Extension de la réaction en Amérique latine
L’élection de justesse de la très droitière Keiko Fujimori à la présidence du Pérou et celle de l’homme d’affaires d’extrême droite Abelardo de la Espriella en Colombie ne peuvent plus être considérées comme une série d’incidents nationaux isolés.

La montée de l’extrême droite en Amérique latine est un phénomène de fond, souvent porté par des personnalités en marge du système traditionnel de représentation politique, comme ce fut le cas pour Javier Milei en Argentine, Jair Bolsonaro au Brésil et dont de la Espriella est le dernier exemple en Colombie.
Cependant, les gouvernements d’Antonio Kast au Chili, de Rodrigo Paz en Bolivie, de Daniel Noboa en Équateur ou de Nayib Bukele au Salvador font également partie de cette nouvelle droite.
Ces offensives sont l’expression régionale d’un phénomène mondial. La crise multiple du néolibéralisme – économique, sociale, écologique et de légitimité – a brisé le consensus libéral-démocratique et a permis l’émergence de projets réactionnaires capables de mobiliser de larges secteurs des classes subalternes.
Durcissements discursifs
Le durcissement des discours, que l’on observe chez ces dirigeants politiques, visent l’élimination symbolique et matérielle des «maux» qui seraient en train de détruire la société.
Sont qualifiés de «maux», les collectifs sociaux organisés pour répondre aux revendications des secteurs les plus démunis, les partis politiques et les individus considérés comme de gauche, les mouvements sociaux, de défense des droits de l’homme, écologistes, autochtones, féministes et LGBT, les paysans, les syndicats et même certains secteurs de la droite, entendue comme républicaine. Les attaques sont virulentes et, coordonnées dans de nombreux cas.
Si les discours des nouvelles forces d’extrême droite se drapent de couleurs nationales, ils ont toutefois des points communs: un nationalisme exacerbé ; l’ouverture du pays aux multinationales (une contradiction qui ne semble pas être gênante); le démantèlement des lois susceptibles de protéger la nature de l’exploitation ou de la pollution ; le déni du changement climatique ; le racisme à l’égard des étranger·es (en Amérique du Sud, l’émigration interrégionale est très importante) ; la destruction systématique du secteur public et des systèmes de protection sociale, symbolisée par la tronçonneuse de Milei.
Les secteurs sociaux qui ont porté ces acteurs·trices au pouvoir sont les élites dominantes réactionnaires de chaque pays, liées à l’administration Trump et au secteur des hautes technologies, plutôt qu’aux systèmes productifs nationaux. Leur soutien s’étend également dans les classes moyennes en décomposition, ainsi que dans une large frange des classes populaires et ouvrières n’ayant pas d’emploi stable, qui vivent dans une précarité totale. Ces couches sont peu organisées politiquement et ainsi très perméables à l’idéologie individualiste et réactionnaire du «chacun pour soi».
La gauche au pouvoir,
à la dérive et désorientée
Le soi-disant cycle progressiste en Amérique latine touche à sa fin; il n’en reste qu’un pâle souvenir au Brésil. Les rêves bolivariens du «bien vivre» et de l’intégration régionale, appartiennent désormais au passé.
Les gouvernements de la Bolivie, de l’Équateur, du Venezuela ou du Brésil se sont montrés incapables de répondre aux revendications des classes populaires. Les causes de la dépendance séculaire vis-à-vis de l’empire n’ont pas été abordées, pas plus que réformes structurelles profondes susceptibles d’améliorer la vie des classes subalternes, qui auraient nécessité de s’opposer aux classes dominantes.
Ce furent des gouvernements aux programmes de réformes minimaux et dépourvus de participation populaire. Ils auraient dû s’appuyer sur les organisations de base pour élargir le soutien à leurs programmes et en approfondir la portée. Seul le président colombien sortant Gustavo Petro a cherché à articuler les propositions au Congrès et la pression exercée par les mobilisations.
Que faire?
Les résultats au Pérou et en Colombie montrent le prix à payer lorsqu’on n’y parvient pas à temps. Mais les défaites électorales ne signifient pas pour autant des défaites politiques, comme nous l’avons vu en Bolivie et comme on le verra peut-être en Colombie, où le mouvement social, syndical et politique est très fort.
Les soulèvements survenus récemment en Bolivie, au Pérou et au Chili montrent que les conditions sont réunies pour organiser la résistance. Il appartient désormais aux forces antifascistes de trouver les accords nécessaires pour mettre en place la contre-offensive.
La tâche prioritaire consiste à construire l’unité nécessaire pour barrer la route à la réaction, sans pour autant renoncer à l’indépendance politique de la gauche. Cette combinaison d’unité antifasciste et d’indépendance de classe est la seule qui puisse, à la fois, freiner la droite et reconstituer progressivement la force du camp populaire.
Vanessa Dourado (ATTAC Argentine / Ecosocialista, Brésil)
Juan Tortosa