même niveau, au destin individuel de ceux, humains ou monstres, qu’on a pu croiser dans ce laps de temps de douze jours. Himmler et Göring partagent le même panneau que tous les autres criminels de guerre ou tous les autres bons Allemands, Traudl et Peter, ainsi que des millions d; bourreaux et victimes sont donc réunis une dernière fois dans la neutralité plate de ce film qui me met dans une telle rage.

Le manque de positionnement de la Chute laisse les spectateurs-trices dans l’incertitude. Ils sont conduits vers un trou noir, en cela qu’ils sont invités, de façon (presque) anodine, à voir cette époque du point de vue des coupables, en quelque sorte, ou du moins en­ manifestant à leur égard une bienveillante compréhension.

Wim WENDERS*

* D’après Die Zeit, 21 octobre et Libération, 1er décembre 2004.