La véritable empreinte fossile de la Suisse

En plein été caniculaire, notre Conseiller fédéral de l’environnement Albert Rösti clame que la Suisse ne pèse qu’un petit pourcent des émissions mondiales. Elle n’aurait pas besoin d’en faire plus dans la lutte contre le réchauffement. C’est une tromperie…

Action devant le siège de la Banque nationale Suisse pour dénoncer ses investissements fossiles
Action devant le siège de la Banque nationale Suisse pour dénoncer ses investissements fossiles, Berne, 6 août 2021.

On entend souvent que la Suisse, par sa petite taille, ne pèserait que peu dans la crise climatique. Mais son empreinte carbone ne se limite pas aux émissions produites sur son territoire: il faut y ajouter les émissions importées (1,5 fois les émissions territoriales), celles des multinationales actives à l’étranger (9 fois les émissions territoriales), et surtout, le rôle décisif de sa place financière, qui représente au moins 18 fois les émissions territoriales. C’est là que le pays pèse bien plus lourd qu’on ne veut le faire croire.

Le poids de la finance

La place financière suisse réunit une multitude d’acteurs et des sommes considérables: les banques comme UBS, les assurances telles qu’AXA, la Banque nationale suisse (BNS), les caisses de pension comme la CPEV, ou encore des gestionnaires de fortune comme Pictet.

Selon l’étude Investing in Climate Chaos 2026, les institutions financières suisses investissent directement 127 milliards de dollars dans le pétrole et le gaz, soit l’équivalent de 12% de son PIB en 2025. Autrement dit, la Suisse ne dérègle pas seulement le climat par ce qu’elle émet chez elle, mais aussi par ce qu’elle permet de financer ailleurs: déforestation, nouveaux forages, pipelines, terminaux méthaniers et autres infrastructures fossiles, mines, production de ciment, industrie alimentaire.

Réorienter les capitaux, c’est possible

Une institution financière peut soutenir de tels projets de plusieurs manières. Une banque peut accorder un prêt à un géant fossile ou l’aider à lever de nouveaux capitaux sur les marchés financiers pour poursuivre ses activités. C’est le cas d’UBS, qui, fin 2025, a contribué à ce que le géant étasunien Chevron (par ailleurs partenaire énergétique majeur d’Israël), puisse emprunter 154,2 millions de dollars sur les marchés financiers. Les assurances jouent également un rôle clé, car toute nouvelle infrastructure fossile doit être assurée par l’un des rares assureurs capables de couvrir des montants colossaux et les assurances suisses figurent parmi eux.

La plupart du temps, les acteurs de la place financière se contentent d’acheter et de revendre des actifs ou obligations sur les marchés secondaires. Dans ce cas, l’impact sur l’entreprise fossile est indirect, mais réel: même si l’entreprise ne touche pas à cet argent, la demande pour ses titres soutient sa valorisation boursière, ce qui facilite ses futures levées de fonds. Des actions bien valorisées offrent aussi davantage de marges de manœuvre à la direction et aux actionnaires pour maintenir une stratégie fossile. À l’inverse, une baisse durable du cours peut engendrer une crise pour l’entreprise, renchérir son financement et ouvrir la voie à un changement de sa direction et de sa stratégie de profit.

Comparée aux autres pays, les États-Unis sont de très loin le premier investisseur fossile, avec 4031 milliards de dollars en 2026, soit 31 fois les investissements suisses (pour une population 38 fois plus grande). La Suisse se classe néanmoins au 8e rang mondial. Avec 71,7 milliards de dollars, UBS est le deuxième plus important investisseurs dans les énergies fossiles en Europe et occupe le 14e au niveau mondial. Parmi les autres investisseurs suisses figurent Pictet (15,2 milliards) et la BNS (9,3 milliards). L’étude relève également qu’environ 1,2 milliard de dollars d’obligations fossiles ont été émises avec une échéance après 2050, signe que notre place financière parie sur le maintien des énergies fossiles au-delà de cet horizon, et le rend possible par ses financements.

La Suisse veut rester sur une trajectoire climaticide

Tout cela perdure alors même que la population suisse a accepté en juin 2023 la loi sur le climat et l’innovation. Celle-ci prévoit clairement que les flux financiers nationaux et internationaux doivent devenir compatibles avec l’objectif de neutralité climatique en 2050 (art. 9). Pourtant, la BNS n’a pas aligné sa politique monétaire et d’investissement sur ces objectifs, et les institutions privées n’ont été soumises qu’à de simples règles de transparence. Une initiative pour une place financière durable a été déposée en avril 2026. Elle veut notamment interdire aux banques, assurances et gestionnaires d’actifs suisses de financer ou d’assurer des nouveaux gisements fossiles ou à étendre l’exploitation de ceux déjà en activité. 

La Suisse porte donc une responsabilité qui dépasse largement la taille de son territoire. Elle ne peut se présenter comme un petit pays vertueux tout en laissant sa finance et ses multinationales alimenter l’expansion du réchauffement mondial. Si elle veut respecter l’objectif de dépasser le moins possible le seuil de 1,5°C d’augmentation, elle doit encadrer les investissements de sa place financière et orienter les capitaux vers une transition rapide et socialement juste.

Lilian Schibli