Royaume-Uni
Batailles légales autour des droits trans
Depuis quelques années, c’est un écosystème médiatique et légal entier qui tente de légiférer sur la question trans. En ligne de mire: mettre ces personnes hors de la vie publique au Royaume-Uni. Dernière bataille en date, la redéfinition du sexe légal par la Cour suprême ouvre la voie à une grave régression des droits trans.

Le 15 février dernier, la BBC annonce que la docteure Beth Upton a quitté son emploi dans un hôpital public à Fife. Elle avait été au centre d’une bataille légale entre l’hôpital et une infirmière. Cette dernière avait initialement été suspendue par la direction pour avoir violemment confronté la docteure sur sa transidentité, dans les vestiaires de l’hôpital. Elle avait par la suite attaqué l’hôpital en justice, dans une logique d’inversion de la victime et du bourreau.
Panique morale à l’hôpital
Cette affaire donne lieu à tout un cirque médiatique. La presse expose la docteure à un procès autant légal que public et politique. Elle mobilise un vocabulaire douteux, décrivant la Dre Upton comme un «mâle biologique qui s’identifie comme une femme». Les médias renversent la situation en décrivant une pauvre infirmière mise en danger par la présence d’une personne trans dans des vestiaires. Dans un amalgame plein de mauvaise foi, l’inconfort créé par la transphobie est mis à égalité avec le danger réel et matériel du sexisme structurel de nos sociétés.
Ce n’est de loin pas la seule affaire médiatisée de ces derniers mois. En janvier, un juge a donné raison à huit infirmières d’un autre hôpital à Darlington, «forcées» à partager des vestiaires avec une femme trans. Quelques jours après, un tribunal décidait ne pas rentrer en matière concernant une demande de restreindre l’accès aux femmes trans à un étang en non-mixité à Londres.
Mais qu’est-ce qui explique ce déferlement d’attaques contre les personnes trans dans des espaces et institutions publics? La raison est double: un nombre conséquent d’acteurs anti-trans très organisés et une victoire légale conséquente l’année dernière qui a de nombreuses ramifications.
La Cour suprême chez TERF Island
Depuis un certain nombre d’années, le mouvement TERF (trans-exclusionary radical feminists) a pris son envol au Royaume-Uni. Initialement caution critique «de gauche» sur les questions trans, c’est peu à peu que les différents pans du mouvement se sont facilement liés avec une extrême droite populiste et certains mouvements religieux.
Si le mouvement apparaissait au premier abord progressiste et «féministe» pour les yeux peu avertis, il faut le reconnaître pour ce qu’il était: une tentative d’entrisme par une droite réactionnaire dans des espaces peu formés sur la question. Il en ressort une armada d’organisations qui ont pu se légitimer médiatiquement telles que Sex Matters, For Women Scotland, LGB Alliance ou Christian Concern. Bien que leurs financements ne soient pas publics, on connaît fort bien le soutien par J.K. Rowling, obsédée par la question. Et la majorité des médias et partis politiques, Labour en tête, leur déroulent le tapis rouge.
En avril 2025, c’est For Women Scotland qui a provoqué un séisme lourd de conséquences. Après leur attaque contre le gouvernement écossais, la Cour suprême établit que le sexe légal est basé sur le sexe biologique. Cette décision est évidemment problématique: le sexe biologique est difficilement définissable pour chaque individu et cela invalide l’expérience réelle et vécue des personnes trans. Mais concrètement, cette décision pose la question de l’accès des personnes trans aux espaces dits single-sex (réservés à un sexe) comme les toilettes, vestiaires ou les prisons. C’est là où l’on revient à un fait divers comme celui de l’hôpital de Fife. Avec ce nouveau jugement, c’est un véritable bourbier qui s’ouvre, ouvrant la porte à des attaques contre les personnes trans dont la présence est rendue de facto impossible sinon illégale dans de nombreux endroits.
Les toilettes sont politiques
Ce bourbier s’approfondit encore quand la Commission pour l’égalité et les droits humains décide de publier un document guide pour l’application de ce jugement. Aux mains de gouvernements foncièrement transphobes, cette commission décide ainsi que les personnes trans doivent être exclues des single-sex spaces. Pour aller où? Nous ne le saurons pas. Heureusement, cette décision a été partiellement invalidée grâce à Good Law Project, un organisme qui défend les droits des personnes trans.
Néanmoins, la situation reste qu’aujourd’hui, toute personne pourrait être questionnée sur son «sexe» sur son lieu de travail ou dans l’espace public. Avec comme résultat attendu que les personnes trans doivent s’outer sur leur lieu de travail pour accéder à des toilettes ou, inversement, que les personnes cis «soupçonnées» d’être trans doivent prouver leur sexe biologique.
C’est dans ce contexte de confusion totale et d’irrespect des personnes trans que la situation s’envenime de jour en jour. Ces éléments indiquent une période de régression des droits trans. Ils signent une offensive réactionnaire qui vise les minorités pour renforcer le modèle cisgenre, hétéronormé et patriarcal de la société, et un État qui s’institue en police du genre.
Seb Zürcher