La droite n’a pas digéré l’amélioration de l’AVS

Lors de la campagne en faveur de la 13e rente AVS, l’USS défendait un financement par cotisations. La faîtière syndicale vient de retourner sa veste devant la bourgeoisie, sans même chercher à créer un rapport de force. Entretien avec notre camarade Anouk Essyad pour comprendre les enjeux de la votation du 29 novembre.

Pierre-Yves Maillard célèbre la victoire de la 13e rente AVS
Pierre-Yves Maillard (au centre) a déclaré en juin que «[lors de la campagne sur la 13e rente] nous avions prévu un financement conforme à l’histoire de l’AVS, c’est-à-dire par les cotisations salariales». Célébration de la victoire sur la 13e rente, 3 mars 2024.

Les chambres fédérales ont décidé à une petite majorité le mode de financement de la 13e rente AVS, qui commencera à être versée cette année. Cela passera par une augmentation du taux de TVA (de 8,1% actuellement à 8,5%). Modification qui doit être soumise au vote populaire. Quel que soit le résultat de cette votation le 29 novembre, la 13e rente sera versée. Le débat sur son financement traverse le mouvement syndical. 

L’assemblée extraordinaire des délégué·es de l’Union syndicale suisse (USS) du 20 août 2026 a décidé d’approuver le financement de la 13e rente par l’augmentation de la TVA par 81 votes contre 19. Questions à Anouk Essyad, qui a activement participé à cette assemblée comme représentante de l’Union syndicale fribourgeoise et membre du Syndicat des services publics (SSP).

L’Assurance Vieillesse et Survivant·es (AVS), introduite au sortir de la Seconde Guerre mondiale, est financée par des cotisations sociales, à un taux paritaire entre les salarié·es et le patronat: les employé·es cotisent 4,35% de leur salaire pour l’AVS et les employeurs y versent une somme équivalente. C’est pour cela que l’on parle de salaire différé ou de salaire socialisé, et non de charges ou de taxes. Le comité de l’USS a raison lorsqu’il présente l’AVS comme le résultat de la grève générale de 1918! C’est une conquête importante du mouvement ouvrier.

Par contraste, la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) est profondément antisociale: elle ne tient pas compte du revenu, puisqu’elle est appliquée uniformément à tous les biens de consommation. Et comme les classes populaires consacrent proportionnellement une part plus importante de leurs revenus à la consommation, elles sont davantage touchées par une hausse de la TVA. C’est un impôt caché profondément antisocial. Payer la 13e rente par une hausse de la TVA consisterait, pour les retraité·es à faible revenu, à prendre par la main droite une partie de ce qui a été concédé de la main gauche.

Il y a donc à la fois un enjeu immédiat et un enjeu idéologique à défendre le financement par les cotisations sociales: s’assurer que cette victoire sur la 13e rente en soit effectivement une, en préservant le pouvoir d’achat des classes populaires, et défendre le modèle d’une retraite solidaire.

La bourgeoisie n’a pas digéré l’affront qu’a constitué cette victoire de la 13e rente. Après 40 ans de batailles défensives, sur lesquelles nous avons en grande partie perdu (AVS21, RFFA, hausse démentielle des primes d’assurances maladie rendue possible par le pouvoir politique des assurances privées, etc.), le mouvement ouvrier a conquis un nouveau droit! Or, comme ce qu’il s’était passé avec l’initiative sur les soins infirmiers forts, le Parlement largement dominé par la droite patronale s’est attelé à détricoter tout ce qui pouvait l’être. 

Pour la 13e rente, il y a la volonté de nous faire payer (littéralement) notre propre victoire et d’éviter qu’elle ne se reproduise. Il y a une volonté d’humiliation de notre camp. Et au-delà de cet enjeu politique et stratégique, le bloc bourgeois veut évidemment éviter toute hausse des cotisations sociales, puisqu’elles se traduisent par un transfert de richesses du capital vers le travail.

Je pense que cela tient à un déplacement du centre de gravité de l’USS des lieux de travail – où il devrait être – vers le parlement. 

Le 5 juin 2026, soit au tout début de la session parlementaire, Maillard avait tout intérêt à défendre cette position – à laquelle je souscris évidemment – pour tenter de construire un rapport de force avec la droite patronale et négocier des cacahuètes (la solution mixte que tu évoquais). Mais cette stratégie est une impasse, tous les exemples récents le montrent: sans rapport de force construit sur les lieux de travail et dans la rue, la bourgeoisie n’acceptera jamais d’elle-même un transfert de richesse du capital vers le travail. 

Non, et la position de l’USS est très grave, car elle accrédite l’idée bourgeoise que l’AVS serait au bord du gouffre, ce qui nécessiterait des contre-réformes, comme une augmentation de l’âge de la retraite. Or, d’une part, l’augmentation de l’âge de la retraite est une véritable obsession de la bourgeoisie, qui n’a pas attendu de connaître notre position sur le financement de la 13e rente pour la présenter comme indispensable. D’autre part, l’AVS a fait 5,632 milliards de bénéfices en 2024 et 4,445 milliards en 2025, près de 10 milliards en 2 ans! Comme l’a calculé Agostino Soldini, secrétaire central du SSP, le bénéfice de ces deux seules années est ainsi supérieur à ce que rapporterait cette hausse de la TVA en six ans (avec une projection de 1,5 milliard par année)! 

Oui, la position prise par l’USS revient à se désarmer complètement pour les batailles à venir, à accepter cette humiliation et cette arrogance patronale. Comme je l’ai dit lors de l’assemblée des délégué·es, comment construire des mobilisations sur les lieux de travail – notamment la grève du care du 14 juin 2027 – si, dans le même temps, nous défendons les arguments du patronat et applaudissons notre propre défaite? 

Pour cette raison, solidaritéS défendra également un non de gauche à cette hausse de la TVA!

Propos recueillis par José Sanchez