Inde
«Fermez l’Inde»: nouvelle grève historique
Une alliance de syndicats, d’organisations paysannes et de partis de gauche a appelé à une grève générale en Inde. 300 millions de personnes sont descendues dans les rues pour dénoncer des attaques contre les droits des travailleur·ses.

Une plateforme constituée des dix principaux syndicats et fédérations sectorielles, soutenue par les principaux partis de gauche [Parti communiste d’Inde (CPI), Communist Party of India (Marxist), Communist Party of India (Marxist–Leninist) Liberation, etc.], a appelé les Indiens et les Indiennes à une grève générale le 12 février dernier. Près de 300 millions de personnes ont paralysé le pays une journée durant, démontrant que la colère qui monte depuis 2019 ne faiblit pas.
Rassemblée sous le slogan «Bharat Bandh» («Fermez l’Inde»), la mobilisation dénonce des attaques antisyndicales scandaleuses, une privatisation de nombreux secteurs économiques et des accords commerciaux néfastes avec les États-Unis.
Depuis 2019, la lutte contre des lois antisyndicales
En novembre 2020, une première grève avait rassemblé 250 millions de personnes. En juillet 2025 ce sont plus de 200 millions de personnes qui ont dénoncé les attaques néolibérales du BJP (Bharatiya Janata Party, parti d’extrême droite du Premier ministre Narendra Modi). Au cœur de la bataille se trouvent les quatre «codes du travail» que le gouvernement a validés entre 2019 et 2021. Les mobilisations reprennent en ce début 2026 car ces réformes doivent à présent entrer en vigueur.
Ces codes révisés servent ouvertement les intérêts du patronat en lui accordant davantage de libertés et en restreignant les protections des employé·es. Affaiblissement historique des droits syndicaux, ces codes facilitent la radiation des syndicats, les fermetures d’usine et les licenciements. Ils réduisent le droit de grève et la protection contre les sanctions en cas de grève «illégale». Les contrats de travail sont précarisés, la journée de travail allongée… Ces mesures rendront plus vulnérables en premier lieu les travailleur·ses déjà précaires, soit des millions de personnes en Inde, et affecteront les droits syndicaux de toutes et tous.
Syndicats et mouvements paysans unifiés
La réponse à une attaque d’une telle ampleur se devait d’être large. C’est pourquoi une convergence des syndicats centraux (notamment le Centre for Indian Trade Unions (CITU), l’All India Trade Union Congress (AITUC), le Conseil central des syndicats de toute l’Inde (AICCTU), le Syndicat indien des ouvriers agricoles (AIAWA), …) et des mouvements paysans (petit·es producteur·ices comme ouvrier·es agricoles) a porté l’appel à la grève de février 2026. Seul le BMS (Syndicat des travailleurs indiens) – le plus grand syndicat indien, idéologiquement aligné sur la clique RSS-BJP au pouvoir – n’a pas soutenu cette grève.
Et le résultat fut à la hauteur! Les villes (en particulier la capitale Delhi, Calcutta, Mumbai, …) ont été impactées par le blocage des administrations, des services publics, des banques, des transports. Dans plusieurs États (en particulier au Kerala ou en Odisha), des mines, raffineries et usines ont fermé leurs portes, tandis que des barrages routiers, des rassemblements et des actions se déroulaient dans les campagnes.
Les organisations ont exigé avant tout l’abolition de la contre-réforme du code du travail, mais elles ont aussi contesté l’avancée de la privatisation de secteurs stratégiques en Inde (banques, assurances, entreprises publiques, etc.), qui permettent également une dégradation des conditions d’emploi (fermeture de postes, baisses de salaire, etc.).
Du côté des organisations paysannes, ce sont les politiques d’ouverture libre-échangistes et les attaques contre les programmes de soutien agricole qui ont été visées. Y compris des accords commerciaux conclus entre le gouvernement Modi, les États-Unis ou l’Union Européenne, qui visent à permettre l’entrée de produits à des prix impossibles à concurrencer par les producteur·ices locaux·ales. Les grévistes ont rappelé le risque que cet accord représente pour la souveraineté alimentaire du pays, et d’aggravation de la crise et de l’endettement des paysan·nes des campagnes indiennes.
Les manifestant·es, rejoint·es par divers groupes solidaires comme des étudiant·es ou des organisations féministes, ont aussi réclamé le retrait de lois favorables aux entreprises, adoptées par le gouvernement (loi sur l’électricité, projet de loi sur les semences, etc.). Les grands rassemblements organisés dans les villes principales ont été l’occasion de nombreuses prises de parole, et d’annoncer que cette grève ne serait qu’un avant-goût si les revendications n’étaient pas entendues par le gouvernement Modi.
Aude Martenot