Inde
Stériliser pour éradiquer la pauvreté?
Au cours des années 1960 et 1970, une panique néomalthusienne traverse le globe. Elle donnera lieu à des programmes de contrôle démographique d’une extrême brutalité, basé notamment sur la stérilisation des populations des pays du Sud. L’Inde d’Indira Gandhi représente un sinistre exemple de cette offensive politique contre l’autonomie et les droits reproductifs.

Les programmes de contrôle démographique trouvent leur origine dans la pensée malthusienne, du nom de son théoricien économiste Thomas Malthus. Les réactualisation politiques de ces thèses, qui fleurissent dès la sortie de la seconde guerre mondiale, sont catégorisées de «néomalthusiennes» car elles prédisent des catastrophes sur la base d’une croissance démographique jugée délétère.
Le Planning familial
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la démographie du Nord est en voie de stabilisation alors que celle de certains pays du Sud, tel que la Chine et l’Inde, atteint ses pics de croissance. Cette augmentation effraie une partie de l’élite occidentale – étasunienne en particulier – qui commence alors à chercher des moyens pour juguler la «bombe populationnelle» qui «menace» la planète. On retrouve ainsi des acteurs comme l’USAID, agence gouvernementale d’aide au développement des USA (récemment dissoute par le gouvernement Trump) impliquée dans l’implantation de programme de planning familial dans de nombreux pays du Sud.
La théorie de la transition démographique
Pour comprendre la panique néomalthusienne de l’époque il faut se pencher sur ses bases théoriques et sa notion clé de transition démographique. Proposé dès 1929, cette théorie ne deviendra néanmoins populaire qu’après la fin de la deuxième guerre mondiale. L’eugénisme ambiant s’accommode en effet mal d’une théorie qui lie fertilité générale et développement économique sans grand intérêt pour la classification au sein de la population. En 1945, les démographes Frank W. Notestein & Kingley Davis publient, chacun de leur côté, une étude qui trace les grandes lignes de la théorie.
Selon cette dernière, les sociétés préindustrielles sont marquées par un fort taux de natalité qui permet de compenser le fort taux de mortalité et d’atteindre un équilibre démographique. Lors de l’industrialisation, le niveau de vie augmente à travers une série d’innovations dans tous les domaines (agriculture, transport, hygiène, médecine, etc) et entraine une chute du taux de mortalité. Commence alors une période de transition durant laquelle le taux de natalité reste très élevé malgré la baisse de mortalité qui débouche donc sur un boom démographique.
Ce modèle simpliste prend dans le contexte de l’époque. Le modèle économique keynésien dominant est favorable à une organisation étatique de l’économie et donc d’une politique interventionniste pour son développement. De même, les États-Unis se trouvent en position hégémonique face à un monde dévasté par la guerre qu’ils aident à reconstruire. La théorie offre alors un outil théorique simple permettant de classer les pays en fonction de leur position économique et démographique.
Selon la formulation initiale de la théorie, chaque pays doit traverser toutes les étapes de la «modernisation», puis patienter jusqu’à la disparition des valeurs natalistes. Le développement économique est le prérequis à la baisse de la natalité. Cinq ans plus tard, les deux auteurs de la théorie opèrent un retournement et font de la baisse de la natalité une condition même du développement économique. Sans baisse de la natalité, le développement économique précaire des pays du Sud risque d’être anéanti par les besoins de la population grandissante. Dès lors, les planning familiaux ont pour principales missions de limiter les naissance pour assurer le développement économique.
La révolution chinoise et la «perte» de la Chine ajoutera une couche d’urgence à la situation. En effet, les observateurs (capitalistes) de l’époque attribuent la victoire communiste à la stagnation économique du pays agraire dont la démographie était en pleine expansion. Il s’agit donc pour les USA d’éviter de nouveaux basculements vers le bloc communiste par le développement économique des pays du Sud, voie atteignable le plus facilement par le contrôle démographique. Pour autant, le fort tabou qui entoure la sexualité humaine limite toute tentative de mise à l’agenda. Les acteurs en faveur du contrôle démographique se préparent ainsi durant une décennie, prêt·es à déployer leur agenda dès lors qu’il sera entendable. Ce point de bascule arrive au milieu des années 60, période à partir de laquelle, le contrôle démographique devient un problème de premier plan.
La vision néomalthusienne a triomphé. Les enfants ont acquis une valeur économique négative et chaque grossesse empêchée devient un gain financier.
Le contexte indien
Le cas paradigmatique des «démocraties libérales» ayant adopté des politiques de contrôle démographique est incarné par l’Inde qui inscrit, dès son indépendance, le contrôle démographique dans ses objectifs de développement. C’est ainsi le premier pays au monde à adopter officiellement un programme de planning familial en 1950.
Au début des années 1960, les dépenses augmentent sensiblement et des campagnes massives de stérilisation sont organisées dans des camps de vasectomies où plusieurs milliers d’opération sont réalisées en quelques mois seulement. Au milieu de la décennie, la réorientation globale des stratégies de contrôle démographique touche également l’aide internationale qui se redirige pleinement vers les programmes de planning familiaux. Si ces programmes sont théoriquement sensés proposer toutes les formes de contraception existantes et offrir un suivi médical à la population, la réalité est tout autre. La stérilisation ou la pose de stérilets constitue finalement les seules offres puisqu’elles permettent une «solution définitive» (ou long terme).
La figure d’Indira Gandhi
Pour prendre la mesure de l’ampleur du programme de planning familial indien, il faut s’intéresser à la figure politique indienne la plus importante de l’époque: Indira Gandhi. Issue d’une famille influente, les Nehru, elle compte dans son entourage des figures de proue de l’indépendance. Son grand père et son père, Motilal Nehru & Jawaharlal Nehru, sont des membres de premier plan de l’Indian National Congress (INC), parti politique hégémonique durant des décennies après l’indépendance. Jawaharlal accède ainsi au poste de premier ministre en 1947 et place sa fille proche de lui, cette dernière devenant au fil du temps sa conseillère politique. Elle grimpe les échelons du parti et se voit propulsée au pouvoir par l’INC après les décès rapprochés de son père en 1964 puis de son successeur en 1966.
Ses mandats de première ministre dureront de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984, jusqu’à son assassinat. Ils seront marqués par sa gestion autoritaire du pays et de l’Indian National Congress. En effet, elle usera, tout le long de sa carrière politique, d’une tactique de purge au sein de son parti, minorisant et excluant les voix dissidentes.
Indira Gandhi prend le pouvoir durant une période particulièrement difficile pour le pays; récemment secoué par deux guerres (sino-indienne en 1962 & indo-pakistanaise en 1966) et par deux sécheresses qui ont ravagé les récoltes, en 1965 et 1966. La famine plane. L’Inde est alors dépendante des aides internationales pour ne pas sombrer dans la crise et ces dernières sont livrées sous certaines conditions.
La première ministre se maintient néanmoins au pouvoir et atteint un pic de popularité après la victoire militaire qu’elle emporte lors de la guerre de libération du Bangladesh et de la troisième guerre indo-pakistanaise en 1971. Pour autant, le pays a usé de ses réserves lors des conflits. Après une sécheresse en 1972 suivie de la décision de nationaliser le marché du grain, les pénuries alimentaires sont déclarées partout dans le pays qui traverse dès lors une période de troubles marquée par des grèves, des émeutes et des manifestations massives en opposition au gouvernement.
L’opposition s’organise et Indira Gandhi se voit soudainement poursuivie pour pratiques électorales frauduleuses en 1975. Elle est déclarée coupable et voit son élection, en théorie, nullifiée. L’opposition en profite et convoque un immense rassemblement à New Delhi tout en appelant l’armée, la police et la bureaucratie à désobéir aux ordres gouvernementaux. Avant que quiconque n’ait pu descendre dans la rue, Indira Gandhi déclare l’état d’urgence et fait arrêter des dizaines de milliers d’opposant·es politiques. Le mouvement est décapité et incapable d’organiser l’opposition. L’état d’urgence s’étendra entre juin 1975 jusqu’à mars 1977.
La recette de la catastrophe
Tous les éléments sont donc réunis pour la catastrophe. Le pays est fréquemment menacé par la famine. Il cherche à tout prix à obtenir son indépendance alimentaire et financière. Dirigé par une première ministre autoritaire qui règne par la peur, l’Inde se voit offrir (voire imposer) une solution (financée) à tous ses problèmes: le contrôle démographique.
Car la pression internationale est bien réelle sur le gouvernement indien pour qu’il accélère le développement de son programme de planning familial. Pour autant, il se rallie lui-même à ces objectifs et partage ainsi la vision néomalthusienne qu’on lui pro(im)pose.
Une fois Indira Gandhi au pouvoir, le pays se fixe des objectifs titanesques en matière de contraception, s’appuyant principalement sur des solutions «définitives». Dès octobre 1966, le gouvernement utilise des incentives, des petites sommes d’argent distribuées en échange d’une stérilisation dont la dimension volontaire est plus que discutable, dans une période où le pays connait la faim et où la somme d’argent obtenue peut constituer le seul revenu à disposition des populations les plus précaires.
Rapidement, le personnel soignant se voit fixer des quotas obligatoires de personnes à «convaincre» sous peine de sanctions pouvant aller jusqu’au licenciement. Les taux de complication suivant les opérations ou la pose d’un stérilet sont extrêmement élevés et plus de la moitié des individus, hommes comme femmes, témoignent de douleurs post–opératoires dans certains rapports gouvernementaux d’évaluation du programme.
Cette approche engendre des situations tragiques. Certaines femmes précaires, payées 6 roupies pour la pose d’un stérilet, paient ensuite une sage-femme 1 roupie pour se le faire enlever afin de retoucher l’incentive gouvernementale une deuxième fois (voir beaucoup plus). Les campagnes fonctionnent sur une modalité intensive de quelques mois. Elles sont mobiles et prennent la forme de camps d’opération, avec des objectifs chiffrés de personnes à stériliser par région. Chaque campagne est marquée par une participation initiale élevée qui s’écroule lorsque la population réalise les dangers et le caractère coercitif de ces dernières. C’est dans ce contexte, d’ores et déjà marqué par la pression gouvernementale et la méfiance de la population que débute, en 1975, l’état d’urgence. Tout s’accélère.
L’état d’urgence
Sous ce nouveau régime, toute la bureaucratie indienne est mise à profit pour réaliser le programme de contrôle démographique et de multiples secteurs d’activités, n’ayant aucun lien avec la santé ou le planning familial, se voient imposer des quotas de personnes à «convaincre». Pour ne citer que quelques exemples marquants, tout fonctionnaire ayant plus de trois enfants risque: une augmentation de loyer (pour les bâtiments appartenant au gouvernement), l’inéligibilité pour des prêts financiers gouvernementaux, la suspension de la gratuité des soins et la suspension du congé maternité.
Dans le cas d’échec dans les quotas, les fonctionnaires risquent la suspension de leur salaire, le déclassement à une position hiérarchique inférieure voire la rupture de contrat. À l’inverse, certains États paient cash les dépassements de quotas et permettent l’enrichissement personnel des fonctionnaires. Le gouvernement central va jusqu’à autoriser l’obligation de stérilisation mais aucun État n’adoptera cette mesure.
Le programme est ainsi construit de manière à pressuriser la bureaucratie pour augmenter la cadence et favorise donc de manière structurelle les abus. Ceci entraine des pratiques de chantage et de violence pour «convaincre» la population. La falsification des dossiers pour gonfler les chiffres est monnaie courante. De même, de nombreuses personnes hors de leur «âge reproductif» (hommes ou femmes de 70 ans et plus p.ex.) sont malgré tout opérées.
Un véritable harcèlement se met en place dans certaines régions. Les voyageur·ses en train voient les contrôles exploser (dans un pays où le voyage sans ticket était largement répandu et toléré) et risquent de lourdes amendes qui peuvent néanmoins disparaitre à la condition de se faire stériliser. Les familles avec des enfants en bas-âge se voient fréquemment «visiter» par les enseignants locaux et menacés de l’exclusion du système scolaire de potentiels futurs enfants. Les ouvriers manœuvres travaillant dans les chantiers publics sont désormais refusés s’ils ne présentent pas un certificat de stérilisation. Les bons gouvernementaux de rationnements de nourriture ne sont acceptés que si le demandeur est stérilisé.
Stérilisations forcées
Parfois, l’approche est encore plus directe. Le 6 novembre 1976 à trois heures du matin, des centaines de policiers encerclent le village d’Uttawar. Ils stérilisent de force huit cents hommes. Des émeutes contre le programme éclatent par endroits et font plusieurs dizaines de morts. Le programme devient rapidement une source de peur et de rumeurs qui mélangent faits avérés et récits d’atrocités et de tortures. Pour éviter la stérilisation, les villageois·es de certaines régions quittent leurs villages et vont vivre dans leurs champs plusieurs semaines, le temps que le camp de stérilisation mobile se soit déplacé dans une autre région.
En somme, si le programme ne touche directement, en proportion, qu’une infime partie de la population indienne, et de manière disparate selon les régions, il marquera profondément l’entièreté du pays par sa nature coercitive et par ses abus qui ne peuvent pas être considérés comme des incidents isolés.
Family welfare
Cette campagne aura un impact extrêmement négatif sur le long terme sur le lien de confiance entre le gouvernement et la population indienne. À la fin de l’état d’urgence, l’opposition base sa campagne sur les stérilisations abusives et parvient à battre Indira Gandhi dans les urnes. Pour autant, le programme de planning familial n’est pas supprimé. Certains termes sont modifiés, on parle désormais de family welfare et le programme est mis en veille en attendant que la colère populaire retombe.
Fondamentalement, le nouveau gouvernement adhère au principe de contrôle démographique. Néanmoins, ce dernier, constitué sur la simple opposition à Indira Gandhi et sans aucune cohérence interne, deviendra très rapidement impopulaire et ouvrira la porte au retour fracassant d’Indira Gandhi au gouvernement en 1980. Le programme de planning familial reprendra mais dans une forme atténuée.
Les abus et le contexte néocolonial des pratiques néomalthusiennes marqueront l’Inde et plusieurs autres pays du Sud. En 1994, à l’occasion de la Conférence internationale sur la population et le développement du Caire, cette approche est finalement remise en question et une nouvelle approche, basée sur l’autonomie reproductive et les droits individuels, est adoptée.
Clément Bindschaedler