Maroc
État espagnol
Tensions aux marges de l’État espagnol
Au-delà des enjeux géopolitiques entre l’Espagne et le Maroc, les crises migratoires aux frontières nord-africaines de l’Europe illustrent l’incapacité du gouvernement marocain à offrir un avenir à sa jeunesse.

Les 30 et 31 juillet, plus de 70000 personnes ont franchi la frontière de Ceuta, enclave espagnole frontalière du Maroc. Ce sont majoritairement des jeunes hommes qui ont tenté de passer la frontière, apparemment encouragés par des messages circulant sur les réseaux sociaux à la suite d’une décision de la Cour suprême espagnole interdisant le renvoi immédiat des personnes arrivées par voie maritime.
L’exil comme levier
Les frontières des deux enclaves espagnoles Ceuta et Melilla servent de moyen de pression diplomatique pour le Maroc, qui relâche ponctuellement la surveillance des frontières au gré des événements. En 2021, des centaines de migrant·exs étaient passé·exs à Ceuta après l’hospitalisation à Madrid de Brahim Ghali, leader du Front Polisario, organisation indépendantiste du Sahara occidental.
Tentant d’intégrer ces enclaves depuis son indépendance, le Maroc est bloqué par des traités selon lesquels il reconnaît l’administration espagnole, qui a cours depuis cinq siècles. Si le royaume n’a pas réussi à faire que l’ONU reconnaisse les deux enclaves comme territoires à décoloniser, un rapport du congrès étatsunien les décrit comme des villes en territoire marocain administrées par l’État espagnol.
La reconnaissance par Donald Trump de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental inquiète le gouvernement espagnol et la population résidente.
Un développement inégal
Toutefois, comprendre ces drames migratoires marqués par des dizaines de mort·es implique de ne pas réduire la situation aux enjeux géopolitiques dans lesquels l’alliance avec les États-Unis pèse lourd. La frontière à Ceuta et Melilla, une longue barrière militarisée, illustre la fermeture d’une Europe prédatrice qui tire profit de la néolibéralisation tout en rejetant celles et ceux qui en subissent frontalement les conséquences.
Bien que le Maroc ait rapidement entamé sa transition vers un régime néolibéral ouvert aux investissements étrangers, l’hégémonie du pouvoir central a résisté aux pressions extérieures du FMI ou de la Banque centrale grâce à des plans structurels (comme en 1964 et en 1983). Face aux pressions internes, le pouvoir a cherché à neutraliser l’opposition politique et à contrôler l’émergence des élites économiques, concentrant les richesses dans les mains d’une minorité de familles proches du pouvoir.
Aujourd’hui, la croissance se poursuit et les secteurs majoritaires de l’automobile et de l’agriculture dépassent l’exploitation du phosphate. Le géant émirati DP World développe le transport maritime des produits agricoles vers l’Europe, notamment le Royaume-Uni. L’ouverture en 2029 du port atlantique de Dakhla, dans le Sahara occidental, assiéra la position du Maroc dans le commerce intercontinental. Le tourisme, favorisé par les compétitions de football, occupe également une part croissante de l’économie nationale.
Enfin, le Maroc bénéficie du dispositif de la Ligne de Crédit Modulable (LCM) du FMI, réservé aux pays réputés stables et aptes à résister aux fluctuations de la finance mondiale.
L’échec monarchique
Malgré cela, le Maroc présente un déficit commercial important et dépend fortement de l’Espagne, de la France et de la Chine. Son économie réputée stable est minée par la corruption et la concurrence du secteur informel, freinant le développement des petites entreprises indépendantes. Un phénomène renforcé par l’enchevêtrement politico-économique.
La jeunesse subit directement ce système inégalitaire. Un tiers est au chômage et un quart n’est ni en emploi ni en formation. Dans les centres d’accueil à Ceuta et Melilla, plusieurs milliers de mineur·es non-accompagné·es sont en attente d’aide.
Dans un discours le 30 juillet, le roi Mohammed VI a vanté la stabilité de l’économie du pays et le bilan positif du gouvernement. Pourtant, en octobre 2025, le pays était secoué par un mouvement social porté par la jeunesse, GenZ 212 (d’après l’indicateur international du pays). Le mouvement demandait la démission du gouvernement, une réforme de l’éducation et de la santé, plutôt qu’un investissement massif dans les infrastructures sportives et touristiques.
En instrumentalisant la crise migratoire, le Maroc voit une opportunité de mettre enfin la main sur ces territoires espagnols convoités de longue date. En plus du soutien à demi voilé des États-Unis, dont le Maroc est un allié, le chantage migratoire a produit une réaction défensive de plusieurs pays européens.
Ces événements pourraient annoncer un basculement dans le destin des frontières européennes en Afrique du Nord, mais surtout dans le contrôle renforcé du Maroc sur sa population qui peine à voir un avenir viable dans son pays.
Timothé Chételat