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21.03.2006

Forum Social Mondial de Caracas: quel bilan?

Forum Social Mondial de Caracas: quel bilan?

Plus d’un mois après le Forum Social Mondial, nous nous sommes entretenus avec Johnson Bastidas, réfugié politique colombien et doctorant en sciences sociales de l’Université de Lausanne, du bilan qu’il tire du forum de Caracas.

Tu étais au FSM à Caracas, peux-tu brièvement nous dire les impressions que tu en as tirées?

Le FSM de Caracas a représenté un point de rencontre important des mouvements sociaux d’Amérique latine. La délégation brésilienne était la plus fournie, suivie par la délégation colombienne. Bien entendu, les mouvements sociaux d’autres pays latino-américains étaient aussi bien représentés, ainsi que ceux d’Amérique du Nord et d’Europe. En revanche, les mouvements sociaux vénézuéliens étaient peu représentés comme tels au sein du forum… Nous avons partagé de nombreuses expériences au niveau du travail de base et d’organisation. Avec la poussée des mouvements sociaux et l’arrivée au pouvoir de plusieurs gouvernements de gauche en Amérique latine, la question de l’avenir social et politique du sous-continent était bien sûr au centre des discussions. La majorité des participant-e-s exprimaient aussi leur accord sur la solidarité internationale avec le processus vénézuélien et contre l’occupation en Irak. Malheureusement, la situation colombienne est restée dans l’ombre, malgré la gravité du conflit actuel.

Le forum social doit continuer à être un espace de réflexion et de débat, mais ne devrait-il pas contribuer à dégager les axes communs d’un programme d’action international contre les politiques néolibérales et l’impérialisme?

Il y a un important débat sur le futur du FSM. Suffit-il de se réunir chaque année pour échanger des expériences et des idées? Ne faut-il pas travailler à un plan d’action commun pour lutter contre le néolibéralisme et l’impérialisme? C’est pourquoi, Toni Negri a été interrogé sur les raisons de son OUI à la Constitution européenne et ses réponses n’ont guère convaincu… Dans l’autre camp, à Davos, ils ne se contentent pas de discuter, mais décident en commun. Il faudrait modifier la charte du FSM dans ce sens. Ceci dit, le processus politico-social en cours au Venezuela a encouragé les délégations présentes à se poser des questions essentielles sur les objectifs et les moyens d’une véritable transformation sociale, en rupture avec l’ordre dominant. Malgré la consigne unificatrice – «un autre monde est possible» – il n’y a en effet pas de véritable accord, ni sur les objectifs ni sur les moyens d’y arriver. Si le chemin électoral peut permettre à la gauche d’accéder au gouvernement, comment développer au-delà un véritable pouvoir populaire de base? Sur ce type de questions, il faut dire que le forum a manqué de substance.

Les mouvements sociaux représentent en germe une alternative de pouvoir. Mais quel rôle peuvent jouer les forces politiques de la gauche radicale pour contribuer à faire avancer une telle alternative d’ensemble?

Ce qui me paraît essentiel, c’est que les mouvements sociaux ne se contentent pas de renverser des gouvernements pro-impérialistes, comme en Argentine ou en Equateur, ce qui est déjà très encourageant. Il faut aussi qu’ils soient capables de construire un pouvoir alternatif, sous leur contrôle. Et pour cela, un programme et une orientation politiques révolutionnaires sont nécessaires. En Equateur, par exemple, le gouvernement actuel a oublié toutes les revendications de la CONAI [Confédération des nationalités indigènes, ndlr] et du Mouvement pachacuti, qui étaient à l’origine de la révolte indigène. Pour aller vite, rien n’a changé: la base de Manta est maintenant un territoire états-unien et le gouvernement garde le silence sur les effets de la fumigation des plantations de coca au glyphosate (roundup) à la frontière colombienne. En Bolivie, le MAS représente un autre exemple. Evo Morales est maintenant au gouvernement, mais les mouvements sociaux doivent approfondir la mobilisation et le travail de base pour s’ériger en pouvoir alternatif.

Les mouvements sociaux expriment des revendications essentielles pour de larges secteurs de la population. Leur priorité, c’est l’auto-organisation de la société pour faire valoir les besoins du plus grand nombre contre les intérêts des gros détenteurs de capitaux. Sans perspective de transformation sociale, ne risquent-ils pas d’être récupérés par la vision caritative de certaines ONG?

Les ONGs recouvrent des réalités très différentes. Certaines sont de véritables cache-sexe de l’impérialisme, qui permettent de privatiser des tâches du secteur public, d’autres sont quasiment des prolongements «officiels» de mouvements sociaux, bien que ne remettant pas en cause la démocratie représentative et le pouvoir des milieux économiques dominants. Ceci dit, le FSM devrait avant tout reposer sur les mouvements sociaux les plus représentatifs en contribuant à régionaliser et à internationaliser leur action face à un adversaire de mieux en mieux organisé à l’échelle planétaire. Sur le plan politique, la gauche anticapitaliste aurait aussi besoin de renouer avec les meilleures traditions de l’internationalisme. Il faut absolument mondialiser la résistance et travailler dur pour l’unité dans l’action. En même temps, le débat idéologique doit être pris aussi beaucoup plus au sérieux. Ne faudrait-il pas prendre aux mots, en particulier en Europe, l’appel d’Hugo Chavez à débattre de l’avenir du socialisme au 21e siècle?

Le capitalisme n’aura jamais un visage humain, il est donc inutile – et même trompeur – de chercher à le maquiller. Il faut le renverser. Mais que faire, lorsqu’il oppose la terreur aux revendications des masses populaires, comme aujourd’hui, par exemple en Colombie?

Dans la plupart des pays du sud, les conditions institutionnelles du développement des luttes sociales sont extrêmement difficiles. Elles se heurtent immédiatement au terrorisme de l’Etat, des paramilitaires et des hommes de main des grands propriétaires et des multinationales. Par exemple, l’insurrection armée zapatiste du Chiapas a permis de faire entendre la voix des indigènes, qui était restée étouffée par la violence de la domination qu’ils subissaient. En Colombie, la lutte armée a été aussi la seule façon de contester la violence du régime oligarchique. En effet, la lutte politique y coûte très cher. Ainsi, plus de 5000 membres de l’Union Patriotique ont été assassinés, ainsi que de nombreux dirigeants syndicaux, et la lutte sociale est systématiquement assimilée au terrorisme par le gouvernement, soutenu par les Etats-Unis (Plan Colombie). Les Européens ont beaucoup de peine à comprendre l’actualité de la lutte armée en Amérique latine. Le droit des peuples à résister à l’oppression doit pourtant être clairement défendu. Le Plan Colombie est un plan de mort qui vise à l’extension de l’empire états-unien, parallèlement à la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA). Il équivaut au pillage de nos ressources naturelles et de notre patrimoine génétique. Dans ce contexte, la solidarité avec le peuple vénézuélien est aujourd’hui essentielle, parce que ses ennemis sont les mêmes que ceux des peuples irakien, cubain ou colombien.

Entretien réalisé par la rédaction


Echos de Caracas

«Pendant ces dernières années, sur le continent américain comme dans le monde entier, les luttes sociales contre le néolibéralisme et l’impérialisme ont produit une crise de légitimité du système néolibéral et de ses institutions. Les dernières expressions de cela ont été les défaites de l’ALCA à Mar del Plata et le NON à la Constitution européenne en France et Hollande» (Caracas, Appel de l’assemble des mouvements sociaux: www.ipsterraviva.net).

«Le président Chavez appelle le Forum social mondial à élaborer un plan d’action politique global pour vaincre l’impérialisme et sauver la planète de la destruction. (…) La lutte pour un monde meilleur, de paix et de justice, n’est pas seulement possible; elle est nécessaire, pas pour demain, mais maintenant. (…) Ce serait terrible si le Forum social mondial devenait un festival annuel de tourisme révolutionnaire» (Chavez, «Acte de clôture du FSM», Caracas).

«Il faut lutter contre le terrorisme patriarcal du néolibéralisme, dont le principal exécuteur est le gouvernement des Etats-Unis» (Cour internationale des femmes, Caracas).

«Le FSM est déficitaire parce que les discussions de fond n’y sont pas encore abordées et les luttes sociales ne sont pas coordonnées» (Lilian Celiberti, Articulation féminine Cadre-Sur, Uruguay).

«En Amérique latine, les Etats se sont dissociés du peuple, de même que les partis politiques. Les peuples latino-américains ont choisi les mouvements sociaux pour se rassembler» (Luis Britto, écrivain vénézuélien au FSM).

Auteur·ices:
Johnson Bastidas →
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Paru dans le n° 84 de solidaritéS

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