Tuer (par) le Père

Dans son nouvel essai En bons pères de famille, Rose Lamy dévoile la genèse des violences intrafamiliales par le biais de la déconstruction de la figure du monstre. Ce monstre, cet autre, cet étranger qui tue, viole, séquestre et tabasse – cet homme qui est tout sauf un bon père de famille… 

Pancarte le patriarcat tue lors d'un rassemblement contre les féminicides souvent perpétrés par des pères au sein de la famille
Rassemblement féministe en solidarité avec nos sœurs assassinées, Lausanne, 31 mai 2023

Rose Lamy a la particularité de s’être d’abord fait connaître par le biais de son compte instagram «Préparez-vous pour la bagarre», qui expose le discours sexiste et antiféministe des médias francophones. Forte d’un succès d’estime, elle publie un premier ouvrage, Défaire le discours sexiste dans les médias, qui revient sur la prégnance du système patriarcal dans le monde médiatique. Ce deuxième essai s’attaque à la déconstruction de la figure du père de famille, mythe patriarcal qui légitime les violences intrafamiliales, avec comme point de départ sa propre histoire familiale. 

La figure du père

En cherchant à répondre à la simple interrogation: «qui sont les hommes violents?» et en questionnant son histoire, l’autrice déroule alors le fil du mensonge sur lequel se construit une société intrinsèquement violente. 

Elle débute son propos par un retour sur cette figure du bon père de famille, celui qui représente, dans nos sociétés patriarcales, la norme. Ce neutre universel à partir duquel on construit la loi et autour duquel on structure la société. 

Elle prend comme exemple son propre père. Décédé lorsqu’elle était très jeune, elle n’avait en mémoire que cette figure du père aimant, ce boulanger toujours prêt à aider et très investi dans son village. Cette image va se fissurer le jour où elle découvre que celui-ci battait sa femme et terrorisait sa famille. Comment comprendre le silence assourdissant autour de cette violence? Comment comprendre que, même mort, il reste protégé par son entourage? 

Ce n’est qu’en examinant la réalité implacable des violences domestiques – dont les chiffres sont glaçants – qu’une ébauche d’explication peut voir le jour.

Les monstres n’existent pas

En France, la police et la gendarmerie interviennent 45 fois par heure – soit une intervention toutes les minutes et trente secondes – pour des cas de violence intrafamiliale. Au pays des soi-disant Lumières, on dénombre un féminicide tous les deux jours et demi, et les statistiques révèlent que dans 91% des cas, les victimes de violences sexuelles connaissaient leur agresseur. Ces chiffres suffisent amplement à affirmer que les violences (physiques, psychiques, sexuelles) à l’encontre des femmes et des enfants ne sont pas externes à la sphère domestique. Bien au contraire, c’est principalement là qu’elles prennent racine et s’exercent. 

Ce que ces chiffres exemplifient, c’est que le père de l’autrice est un homme comme les autres, il est statistiquement un bon père de famille. Il n’est ni un déviant, ni un marginal et cette violence n’est pas une anomalie, un dérapage ou un accident. Et de conclure avec cette simple phrase: les monstres n’existent pas. 

Pourtant c’est toujours cette figure du monstre que l’on convoque dans le débat public pour parler des violences. C’est lui qu’on accuse et que l’on nous apprend à craindre. En quelques chapitres aux noms explicites comme «Se distinguer des monstres», «Combattre les hommes rivaux: la figure de l’étranger», «Séparer l’homme de l’artiste», l’autrice va s’atteler à montrer que cette violence s’incarne dans des discours et des projections racistes et classistes, et comment les bons pères de famille participent en tant qu’individus mais aussi en tant que classe sociale à maintenir le silence autour de cette violence structurelle. 

Elle s’appuie notamment sur le concept de fémonationalisme, développé par Sarah Farris, pour expliquer le racisme qui se cache derrière les discours de la droite et l’extrême droite qui cherchent toujours à instrumentaliser la question féministe pour remplir leur agenda sécuritaire et anti-immigration. Et ce tout en refusant de voir que les violences existent d’abord dans les cellules familiales.

Conclusion

Son analyse est fine mais toujours accessible. Elle illustre, en partie, son propos par son vécu mais convoque aussi Bertrand Cantat, Jonathann Laval, Johnny Depp ou encore Roman Polanski pour démontrer jusqu’à quel point cette figure du bon père de famille peut conduire à des biais médiatiques voire judiciaires. 

Ce court essai particulièrement percutant rappelle finalement que comme l’écrit l’autrice, «Lutter contre les violences domestiques, ce n’est pas désigner et combattre des monstres, qu’on pourrait garder en marge de la société, mais un système entier qui produit des pères»

Si l’on peut regretter qu’elle n’évoque que très rapidement la justice restauratrice comme piste pour dépasser ce paradigme, cet ouvrage permet toutefois de dévoiler la vérité destructrice du mythe fondateur du bon père de famille qui nous permet en tant que société de continuer à fermer les yeux sur ces violences. 

Donna Golaz