Bad Bunny: musique populaire et résistance
Le 5 janvier 2025, Bad Bunny livrait son dernier album studio DeBÍ TiRAR MáS FOToS (DTmF). L’opus connait immédiatement un immense succès avec plus de 100 millions de streams par jour pendant plus de 20 jours consécutifs, plaçant l’artiste portoricain dans le top des artistes les plus écouté·es au monde. Après plus d’un mois d’écoute compulsive, permettons-nous de livrer une ébauche d’analyse sur un phénomène populaire qui ne saurait être ignoré.

L’ immense popularité de la musique dite «latino» n’as pas toujours été une évidence. Les artistes hispanophones ont longtemps été minoritaires dans l’industrie musicale étasunienne et européenne. Celle-ci étendait son hégémonie sur les ondes latino-américaines, à la faveur notamment des régimes contre-révolutionnaires des années 1950–1980, soutenus par les USA. Elvis contra Violeta Parra, la bataille culturelle se joue aussi dans les salles de concert et les studios radiophoniques.
À la fin des années 1980, des producteurs issus de la communauté cubaine de Miami, proposent une fusion entre des rythmes cubains, colombiens et de la pop, la latinpop. Ce style est destiné au public hispanophone issus des diasporas et plus largement au public étasunien. Produite en tubes de l’été, en hymnes de coupe du monde avec des version en anglais et en espagnol des mêmes chansons, la latinpop s’impose progressivement partout dans le monde jusqu’à triompher au milieu des années 2010.
Exemple ultime, l’iconique Despacito (Luis Fonsi × Daddy Yankee) va cumuler plus de 4,6 milliards de vues sur YouTube durant l’été 2017 et faire vibrer nos cellules à jamais. Néanmoins, les conditions de production de ces artistes, inféodées aux logiques prédatrices de l’industrie musicale étasunienne, laissent peu de place à l’expérimentation et à la diffusion de l’immense diversité des musiques populaires d’Abya Yala.
Par et pour Porto Rico, l’identité et la résistance
Le succès mondial de Bad Bunny s’inscrit dans la continuité de cette histoire, mais avec une démarche artistique à rebours de celle de la latinpop. S’entourant de producteurs et de musiciens portoricains, l’artiste, issu de la trap et du reggaeton, s’applique à honorer et s’approprier la culture musicale traditionnelle de son île. Réinterprétant des classiques de salsa, de bolero, de perreo mais aussi de plena, styles typiques des classes populaires portoricaines, en les mixant avec de la latinpop et de la musica urbana, il rend possible une identification intergénérationnelle autour de sa musique. En témoigne les milliers de vidéos de jeunes portoricain·es dansant dans leur cuisine avec leurs grands-parents au son de BAILE INoLVIDABLE, un pur titre salsa issu de DTmF.
Mais au-delà du phénomène culturel, l’immense succès de l’album tient au fait qu’il aborde frontalement la réalité sociale et politique de la société portoricaine. Bien que son autonomie se soit sensiblement développée récemment, Porto Rico – territoire colonisé d’abord par l’Espagne puis par les USA – conserve toujours un statut subalterne ; les portoricain·nes ne disposant pas des mêmes droits que leurs concitoyen·nes étasunien·nes.
En ce sens, les titres BOkeTE et PIToRRO DE COCO font référence à la désaffection des services publics – de l’état des routes aux coupures d’électricité qui sont le quotidien des habitant·es de l’archipel confronté·es à une crise sociopolitique majeure – sur fond d’inflation et de catastrophes environnementales.
Les morceaux TURiSTA et LO QUE PASÒ A HAWAii dénoncent les enjeux liés au tourisme de masse et aux phénomènes de gentrification qui rongent l’île, mais aussi les effets de la politique coloniale de Washington. Accompagnant la sortie de l’album, un clip de 12 minutes met en scène les déambulations d’un vieux portoricain confronté à la disparition des lieux de vie collectifs de son quartier, remplacés par des cafés branchés et hors de prix. Cette peur de la disparition, associée à la nostalgie de ce qui a été perdu, on la retrouve dans le titre DeBÍ TiRAR MáS FOToS qui a été utilisé comme bande sonore par des centaines de jeunes palestinien·es filmant leur retour dans leur maison à Gaza après le cessez-le feu.
Musique populaire × Luttes sociales
Si l’album permet cette double identification culturelle et sociale qui explique son immense succès dans la communauté portoricaine, son triomphe mondial tient au fait qu’il aborde des thèmes universels. La colonisation, la gentrification et la crise du néolibéralisme sont les dénominateurs communs de la mise en mouvement des populations en résistance, à Porto Rico comme partout ailleurs.
De la Nueva Canciòn à la Folk ou au Hip-Hop, la musique populaire, au sens de produire pour les classes populaires, qui parle de leurs réalités, a toujours accompagné les luttes sociales. N’en déplaise aux tièdes et aux puristes, l’heure est venue du reggaeton en manif. Il était temps.
Gaara