Chili
Nostalgie et lumière de la mémoire
Le 15 septembre, nous apprenions le décès du cinéaste chilien Patricio Guzmán. Le réalisateur laisse derrière lui une œuvre particulièrement riche. De sa trilogie La Bataille du Chili. La lutte d’un peuple sans armes sur le coup d’État des généraux de 1973, à son dernier film Mon pays imaginaire (2022) sur les mobilisations de la jeunesse qui aboutirent à l’élection de Gabriel Boric, Guzmán n’aura eu de cesse d’accompagner l’histoire du Chili.

Patricio Guzmán (1941–2026) est une figure incontournable du cinéma documentaire latino-américain. Sa filmographie, qui compte plus de vingt films, détaille l’histoire politique du Chili. Sa trilogie La Bataille du Chili, considérée comme son chef-d’œuvre, met à nu la complexité des conflits politiques précédant le coup d’État militaire. Ces images visaient à utiliser le cinéma comme un outil de mémoire et de documentation de la réalité.
La genèse du projet
À la fin de ses études, Guzmán se sent de plus en plus attiré et inspiré par les événements qui se déroulent au Chili. Observant que le pays se trouve dans un état de pré-guerre civile entre le prolétariat et une bourgeoisie soutenue par les États-Unis, il pose, dans une lettre à son ami cinéaste Chris Marker, le besoin de documenter la situation:
« La bourgeoisie mettra toutes ses ressources en œuvre. Elle fera appel au système juridique bourgeois. Elle mobilisera ses propres organisations professionnelles ainsi que le pouvoir économique de Richard Nixon. […] Il faut qu’on fasse un film sur tout ça! […] Une œuvre d’envergure tournée dans les usines, à la campagne, dans les mines. Un film d’investigation dont les grands décors seraient les villes, les villages, la côte, le désert. Un film à l’image d’une fresque, divisé en chapitres, dont les protagonistes seraient, d’un côté, le peuple et ses dirigeants syndicaux, et de l’autre, l’oligarchie, ses dirigeants et ses liens avec le gouvernement de Washington».
Marker va alors donner l’élan décisif au projet de Guzmán en lui faisant parvenir de la pellicule vierge, alors introuvable au Chili en raison du blocus étasunien.
Après le tournage et son exil forcé en France suite au coup d’État, Guzmán a la chance de rencontrer Alfredo Guevara et Saúl Yelín, membres de l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques (ICAIC). Ceux-ci acceptent de financer l’achèvement du film dont les bobines ont quitté clandestinement le pays.
Un film d’analyse
La petite équipe que Guzmán réunit parvient à élaborer à l’écran une analyse marxiste complexe, plus proche d’un essai cinématographique que du documentaire classique. Afin d’examiner la multiplicité idéologique, politique et économique de la société chilienne, l’équipe élabore un vaste cadre théorique dialectique. Le documentaire identifie et documente les points de conflit critiques pour le prolétariat et la paysannerie, alors que ceux-ci tentent d’étendre leur pouvoir face à l’opposition et à la violence croissante des élites du pays. L’équipe du tournage parvient ainsi à saisir les conditions spécifiques au Chili, tout en comprenant que les événements qu’elle filme préfigurent d’autres situations dans d’autres parties du monde dans un avenir proche.
Le film montre en détail des grèves, des manifestations, des discours populaires et, enfin, le coup d’État lui-même. La parole est donnée à un large spectre social: électeur·ices chilien·nes ordinaires après la victoire électorale de l’Unité populaire ; mineurs de cuivre en grève à El Teniente ; dirigeant·es syndicaux·ales de la Centrale unique des travailleurs (CUT) ; et cordons industriels.
Finalement, le montage se structure en trois parties, non linéaires, d’une durée totale de quatre heures et demie. Successivement se suivent L’insurrection de la bourgeoisie, Le coup d’État et Le pouvoir populaire, sortis respectivement en 1975, 1976 et 1979.
Cinéma de la mémoire et de l’espoir
Clairvoyante, l’équipe avait bien compris le rôle primordial d’information que le film aurait à jouer en cas de coup d’État. L’intention de Guzmán est ainsi de plonger les spectateur·ices au cœur même des moments de crise. En tournant en caméra à l’épaule, le film adopte une dynamique de mouvement, reflet de l’agitation des deux camps. Ces prises de vues produisent habilement des gros plans très expressifs sur les visages, afin de mettre les ouvrier·ères, les paysan·nes et les gens ordinaires au centre du film, plutôt que les dirigeant·es, de gauche ou de droite.
La vue de ces événements passés nous rappelle que la bataille du Chili se poursuit. Pour celles et ceux qui cherchent à comprendre les conditions et les contradictions concrètes de l’affrontement de ce long combat toujours en cours, le meilleur point de départ est de découvrir l’œuvre de Patricio Guzmán, l’un des cinéastes les plus engagés politiquement. Sa caméra et ses montages sont devenus des outils de poésie et de mémoire dans la lutte pour l’émancipation et la liberté, contre la terreur et l’amnésie.
José Sanchez
Les trois films de La Bataille du Chili sont visibles gratuitement sur arte.tv